17.07.2011
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* * * * *

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21 Épilogue
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Testament
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(JEAN 12, 12)

(suite : chapitres 5 et 6)

c'est à dire tuée à coups de pierres ?
Pour la réponse, voir :
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(JEAN 8, 1-11)

Qu'est-ce à dire ?
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(LUC 15,11)
S'EN VA-T-EN GUERRE

Qu'est-ce qu'une parabole ?
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(LUC 9,52) (LUC 10, 37 note)

sera-t-il guéri ?

La Bible avec Gustave Doré Gérard Soncarrieu

(MATTHIEU 14, 11)
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Nouveau Testament.

Réponse dans les premières pages du
NOUVEAU TESTAMENT
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L'île mystérieuse
superbement illustré par Ferat
est terminé.
Voir : http://gerardsoncarrieu5.hautetfort.com/

Pourquoi ?
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voir l :
sur le site
L'aventure américaine
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et entièrement présenté dans l'ordre des dessins de Gustave Doré.
Va y voir ! Cours-y vite !
toujours avec Gustave Doré et la Bible Parole de Vie,
c'est pour bientôt .

Pour la réponse,
voir le site :
La Bible avec Gustave Doré Gérard Soncarrieu
( MACCABÉES)
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FABLES 2 - NON-NON 6 - MOLIÈRE 2
Place au théâtre !



L'illustre Troupe de la Cité,
qui répète chaque jour
pendant l'intercasse,
après la cantine,
m'a fait savoir que
je lui avais présenté
un texte "écrit trop petit".
Mille excuses...
Le voici en gros caractères.

























* * * * *
Une autre! Une autre! Une autre!
D'accord...
Place au théâtre !

La fable


Les personnages




Scène 1
Les élèves entrent à la queue leu leu dans cet ordre : Nadège, Tanguy, Mariette, Rémi, et font deux fois le tour de la scène en marchant au pas.
Leur maître les suit et marque la cadence avec sa règle.
LE MAÎTRE
Halte!
Les enfants s'arrêtent (Nadège étant la plus proche des spectateurs) et restent debout devant leurs chaises, le cartable sous le bras.
LE MAÎTRE
Asseyez-vous, les enfants.
Les élèves s'asseyent et ouvrent les cartables sur leurs genoux .
LE MAÎTRE
Prenez vos livres. Nous allons étudier aujourd'hui une fable de La Fontaine : Le Loup et l'Agneau.

LE MAÎTRE
Très bien, page 28... (Les élèves tournent les pages. Mariette parle à Rémi.) Je vais maintenant vous présenter les personnages de notre fable. Mariette, tu ne m'écoutes pas. Qu'est-ce que je viens de dire ?
MARIETTE
Vous avez dit..., m'sieur... C'est Rémi qui dit...
Rémi y dit... y dit...
LE MAÎTRE
Il dit, ma petite Mariette, il... Il faut prononcer le "l". Alors, que dit-il? Que dit Rémi?
MARIETTE
Il a lu d'avance la fable, y dit qu'elle est pas bien...
LE MAÎTRE
Il dit qu'elle n'est pas bien?... Une fable de La Fontaine?...
MARIETTE
Y dit qu'elle est pas bien pour nous (Du doígt, elle désigne les élèves : ses camarades, elle y comprís), c'est c'qu'y dit...
LE MAÎTRE
Et pourquoi, s'il vous plaît? Rémi, veux-tu bien répondre...
RÉMI
Parce que... Parce que... Y en a que pour les animaux, dans cette fable... Y a qu'eux qu¡ parlent, nous... (il désigne les élèves), nous on n'aura rien à dire!
LE MAÎTRE
Il est vrai que l'auteur fait ici la part belle au style direct... (Tanguy a sorti ses crayons, étalé une feuille sur son livre. Il se met à dessiner. Nadège se penche sur ce qu'il fait...) Tanguy, Nadège, vous ne suivez pas !
NADÈGE
Oh! si, m'sieur... On se demandait ce que c'est, le style direct...
LE MAÎTRE
C'est celui dans lequel les paroles des personnages sont directement rapportées...
RÉMI
C'est bien ce que je disais... Les deux bestiaux vont parler tout le temps, et nous... (il désigne ses camarades) que dalle!
LE MAÎTRE
L'un d'entre vous n'aurait-il qu'un vers à dire, mon petit Rémi, il participerait encore à ce travail collectif exaltant, qui consiste à faire vivre une fable... Et, en même temps, il apprendrait à corriger le relâchement de son langage. Vu?
RÉMI
Oui, m'sieur!
LE MAÎTRE
Tanguy, qu'est-ce que tu fais? Montre-moi ce que tu fais?
Tanguy fait non de la tête. Il couvre sa feuille avec ses coudes, mais Nadège la subtilise, la fait voir au maître ( et aux spectateurs, lentement) puis à Rémi et à Mariette. Le dessin représente une tête ronde, des yeux ronds, des sourcils en forme d'accent circonflexe, et surtout une bouche, de laquelle sort une énorme et longue langue; les dents de la máchoire supérieure mordent cette langue .
RÉMI ET MARÍETTE
C'est qui, ca ?
NADÈGE
C'est l'un ou l'autre, c'est vous deux!
TANGUY
C'est quelqu'un qui se mord la langue parce qu'il parle mal...
NADÈGE
C'est quelqu'un qui a besoin de corriger le relâchement de son langagel
Mariette exprime son indignation en mettant les mains à ses hanches et en hochant la tête. Rémi tend un poing menaçant...
RÉMI ET MARIETTE
Bande de fayots que vous êtes, fayots, fayots!
LE MAÎTRE
(Frappant la table de sa règle.) Silence, silence ! On se tait sinon... gare aux punitions. Je serai inflexible. (Les quatre élèves croisent les bras.) Venons-en plutôt à la fable. Je vais vous présenter les personnages.
Scène 2
Sur un signe du maître, le loup entre en scéne.
LE MAÎTRE
Voici le Loup....
Le masque méchant, le Loup arpente la scène.
Son attitude est fanfaronne.
RÉMI
Y roule trop les mécaniques, ce mec...
Un loup, ça?...Un lou-lou de banlieue, oui, hi, hi hi!.
Agacé par ces remarques, le Loup menace les spectateurs de ses griffes, comme feraít un tigre.
TANGUY
(Effrayé, se couvrant la tête) N'¡nsiste pas, tu n'as pas les griffes qu'il faut!
NADÈGE
RÉMI
(Pour attirer 1'attention du loup, Rémi imite son hurlement, maís en tapotant sa bouche avec sa main, ce qui donne le cri des Indiens.) Wou-wou-wou!.... (Le Loup fait mine de vouloir sauter sur lui)
MARIETTE
Tu le confonds avec un Indien, ou quoi? Tu vas le vexer. ( Et, avec une petite voix craíntive, elle fait:)Hou-hou!
LE LOUP
(II hausse les épaules, puis pousse le hurlement le plus fort et le plus féroce qu'il peut) Hououou!
LE MAÎTRE
(Tapotant la table de sa règle) C'est bientót finí, ces fantaisies! Sire Loup, je vous ferai remarquer que ce hurlement ne figure pas dans votre texte. Veuillez gagner votre place, et attendre qu'on vous donne la parole.
(Le Loup gagne sa place en balayant le sol de sa longue et majestueuse queue.)
LE MAÎTRE
Je vous présente maintenant l'Agneau.
L'Agneau entre à petits pas. Craintif, flageolant, il regarde à droite, à gauche...
MARIETTE
Oh! comme il est chou, le pauvre chou!
L'AGNEAU
Bê... bê... bê...
NADÈGE
Il est attendrissant cet agnelet...
TANGUY
(Tourné vers Mariette, il indique du pouce Nadège.)
Écoute-la, ta copine, et apprends à corriger ton langage, ma petite Mariette...
NADÈGE
Son cri est touchant, poignant, émouvant...
RÉMI
(Poíntant du doigt Nadège, moqueur.) Oh-là, halte-là, eh! on le sait que tu es la reine du blabla...
L'AGNEAU
Bê... bê... bê...bê...
NADÈGE
(Prenant un ton déclamatoire.) Son cri est pathétique comme le bêlement d'un veau.
Tanguy ouvre des yeux étonnés, Mariette trépigne de joie, Rémi s'agite, main levée pour demander la parole.
Le maître frappe la table de sa main, brandit sa règle...
RÉMI
M'sieur m'sieur... le meuglement, m'sieur!... On dit le meuglement pour les veaux... (Tourné vers Nadège) Corrige ton langage, Nadège... (Chantant) Nadège-la-Fayote, reine des nunuches...
LE MAîTRE
(Après avoir ramené le silence en martelant la table avec sa règle) Plus un mot!... Les bovins meuglent, en effet, verbe meugler, ou beuglent, verbe beugler, et les moutons bêlent... Mais si vous ne cessez pas vos disputes, vous serez tous punís, est-ce bien compris? (Les élèves baissent la tête.)
L'AGNEAU
(Plus flageolant que jamais) Bê... bê...bê...be...bê...
LE MAîTRE
Toi, l'agnelet pathétique, tais-toi aussi, ton bêlement n'est pas dans le texte...
L'AGNEAU
Non, mais..Bê... bê... J'a¡ soif ?...
LE MAÎTRE
Tais-toi !.,. Et gagne ta place au bord du ruisseau...
(L'Agneau obéít.)
LE MAÍTRE
Nous pouvons commencer. A toi, Rémi, aprés mo¡, tu vas répéter :
"La raison du plus fort est toujours la meilleure
Nous l'allons montrer tout à l'heure,"
Répète.
RÉMI
Je peux pas, m'sieur.
LE MAÎTRE
Et pourquoi s'il te plaît?
RÉMI
Parce que... parce que... Mon père et moi, on n'est pas d'accord avec "La raison du plus fort..."
LE MAÎTRE
Mais Napoleón non plus n'était pas d'accord!...
RÉMI
(Pleurant presque, s'essuyant un oeil) Pourquoi vous vous moquez de mon père avec Napoléon, m'sieur?
LE MAÎTRE
(L'air accablé.) Je ne me moque pas de ton père en citant Napoléon!... Nous y reviendrons. Nous parlerons de la morale de la fable après... Mais il faut d'abord l'écouter! Allez, répète...
RÉMI
(Très vite, d'une voix peu forte, en mâchonnant les mots:)
"La raison du plus fort est toujours la meilleure
Nous l'allons montrer tout à l'heure."
LE MAÎTRE
Oui, enfin...Demain, il faudra m'art¡culer ces vers un peu mieux, Rémi. Continuons...
"Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure"
A toi, Mariette.
MARIETTE
Un Agneau se désaltérait
L'AGNEAU
(Buvant goulûment) Oh! oui... Oh! bê... bê... comme j'avais soif, oh! qu'elle est bonne...
LE MAÎTRE
(Fâché...) Oh-là, oh!... Deuxième observation, l'Agneau : tu n'as rien à dire ¡ci, tu mimes (le maître se penche et mime) et tu te tais. Reprends, Mariette.
MARIETTE
(Agacée parce qu'elle a été interrompue, elle récite très vite :)
"Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure"
LE MAÎTRE
(Mécontent, hochant la tête) Ah! ¡l faudra nous dire cela mieux, ma petite Mariette. (Puis,désignant Tanguy :) Tanguy, continue :
"Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait."
TANGUY
Un Loup survient à jeun h¡, h¡... qui cherchait aventure hi, hi, hi... (II rit de plus en plus fort parce que la mimique du loup "cherchant aventure" est outrancière: mains aux hanches, trop penché en avant, il regarde á droite, á gauche, comme égaré...) Et que la faim en ces lieux attirait... hi! hi... ( Le Loup se roule au sol, couché sur le dos, ses mains serrant son ventre) lui alors, hou! hou!...
TOUS LES ÉLÈVES
Hou! hou! hou!... (Chahut)
LE MAÎTRE
(Tapotant la table de la règle) Sire Loup, que signifie?... debout, debout! (Le loup se relève) Que signifie cette triste farce ?
LE LOUP
J'ai rien dit!... m'sieur. Je mime... Je suis à jeun, j'ai faim... Je mime la douleur de mes entrailles et, en même temps, couché sur le sol , je me cache de l'agneau pour mieux le coincer...
LE MAÎTRE
Il faut mimer avec plus de discrétion, allons, voyons!... Reprends ta place, et apprête-toi à répéter, c'est ton tour :
"Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
(Changeant de ton)
Dit cet animal plein de rage;
(Reprenant son ton rude)
Tu seras châtié de ta téméri...
LE LOUP
(Luí coupant la parole, très vite :)
"Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
(Sur le même ton)
Dit cet animal plein de rage;
Tu seras
LE MAÎTRE
(Levant les bras au ciel) Non, non!... Tu ne dis pas :"Dit cet animal plein de rage". C'est évident!... Une petite proposition comme celle-là, insérée dans une phrase, s'appelle une incise. Et les incises seront pour Nadège. Reprenons... Sire Loup, recommencez .
LE LOUP
"Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
NADÈGE
Dit cet animal plein de rage;
LE LOUP
Tu seras châtié de ta témérité
LE MAÎTRE
Bien. A nous, l'Agneau, Nadège, après mo¡ vous allez répéter :
"Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère;
Mais plutót quelle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson."
L'AGNEAU
"Sire,
NADÈGE
répond l'Agneau,
L'AGNEAU
que votre Majesté
Ne se mette pas en colère
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Gloup, gloup, gloup...
(L'agneau fait mine de porter l'eau à sa bouche avec sa patte)
Dans le courant
Gloup, gloup, gloup...
LE MAÎTRE
Stop, stop! Arrêtons le massacre! Croyez-vous, messire l'Agneau, qu'un agneau boit avec sa patte? Hein?... Et qu'il fait ce bruit?...
L'AGNEAU
C'est pour faire plus... plus petit agneau, m'sieur...
NADÈGE
C'est vrai qu'il parle bien pour un agnelet...
L'AGNEAU
Trop bien même, trop bien!... Et c'est pour ça que je comptais y mettre aussi quelques bê... bê... bê...
LE MAÎTRE
Vous tairez-vous bientót!... Assez de sottises! Un peu de respect... pour le fabuliste! Le texte, vous dis-je, rien que le texte! A toi, reprends, l'Agneau.
L'AGNEAU
"Que je me vas désaltérant
Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle;
(Avec un grand balancement de bras, i! évoque le sens du courant, et avec les doigts de ses mains vivement écartés, il indique deux fois 10 (vingt), puis répète:)
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle;
(et répète ses gestes exagérés.)
LE MAÎTRE
On a compris. On continue...
L'AGNEAU
"Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson."
(Il dessine des grands cercles dans l'air avec ses bras)
MARIETTE
Qu'est-ce qu'il fait avec ses bras? Il est en train de se noyer ou quoi?
RÉMI
(Riant) Mais non, il est au lavoir, il fait la lessive...
L'AGNEAU
Eh, ça va pas, non, vous autres!... Vous voyez bien que je fais remonter la vase, pour faire comprendre ce que c'est que l'eau trouble...
LE MAÎTRE
(Sur un ton apaisant.) Moins de gestes... Le texte se suffit à lui-méme. Continuons : (Du doigt, il désigne le Loup et Nadège)
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle;
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
LE LOUP
Tu la troubles, (Il hurle avec férocité, le maître luí fait signe de se calmer)
NADÈGE
reprit cette bête cruelle
LE LOUP
(De la main, le maître l'incite au calme, ce qui le perturbe) Et je sais que... que... que... tu as dit du mal de moi l'année derniére.
LE MAÎTRE
Oui, oui... mais non! La Fontaine emploie le
verbe "médire", qui signifie la même chose :
"Et je sais que de moi tu médis l'an passé."
LE LOUP (grognon)
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
LE MAÍTRE
(Désignant 1'Agneau et Nadège : )
"Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère."
L'AGNEAU
"Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
NADÈGE
Reprit l'Agneau,
L'AGNEAU
je tette encor ma mère. (Tête renversée, lèvres tendues, il mime avec exagération la tétée.)
LE MAÎTRE
(Aprés un geste au Loup :
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
LE LOUP
Si ce n'est toi, c'est donc ton frére.
LE MAÎTRE
(Après un geste à l'Agneau :)
Je n'en ai point.
Mais l'Agneau n'entend pas, il continue de téter...
LE MAÎTRE
Je n'en ai point, l'Agneau, eh! l'Agneau...
RÉMI
(Les mains en porte-voix) Je n'en ai point.
MARIETTE, TANGUY, NADÉGE, ensemble
Je n'en ai point.
LE MAÎTRE
(L'Agneau ne cessant pas de téter, il fait un signe au loup.)
Continuons : C'est donc quelqu'un des tiens;
Car vous ne m'épargnez guére,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : ¡I faut que je me venge.
LE LOUP
(Un doigt pointé vers l'Agneau, montrant les crocs, terrible :)
C'est donc quelqu'un des tiens;
Car...
L'AGNEAU
(Cessant de téter, terrífié :) Je n'en ai point.
RÉMI
(Riant très fort) H¡, h¡!... Tu as bien une tante brebis ou un cousin mouton , quand méme!
Mariette
Hi, hi!... ou un grand-pére...
Tanguy
Ou une belle-mère...
LE MAÎTRE
Silence, silence! ou je punís! Monsieur l'Agneau, vous êtes la cause de ce chahut parce que vous ne suivez pas...
L'AGNEAU
Je l'a¡ dit, m'sieur : "Je n'en ai point"
LE MAÎTRE
(Excédé) Oui, mais en retard! (II fait un signe au
Loup.) Enchaînons, enchaînons... "C'est donc...
LE LOUP
(Terrifiant, il marche vers l'Agneau.)
"C'est donc quelqu'un des tiens;
Car vous ne m'épargnez guére,
Vous, vos bergers et vos chiens.
(Il se jette sur l'Agneau, et tous deux roulent au sol.)
RÉMI
(Debout) Vas-y, mords-y 1'oeil!
TANGUY
(Debout, prêt à applaudir.) Fais nous voir comment tu peux le traîner, le bestiau, rien qu'avec les dents!
LE MAÎTRE
(Frappant le sol avec sa tabíe.) Arrêtez, arrêtez? Ou c'est un zéro de conduite pour tout le monde, attention!... (Le Loup et 1'Agneau se séparent.) Regagnez vos places, (Ils obéissent, baissant la tête.) Vous étes insupportables! Il est temps d'en finir... A toi Nadège :
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procés."
NADÈGE
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procés."
LE MAÎTRE
J'espére que demain...
RÉMI
M'sieur, m'sieur, on n'a pas fini, vous nous avez promis, m'sieur...
LE MAÎTRE
Qu'est-ce que je vous ai promis?
MARIETTE
La morale de la fable... Napoléon...
RÉMI
Napoléon... Y serait de l'avis de mon père... J'y crois pas...
LE MAÎTRE
Et pourtant oui, c'est vrai. A Sainte-Héléne, Napoléon, pour se distraire, faisait réciter des fables à un garçon de sept ans, le fils du général de Montholon. L'enfant disait : "La raison du plus fort est toujours la meilleure". "C'est faux", disait l'empereur, "c'est le mal, l'abus qu'il s'agit de condamner. Le loup devrait s'étrangler en croquant l'agneau..."
TANGUY
Bravo! Vive Napo! Il est pour la justice, c'est luí qui dit vrai!
MARIETTE
M'sieur, m'sieur... La Fontaine, y dit pas le contraire, y dit pas que c'est bien : "La raison du plus fort", y dit que c'est comme ça, voilà!
LE MAÎTRE
Ma petite Mariette, deux choses : tu mets trop de "Y dit" dans ton discours, il faut corriger ton langage, mais tu raisonnes très bien...
MARIETTE
Zorro doit soutenir les faibles et des fois les faire gagner...
TANGUY, NADÈGE, RÉMI
Bravo Zorro! Vive Napo, vive Zorro!
LE MAÎTRE
(Souriant, imposant d'un geste le silence) Ne mélangeons pas tout, les enfants. Disons que, dans ce vers :
"La raison du plus fort est toujours la meilleure"
l'auteur rapporte ce qu'il voit, mais il y met de l'ironie, et, c'est évident, il ne nous engage nullement à devenir cruels...
MARIETTE
Et... m'sieur, m'sieur... encore de plus, si on compare La Fontaine et Napoléon...
LE MAÎTRE
Non, non, non!... Nous en resterons là. Moralité...
RÉMI
M'sieur, mo¡, m'sieur... Moralité : "Le Loup et l'Agneau", c'est une fable qui donne à réfléchir.
LE MAÎTRE
Oui, certes... mais je ne posais pas de question.
NADÈGE
Moralité : c'est une fable joliment tournée, mo¡ je trouve, le dialogue est bien écrit, les mots tombent pile...
LE MAÎTRE
Elle compte en effet parmi les meilleures ...
LES ÉLÈVES
M'sieur, m'sieur, m'sieur...
LE MAÎTRE
La leçon est terminée... Je compte sur vous, les enfants : vous répéterez cette fable plusieurs fois, chez vous. Nous verrons demain ce que vous savez faire.
Les enfants se lèvent et se précipitent vers la sortie en poussant des cris joyeux. Le maître les suit.

Scène 4
LE MAÎTRE
(Il rentre en scéne et s'adresse au public) Le lendemain... (Il se tourne vers les coulisses et fait signe aux élèves d'entrer. Ceux-ci gagnent leurs places comme la veille)
Voici nos personnages... (Le Loup paraît, 1'air plus féroce que jamais, 1'Agneau le suit, fragile sur ses petites pattes, mais les élèves se dispensent de tout commentaire. Quand tout le monde est en place...) Nous allons commencer sans plus tarder. Voici la fable intitulée : Le Loup et l'Agneau.
Chaque élève va dire son texte aussi parfaitement que possible.
RÉMI
La raison du plus fort est toujours la meilleure
Nous l'allons montrer tout á 1'heure.
MARIETTE
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde puré;
TANGUY
Un Loup survient à jeun, qu¡ cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
LE LOUP
"Qu¡ te rend si hardi de troubler mon breuvage?
NADÈGE
Dit cet animal plein de rage;
LE LOUP
Tu seras châtié de ta témérité.
L'AGNEAU
Sire,
NADÈGE
répond l'Agneau,
L'AGNEAU
que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
LE LOUP
Tu la troubles,
NADÈGE
reprit cette bête cruelle;
LE LOUP
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
L'AGNEAU
Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
NADÈGE
Reprit l'Agneau,
L'AGNEAU
je tette encor ma mère.
LE LOUP
Si ce n'est toi, c'est donc ton frére.
L'AGNEAU
Je n'en ai point.
LE LOUP
C'est donc quelqu'un des tiens;
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge."
NAD7GE
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
Aprés un silence ... ou les applaudissements.
RÉMI
Moralité... (plus fort) moralité...
LE MAÎTRE
(Bras au ciel) Oh! non... non... tout est dit...
NADÈGE
C'est une fable qui donne à réfléchir...
Le maÎtre fait des gestes signifiant que le spectacle est terminé.
MARIETTE
(Aux spectateurs) C'est une fable que nous avons étudiée avec beaucoup de plaisir...
RÉMI
Et nous espérons que vous avez eu autant de plaisir à nous écouter.
Tous les acteurs se donnent la main et saluent
* * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * * *
Aujourd'hui, à la demande quasi générale d'une section spéciale de notre lycée, Le Lycée Papillon, nous reviendrons au théâtre, avec
Mesdames et Messieurs...
Les
faits et dits rigolos de
Non-Non
au cirque
Deux personnages :
- Monsieur Pipo, clown blanc.
- Non-Non, Auguste (son costume exagère la mode :
casquette à l'envers, cheveux hérissés sur le front, jean
dépenaillé, énormes baskets...)
Six saynètes:
- On peut n'en jouer qu'une, on peut jouer les six... Allons-y!
* * * * * * * * * * * *
1 - LE NOM DE NON-NON
PIPO
(Il entre en scène en tirant Non-Non par la manche.)
Viens, mais viens donc, (Montrant le public) on va dire
bonsoir à ces messieurs-dames . II faut être poli dans
la vie. (Non-non a l'air ahuri.) Allez, dis : "Bonsoir Mesdames,
bonsoir Mesdemoiselles, bonsoir Messieurs, bonsoir les
petits enfants..."
NON-NON
Non, non... (Il reste bouche ouverte...)
PIPO
Pourquoi non, tu es timide ?
NON-NON
Non, non...
PIPO
Allons, présente-toi, quel est ton nom ?
NON-NON, très vite.
Casimir-Népomucène-lsidore-Venceslas Nabuchodonosor.
PIPO, très étonné.
Dans ce paquet de mots, ton nom c'est... c'est quoi,
c'est Nabuchodonosor ? C'est Venceslas ?
NON-NON
Non, non...
PIPO
Casimir, c'est ton prénom ?
NON-NON
Non, non...
PIPO
Alors, c'est Casimir-Népomucène
NON-NON
Non, non...
PIPO
Non-non, non-non, tu vas t'arrêter, oui ! Ou je vais me
fâcher... Je vais te donner une gifle !... Tu veux une gifle?
NON-NON
Non, non...
PIPO
D'accord?... (A part.) Ce "non-non" là , je le comprends .
Mais les autres...(A Non-Non.) Écoute ... Moi je m'appelle
Jean-Paul Pipo . Mon prénom, c'est Jean-Paul, Jean tiret
Paul (avec la main il trace dans l'air un tiret), c'est un prénom
composé . Tu me suis ?
NON-NON
Non, non.
PIPO
ça ne fait rien, je continue . Mon nom, c'est Pipo, en
un seui mot, ce n'est pas Pi tiret po, ce n'est pas un nom
composé, c'est Pipo, P, i, p, o , Jean-Paul Pipo . As-tu
compris ?
NON-NON
Non, non.
PIPO
ça ne fait rien, je continue . Pour me faire voir que tu
n'es pas idiot, tu vas m'appeler par mon prénom
composé . Je te rappelle que c'est Jean-Paul . Allez,
appelle-moi ... Allez !
NON-NON, après avoir hésité,
les mains en porte-voix, il hurle.
Monsieur Pipo ! (Pipo fait non du doigt.) Monsieur Pipo !
PIPO
Mais non, mais non ! Je t'ai demandé de m'appeler par
mon prénom composé, pour te faire comprendre ce que
c'est qu'un prénom composé, pour que tu me donnes ton
prénom composé . Comprends-tu?
NON-NON
Non, non.
PIPO
Arrh !... Comment t'appelles-tu ?
NON-NON, très vite.
Casimir-Népomucène-lsidore-Venceslas Nabuchonodosor.
PIPO , comptant sur ses doigts .
D'accord ! Casimir ça fait un, Népomucène deux ,
Isidore trois, Venceslas quatre, Nabuchodonosor cinq,
en tout cinq morceaux, d'accord ? Mais combien pour Ie
nom ? combien pour le prénom? Quatre et un... Trois et
deux...
NON-NON, prenant sa tête entre ses mains.
Non, non!...
PIPO
Moi, par exemple, ce n'est pas, Jean, plus loin Paul
tiret Pipo, non...
NON-NON
Non, non!...
PIPO
Oui, d'accord, cette fois, c'est moi, qui te dis que
c'est non ! (Prenant sa tête entre ses mains.) Ah ! tu
m'embrouilles, c'est pourtant clair ! Comment je
m'appelle ?
NON-NON
(les mains en porte-voix, il hurle.)
Monsieur Paul tiret Pipo ...
PIPO
Non ! Non !
NON-NON
(Se tordant de lire. en pointant Pipo du doigt)
Non-non, non-non...
PIPO , sévère.
ça suffit!... Moi, c'est Jean tiret Paul plus loin Pipo . Et
toi, c'est Casimir tiret Népomucène (Apeuré Non-Non couvre
ses oreilles et courbe le dos : il se courbera de plus en plus
chaque fois qu'il entendra Ie mot "tiret") tiret Isidore, tiret
Venceslas plus loin Nabuchodonosor...
NON-NON
Non! non !...
PIPO
Pourquoi non ?... Monsieur Casimir , Népomucène,
Isidore, Venceslas, Nabuchodonosor, vous êtes un
imbecilei... Un triple idiot! ...? Une tête de mule !... Une
cervelle de moineau ?... Hein ? Pourquoi non ?
NON-NON ,
de plus en plus effrayé, il fait avec les doigts Ie geste signifiant
qu'il tire avec un pistolet
Pan ! pan!... Non, Pipo, non... Pas tirer!... Pas sur moi!...Non, non !... Pas tirer
PIPO, s'adressant au public.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, mes chers
petits enfants, vous comprendrez pourquoi ce niais, ce
sot, cet individu stupide, nous l'avons appelé Non-Non .
(à suivre)
* * * * * * * * * * * *
2 - NON-NON EST UN VILAIN TALOUX

PIPO, une lourde cravache sous Ie bras.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, et vous les enfants, bonsoir! Dites-moi, n'auriez-vous pas vu Non-Non? (Celui-ci rôde à l'arrière-plan, en faisant mine de se cacher, mais Pipo l'aperçoit.) Non-Non, viens ici, Non-Non ! Allons! viens ici, devant moi. (Non-Non s'approche en louvoyant.) Et maintenant, monsieur Non-Non, vous devez me présenter votre derrière .
Têtes de deux clowns
de Georges Rouault
NON-NON, les mains sur ses fesses.
Non, non...
PIPO
Mais si, mais si, monsieur Non-Non . Et vous savez
pourquoi ?
NON-NON
Non, non...
PIPO
Parce que Monsieur Hector, notre directeur, vous a
puni . II vous a condamné à cinq coups de cravache et
c'est moi qui suis chargé d'appliquer la sanction . Une
punition bien meritée...
NON-NON
Non, non...
PIPO
Mais si, mais si ! Vous avez fait une grosse clownerie,
monsieur Non-Non!
NON-NON
Non, non, m'sieur Pipo, juste une petite co... coco...
PIPO, le menaçant de sa cravache.
Ah! soyez poli !... J'ai dit, moi, une clou... clou... une clownerie .
NON-NON
Et moi Je dis juste une petite co... co... coquinerie...
J'ai donné du... dudu... du foin à manger... aux lions .
PIPO
Du foin aux lions !... A manger !...
NON-NON
Oui, le foin dudu... dudu...
PIPO
Et vous bégayez par-dessus le marché !
NON-NON
Ah! c'est l'émomo... l'émotion, m'sieur Pipi... pipi...
popo... pipi-popo, m'sieur Pipo .
PIPO
Ah? ça suffit, Non-Non ! Ou je vais me fâcher . Tu
disais donc du foin...
NON-NON
Oui, m'sieur Pii-Piii, le foin du chameau à deux bosses.
PIPO
Pourquoi dis-tu "à deux bosses" ?
NON-NON
Pour me rappeler qu'il en a deux, M'sieur Pipo,
autrement je confonds toujours avec le dromadaire,
je ne sais jamais lequel en a une, lequel en a deux . .
PIPO
Alors ce pauvre chameau à deux bosses, tu l'as privé
de son repas.,.
NON-NON
Ah? non m'sieur Pipo, je lui ai donné un cuisseau de
veau, qui avait été mis de côté pour ies lions...
PIPO
Pauvre chameau !...
NON-NON
Il avait l'air content, il en bavait de gourmandise .
PIPO, s'arrachant les cheveux.
Pauvre Non-Non !... Ah! ce qu'il faut entendre !... Et Ies
lions, quand tu leur as donné du foin, ii ont rugi de
plaisir ?
NON-NON
Non, non... Eux, non... 11s m'ont regardé avec des yeux
méchants, et ils se sont mis à marcher de long en large
dans leur cage, énervés juste comme je voulais...
PIPO
Tu voulais énerver Ies lions ?
NON-NON
Je voulais les affamer, pour qu'ils soient en rogne Ie
plus possible, et féroces ...
PIPO
Mais pourquoi? C'est de la folie,ça, Non-Non!... Pourquoi ?
NON-NON
Pour qu'il se jettent sur Arthur...
PIPO
Sur Arthur leur dompteur...
NON-NON
Oui, pour qu'ils le déchirent, pour qu'ils le dévorent
et qu'il ne reste rien de lui... que les os !
PIPO
Holà ! Holà !... Comme tu y vas ! Qu'est-ce qu'il t'a
fait, Arthur ?
NON-NON, mimant ce qu'il décrit.
II est trop grand, trop fort, avec sa veste brodée d'or,
sa moustache, sa barbichette, ses jambes qu'il écarte
pour se planter... là... Ie dos penché en arrière... Ie fouet
à la main . II est trop cambré, il est trop beau !
PIPO
Je ne te comprends pas, Non-Non... En quoi cela te
dérange-t-il ?
NON-NON
C'est que, voilà, quand il sort de sa cage, fier comme
d'Artagnan... i! fait Ie fanfaron... Et ce n'est pas tout!
Il fait les yeux doux à Lolette ...
PIPO
Lolette, la petite reine de la troupe Alcantara ?
NON-NON
Oui...
PIPO
Très bien . Je ne vois rien à redire...
NON-NON
Elle est trop jeune pour lui, m'sieur Pipo !
PIPO
Bof !... Ce n'est pas à nous d'en juger mon petit Non-Non.
NON-NON
Mais si, mais si! c'est à moi...
PIPO
Et de quel droit s'il vous plaît, jeune homme ?
NON-NON
Parce que je l'aime, monsieur Pipo .
PIPO
Ah! bon, voilà autre chose ? En attendant si nous
réglions nos comptes (Il brandit sa cravache.) Je dois obéir à
Monsieur Hector, notre directeur, moi . (D'une main il agite
sa cravache, de 1'autre il rappelle, avec ses cinq doigts écartés,
qu'il doit porter cinq coups.) Je dois faire mon travail.
NON-NON , l'arrêtant d'une main .
Vous savez quoi, m'sieur Pipo, vous pouvez toujours
courir!
(Il détale en criant : J'aime Lolette, j'aime Lolette ! Pipo le poursuit et le rattrape après deux ou trois tours de scène.)
PIPO
Je ferai mon devoir mais sans frapper trop fort , je te promets, Non-Non...
NON-NON, fièrement
Alors dans ce cas, par amour pour Lolette, je supporterai les coups sans broncher, m'sieur Pipo.
Non-Non salue Pipo, puis le public .
Pipo et Non-Non saluent ensemble avant de quitter la cène.
(à suivre)
3 - NON-NON ET L'ÉCUYÈRE
PIPO
Mon cher Non-Non, écoute-moi... (Au public.) Et vous
aussi, Mesdames, Mesdemoiselies, Messieurs, et vous
les enfants, écoutez-moi, faites moins de bruit, parce
que Non-Non a toujours du mal à se concentrer pour
comprendre ce que je lui dis... Merci . (A Non-Non.) Tu
m'écoutes, Non-Non ?
NON-NON
Oui, m'sieur Pipo .
PIPO
J'ai vu l'écuyère .
NON-NON
Moi aussi, et je les ai prises ,
PIPO
Comment cela ? Tu as pris quoi ?
NON-NON
J'ai pris les petites cuillères . (Il en sort deux de sa poche.)
PIPO
Enfin... Non-Non !... Moi je te dis que j'ai vu l'écuyère et
toi tu me parles de petites cuiilères !...
NON-NON
J'ai pris aussi les grandes . (Il en sort deux de sa poche.)
PIPO
Que veux-tu faire avec toutes ces cuillères ?
NON-NON
Un numéro de jonglerie . (Il s'exerce maladroitement, laisse
tomber une cuillère, la ramasse.) Quand je serai au point,
j'ajouterai des fourchettes, des couteaux, peut-être des
assiettes, et le saladier et la soupière, pour faire dans
les airs un grand cercle blanc....
PIPO
Avec en plus le frigidaire, le four à micro-ondes et la
chaudière à gaz...
NON-NON, larmoyant.
Pourquoi vous vous moquez, m'sieur Pjpi... m'sieur
popo... m'sieur Pipo?
PIPO, sévère.
ça suffit, Non-Non , ce bégaiement!...
NON-NON
C'est l'émotion, m'sieur
PIPO
Ce bégaiement, ces cuillères (Non-Non ies tient, Pipo les
montre du doigt) et toutes ces sornettes, ça suffit !. Moi, je
dois te parler de Libellule, notre écuyère, qui nous fait
de si belles voltiges sur Vif-pie, son cheval .
NON-NON, grognon.
Oui... bon, ben... si vous aviez dit la voltigeuse au lieu
de l'écuyère, je n'aurais pas confondu . II faut faire un
effort pour se faire comprendre, m'sieur Pipo . (Il fourre
les cuillères dans sa poche.)
PIPO
Petit imbecile que tu es, Non-Non, au lieu de me faire
la leçon, écoute moi . Libellule est italienne, et avec
ses parents, et toute sa famille, elle est partie pour
l'ltalie, pour y assister à un mariage .
NON-NON
Je suis bien content pour eux .
PIPO
Oui, moi aussi, mais ils n'ont pas emmené Vif-pie, Ie
cheval, et Monsieur Hector, notre directeur, m'a chargé
de trouver quelqu'un ...
NON-NON, criant joyeusement.
Pour remplacer Libellelule !
PIPO
Oui, c'est un peu ça.
NON-NON
Je suis volontaire .
(Les bras en croix, il se met sur une jambe.)
PJPO
Qu'est-ce que tu fais ?
NON-NON
Le clou du numéro de Libellule . Elle se tient sur une
jambe...
PIPO
Oui, mais sur son cheval lancé au galop, et elle ne
touche la selle que de l'extrémité de son chausson...
NON-NON,
perdant l'équilibre quand il veut se mettre sur la pointe des pieds.
Avec un peu d'entraînement ... (Plusieurs tentativeses.)
PIPO
Si tu avais un tutu court et une couronne dans les
cheveux, tu serais plus iéger, tu réussirais peut-être
mieux .
NON-NON
Je me demande si tu ne te moques pas de moi, Pipo?
PIPO
Mais pas du tout! Je te vois très bien sautant sur Ie
cheval lancé au galop, puis faisant des pointes sur Ie
dos de la bête, en te jouant des cerceaux et des cordes
placés sur ton chemin ...
NON-NON
Et pour finir un saut périlleux... quelquefois, on dirait
que son chevai ralentit pour l'attendre, Libellule.. pour
qu'elle ne loupe pas la selle...
PIP0
Ah ! oui, ah ! oui... c'est un numéro admirable, qu'il
faut sauvegarder...
NON-NON
Vif-pie est un chevai extraordinaire...
PIPO
C'est vrai, il faut tout faire pour le maintenir en
forme...
NON-NON
Je me demande si je saurais...
PIPO
Mais bien sûr que tu sauras t'occuper du cheval, mon
petit Non-Non . Le matin, tu te lèveras une heure plus
tôt...
NON-NON
Ah! ça, non, non !...
PIPO
Mais si, mais si ! Tu auras beaucoup à faire : la litière,
la nourriture, tant de foin, tant d'avoine, et tout cela
n'est rien . Un cheval comme Vif-pie, il faut !e brosser,
entretenir sa crinière, et sa queue, surveiller ses
sabots, les lustrer,..
NON-NON
Mais c'est un travail de palefrenier ça, monsieur Pipo!
Et moi, je suis un artiste. Vous pourrez !e dire à
Monsieur Hector, notre directeur...
PIPO
Je lui dirai que tu es un artiste, Non-Non, mais il
faudra que je lui dise aussi que j'ai tout essayé pour te
convaincre de t'occuper du cheval...
NON-NON
Oui, il faudra tout lui dire, monsieur Pipo .
P!PO
En vérité, je n'ai pas encore tout essayé, avec toi...
NON-NON
Ah! bon..; Qu'est-ce que vous n'avez pas essayé,
m'sieur Pipi ?...
PIPO (d'une voix terrible)
II me reste a expérimenter la manière forte .
NON-NON
Ce qui veut dire ?...
PIPO
Faites un demi-tour, mon cher Non-Non (Non-Non
s'exécute.) La manière forte... ( Pipo lève son pied .) c'est ça !
(Il botte de la belle manière le derrière de Non-Non. Celui-ci, interloqué ,
regarde vers 1'arriere, voit le pied à nouveau levé... Alors il détale, et court
autour de la scène, poursuivi par Pipo qui crie...) A l'écurie, Non-Non,
à l'écurie i Et tout de suite!... (Ils sortent en courant
et reviennent pour saluer)
4 - NON-NON
LA SOURIS ET L'ELEPHANT
PIPO, au public
en désignant Non-Non.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs et vous mes
chers petits enfants, voici l'être Ie plus stupide, le
plus mal intentionné, le plus pervers qu'on puisse
imaginer . Voulez-vous que je vous en donne la preuve ?
NON-NON, la bouche tordue.
Ah ! gnon, gnon, gnon , gne gnegna gnegne gnuni !
PIPO, traduisant.
Il dit : "Ah! non, non, non, j'ai déjà été puni ". Et qui
donc t'a puni, mon petit Non-Non ?
NON-NON
Gnill gnegnegnan .
PIPO
Qui ça ?
NON-NON
Gnill gnegnegnan . (Bras levé, coude plié, main mollement
pendante, il repète :) Gnill gnegnegnan .
PIPO, traduisant.
Bill, l'éléphant ?
NON-NON, secouant la tête .
Gnoui, gnoui, gnoui .
PIPO, traduisant.
Oui, oui, oui . (Il ajoute, en désignant le bras plié :) Et ça, c'est
la trompe de l'éléphant .
NON-NON, secouant mollement le bras.
Gnoui, gnoui, gnoui .
PIPO
Et alors ?
NON-NON
Gni gna gni gnun gnugnergnut .
PIPO
Il t'a mis quoi ?
NON-NON
Gnun gnugnergnut . (Avec Ie dos de sa main pendante.
il se frappe Ie menton.)
PIPO
Quoi ?
NON-NON
Gnun gnugnergnut.
PIPO
Ah? d'accord, un uppercut .(Au public) . J'espère que vous
suivez, mesdames et messieurs : Bill, notre éléphant,
une bien brave bête pourtant, a frappé de sa trompe,
au menton, le jeune Non-Non que voici....
NON-NON
Gnune gnagnognegni gnagnignal !
PIPO
Quoi ? Une saloperie d'animal!... Notre Bill ... Mais tu
n'as pas le droit de dire des choses pareilles !
NON-NON
Gne-gnoh ! ...
PIPO
Quoi : "eh-oh !..."
NON-NON,
se tenant la mâchoire à deux mains.
Gne gnal gnoi .
PIPO, l'imite en se moquant.
J'ai mal moi .
NON-NON,
de plus en plus gémissant, puis en pleurs.
Gnoui, gne gnal, gne gnal, euh, euh, euh ! (il finit à genoux,
Ie front contre Ie sol.)
PIPO,
tirant Non-Non par la manche.
Relève-toi, Non-Non, relève-toi, et fais moi voir cette
mâchoire . (Non-Non obéit, Pipo l'examine.) Ah! C'est vrai
qu'elle n'est pas belle, elle est décrochée,
elle est complètement de biais...
(Il la secoue, Non-Non pousse quelqueshurlements.)
Il faut le reconnaître,
ça te fait, comment
dire, une sale figure, un sale visage...
NON-NON
Gnune gnale gneule gnu gne gnire
PIPO
Non, je ne veux pas le dire... Mais je dirai mieux .
Je peux te guérir.
NON-NON
Gnan ?
P!PO
Quand ? Tout de suite, instantanément, illico presto .
NON-NON, criant de joie
et dansant autour de Pipo.
Gno gnoui! Gno gnoui!...
PIPO, l'arrêtant.
Viens là, devant moi... Tu sais sans doute, mon petit
Non-Non, que nous avons tous une bonne étoile . Toi
comme les autres . Eh bien, lève la tête, cherche la des
yeux... (Non-Non grogne.) Cesse de grogner, regarde la-haut,
tout la-haut... ( Non-Non obéit; Pipo agite son index au bout de son
bras tendu.) Tu la vois, ta bonne etoile, tu la vois...
(L'index de Pipo se replie, la main devient un poing, qui tourne deux ou
trois fois au bout du bras tendu, et vlan ! ce poing terrible s'abat sur Ie
menton de Non-Non, qui s'effondre .)
NON-NON, au sol.
Ouyouyouille ! Que j'ai mal! Tu m'as tué,
tu m'as assassiné, Pipo.
(II se relève en se tenant la mâchoire.)
Tu es un monstre !...
PIPO, fier de lui.
Je suis surtout un bon guérisseur... Maintenant, tu
parles comme tout Ie monde .. Et tu vas pouvoir nous
raconter ce que tu as fait à l'éléphant Bill pour qu'il te
porte un coup si fort... (ll se frotte le poing.) si fort que je
me suis fait mal au poing pour réparer les dégâts.
NON-NON
Oh! ce Bill, c'est un gros balourd, qui ne comprend pas
la plaisanterie .
PIPO
Dis-nous ce qui s'est passé, !es petits enfants qui
nous écoutent et ces messieurs-dames en jugeront.
NON-NON
Le gros Bill, notre éléphant, répétait son numéro
avec la petite Mimi . Elle lui envoie des balles
qu'il lui renvoie avec sa trompe.
Et hop! une balle; et hop une autre balle, ça va très vite,
à la fin les balles se croisent...
PIPO
D'accord, mais toi, Non-Non, toi,
qu'est-ce que tu as fait ?
NON-NON
Je me suis approche d'eux, mine de rien, et hop ! j'ai
envoyé à Bil! une belle souris toute gigotante. Hi hi, hi!
Une grosse souris grise. Hi, hi, hi! Je l'avais piégée dans
la remorque qui contient le foin et !'avoine... et hop!
PIPO
Mais, malheureux ne sais-tu pas que !es éléphants ont
une peur b!eue des souris ? On dit qu'elles grimpent
dans !eur trompe et qu'elles vont leur grignoter !e cerveau...
NON-NON
Bof! c'est ce qu'on dit. Le gros Bill, !ui, i! a simpIement
éternué tchoum ! tchoum ! deux ou trois fois et !a
souris a pris !a fuite sans demander son reste,..
PIPO
N'empêche!...-- Tu aurais pu le rendre fou, je te dis!
Il aurait pu tout casser! Piétiner !e chapiteau !
Renverser les roulottes.
NON-NON
Il a fait pire , m'sieur Pipo !...
PIPO
Comment cela, pire ?
NON-NON
Il a ruminé sa rancune contre moi, m'sieur Pipo ! II a
laissé passer plusieurs jours... et hier soir, alors que je
jouais gentiment près de son enclos, avec Mimi, il s'est
approché traîtreusement, et vlan ? (II mime le coup de trompe
et porte une main à sa mâchoire) Mais le pire du pire, m'sieur
Pipo, le pire du pire...
PIPO
C'est quoi le pire du pire, mon petit Non-Non ?
NON-NON
C'est VOUS ? (II mime le coup de poing .) Et vlan ! (II tient sa
mâchoire à deux mains.) C'est votre coup de poing !...
PIPO
Mon cher petit Non-Non, je pense qu'il y a pire encore .
(Non-Non tend la tête en avant, ouvrant de grands yeux.) Je pense que
la lecon qui t'a été donnée n'a pas été complète .
(II se rapproche au plus près de Non-Non, et sort de sa poche une souris
qu'il tient par la queue; elle est en peluche, mais paraît vivante.)
NON-NON
Qu'est-ce que c'est ?
PIPO
Tu le vois bien, c'est ta souris .
NON-NON
Pourquoi? Pourquoi?
PIPO
Pour que tu comprennes ... ( S'étant rapproché de Non-Non, il
passe un doigt dans Ie col de son tee-shirt et fait glisser la souris dans
1'entrebaillement.)
NON-NON
Wouah! Ouyouyouille!—
(D'abord, il hurle, et il saute d'une jambe
sur 1'autre, puis trépigne, avant de courir
autour de la scène en tâtant et en pinçotant du bout
de ses doigts toutes les parties de son corps .)
PiPO
(Il arrête le malheureux.)
Je te préviens, si elle trouve un passage, elle va aller
te grignoter les entrailles, hi, hi, hi!
NON-NON,
fuyant vers les coulisses.
A moi? Au secours! au secours ?
PIPO, au public.
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, et vous les
petits enfants, vous tous qui avez le cœur sensible,
soyez rassurés . (Il sort la souris de sa poche) Je suis un peu
prestidigitateur . (II fait voir puis fait disparaître la souris.)
Non-Non n'a rien à craindre pour ses entrailles, il n'a rien
dans sa chemise . Et maintenant qu'il a reçu une bonne
lecon, il peut revenir . (Criant.) Non-Non, Non-Non, reviens!
Non-Non revient pour saluer avec Pipo.
5 - NON-NON EST UN GROS
POUF-PATAPOUF
NON-NON
( Il entre le premier en scène, joue avec une grosse clef comme si c'était
une balle, et chantonne.)
Où est-ce que je la cache?...Et une, et deux, et trois, dans le placard ! Et une, et
deux, et trois, dans le tiroir ! Et une, et deux, et trois,
dans l'armoire !
PIPO, qui le suit de près .
Tu as l'air bien joyeux, Non-Non . Qu'est-ce qui
t'arrive ? De quelle armoire s'agit-il ?
NON-NON, hésitant
Une armoire... une armoire faite en bois, m'sieur Pipo,
du genre meuble, avec des étagères...
PIPO
Oui, c'est bon, mon petit Non-Non, je ne suis pas
complètement idiot...
NON-NON
Oh! non, m'sieur Pipo... (Un temps.) Pas complètement ...
PIPO, la main menaçante .
Je vais t'en coller une, tu vas voir, ça va te faire
perdre ta gaieté !
NON-NON
Non, non, m'sieur Pipo, ce n'est pas possible .
PIPO
Qu'est-ce qui n'est pas possible ?
NON-NON
Que vous me fassiez perdre ma gaieté .
PIPO
Et pourquoi n'est-ce pas possible ?
NON-NON
Parce que c'est trop méga-super ce que j'ai fait,
m'sieur Pipo ...
PIPO
Méga... Méga-super... Sais-tu qu'avec des mots pareils,
qui ne veuient rien dire, tu piques ma curiosité, mon
petit Non-Non . De quoi s'agit-il ?
NON-NON
D'une vengeance . Une vengeance grandiose .
PIPO
Une vengeance, une vengeance... Et de qui as-tu
donc à te venger ?
NON-NON
De trois chipies, m'sieur Pipo, trois chipies qui se
nomment Libellule, 'tite Mimi, et Lolette .
PIPO
Pour moi, ce sont trois gentilles filles...
NON-NON
On voit que vous ne les connaissez pas .
PIPO
Qu'est-ce qu'elles t'ont fait ?
NON-NON
Je jouais au frisbee, avec Bill l'éléphant, près de son
enclos . Et... bon... d'accord... Une fois je n'ai pas rattrapé
l'engin... Une fois je l'ai mal lancé... Mais ce n'est pas
une raison !... Elles m'ont traité de ... de...
PIPO
Oui... de quoi ?
NON-NON
Libellule a dit : "Même Bill l'éléphant, qui est un
patapouf, est plus adroit que toi". Tite Mimi a dit :
"Toi, t'es pire que lui, t'es un gros pouf-patapouf."
Et Lolette a dit, avec son rire à elle, pointu, mauvais:
"Hi, hi,hi, il est ouf le gros pouf-Patapouf ."
PIPO
Tout cela n'est pas bien méchant ...
NON-NON
C'est quand même des gros mots, ce que je leur ai dit,
mais elles m'ont dit que non . Lolette a dit, des gros
mots, c'est "caca prout, caca prout-prout,
caca prout-prout-prout"...
PIPO
Passons, passons...
NON-NON
Tite Mimi a dit : "Les gros mots, c'est les mots de
cinq lettres", et Libellule a lancé des mots de
palefreniers , que je ne peux pas répéter parce que je ne
les ai pas gardés en tête . Des mots comme...
PIPO
N'essaie pas de forcer ta mémoire, ne cherche pas
davantage, Non-Non . Raconte-moi plutot ta vengeance.
NON-NON
Mes vengeances, monsieur Pipo, mes vengeances,
d'abord une pour chacune, et maintenant,
en ce moment même, une vengeance générale.
PIPO
Qu'est-ce que cela veut dire ?
NON-NON
Pour commencer, tite Mimi. Elle s'entraînait
à jouer à la balle avec Bil.
J'ai repéré ses couettes, de chaque côté de ses oreilles .
Je me suis dit : "Je lui en coupe
une, au ras de la tête" J'ai trouvé des grands ciseaux, je
me suis approché en douce, et clac !
PIPO, la main levée.
Tu lui as coupé une couette ?...Mais tu es un monstre!
NON-NON
Non, j'ai juste coupé le ruban, mais elle a eu joliment peur.
De même que Libellule, pour elle aussi la peur, et la honte !
Elle répétait son numéro...
Elle entre en piste, toute légère
dans son tutu pailleté d'or, faisant des pointes
avant de sauter sur son cheval au galop .
Mais moi, au passage, je lui ai piqué un hamecon dans le tutu .
Cet hamecon était au bout d'un fil invisible
que je tenais bon, un fil costaud, un fil de pêcheur à la ligne .
Et hop ! Elle saute, et se retrouve en petite culotte sur !a selle .
En petite culotte, qu'est-ce que t'en dis, Pipo ?
PIPO
Que la honte est pour toi, Non-Non ! Et la troisième,
quel a été son sort ?
NON-NON
Lolette ? Eh bien, elle aussi, je l'ai eue,
face au public, au cours de la dernière représentation.
Comme vous le savez, m'sieur Pipo, les Alcantara finissent
leur numèro par une très haute pyramide, et Lolette
grimpe en haut, pour en faire la pointe, avec son drapeau.
C'est le moment que j'ai choisi, juste avant les applaudissements,
pour lui crier:
"T'as pas trop chaud, la-haut !"
Tout le monde a ri, ce qui lui a coupé son effet...
PIPO
Un pareii état d'esprit, dans un cirque, c'est une
catastrophe, mon petit Non-Non! J'espère que, depuis,
vous vous êtes reconciliés ?
NON-NON
Pas du tout ! Depuis, c'est l'enfer ! Et patapouf par-ci,
gros patapouf par-la, il est ouf, le gros patapouf...
PIPO
Ouais... Bof... Je te le répète, ce n'est pas bien
méchant.
NON-NON
Moi, ça me crispe, ça me tord le cœur. Surtout que...
regarde, Pipo, je ne suis pas gros (ll montre son ventre.) et
pas maladroit (Bras en croix , il imite un funambule.)
PIPO
Attention!... ton pied va glisser!...
NON-NON
(Il plie un genou, trébuche.)
Aïe !... Ayayaille !
PIPO, riant.
Moi je pense que tu n'es peut-être pas un gros pouf,
mais tu es un peu patapouf quand même .
NON-NON, menaçant
Ne dites pas ça, m'sieur Pipo, parce que, quand on
m'attaque, je me venge, et je connais trois chipies qui
ne diront pas le contraire . En ce moment même, hi, hi,
hi, elles sont en train de payer .
PIPO
Je crains le pire... Ou sont-elles ?
NON-NON
J'ai vu partir madame Irma, ia charmeuse de serpents,
elle m'a dit qu'elle allait s'acheter des bottes, et elle m'a
confié la clef de sa ménagerie. (Il fait voir cette clef et la remet
dans sa poche.) pour que je jette un ceil... C'est alors que
l'idée m'est venue ... Je suis allé chercher Lolette, 'tite
Mimi et Libellule. Je leur ai dit : "Le python d'lrma est
malade, il faut que vous alliez le soigner" . Elles se croient
très fortes, ces péronnelles, elles se prennent pour des
guérisseuses, elles sont montées dans la roulotte des
serpents, et moi, clac! j'ai bouclé la porte .
PIPO,
qui s'étrangle d'indignation.
Comment ! mais... mais c'est très grave i... Très
dangereux ?
NON-NON
Hi, hi, hi ! Le soleil qui monte va réveiller toutes les
sales bêtes puantes qui remplissent la voiture, et alors,
elles vont voir ce que c'est que la jungle...
PIPO
(A part. Faisant semblant de chercher autour de lui.)
Où est mon fouet ? Où est ma cravache ? ... (A Non-Non.)
Te rends-tu compte, Non-Non, qu'elles risquent de se
faire mordre !... Où étouffer !...
NON-NON
(Il commence à s'inquiéter .)
Bofl... Madame Irma vit avec eux et se porte bien...
PIPO
Madame Irma, c'est son métier... (ll cherche autour de lui,
sans rien dire, un fouet, une cfavache...) J'ai une idée... (Il touche son
front de son index.) Non-Non, donne-moi une de tes
chaussures... (Étonnement de Non-Non.) Oui, une de tes
baskets... Allons, déchausse-toi !
NON-NON, grommelant..
Pourquoi une basket ?... Des super-pompes... Qu'est-ce
qu'il veut en faire...
PIPO
Une suffira... (Non-Non la lui tend . Pipo la prend par la pointe et va
s'en servir comme d'une massue.) Ah! sacripant, petit voyou,
vilain garnement! Tu maltraites nos petites filles du
Cirque ! (La chaussure levée, menaçante.) Nos plus mignonnes
artistes ! Nos étoiles montantes ! Et tu oses parler de
vengeance ! Mais c'est elle qui vont se venger ! Tiens,
voilà de la part de Libellule ! (Première volée, Non-Non s'echappe,
Pipo le rattrape, Non-Non crie.) Et voilà de la part de
Lolette! (Même jeu.) Et voilà de la part de 'tite Mimi .
(Même jeu.) Et ce n'est pas fini ... Sors de ta poche
la clef d'lrma... (Non-Non s'exécute en continuant de courir en rond.)
Tu vas aller les libérer... Tout de suite... Et leur demander
pardon... Allez... Ouste! Ouste! (Non-Non s'enfuit vers les coulisses
sous une pluie de coups.)
NON-NON
Oui, m'sieur Pipo, oui, oui, oui...
La scène reste vide un instant
puis ils reviennent en se donnant la main
pour saluer.
6 - NON-NON A BON CŒUR
PIPO
Qu’est-ce que tu portes là dans tes bras, Non-Non ? Un nouveau-né ? Y aurait-il ici une mère qui oserait te confier son enfant ? Sais-tu qu’un nourrisson c’est fragile, autant que de la porcelaine?... (Non-Non enveloppe ce qu’il porte dans une couverture.) D’un autre côté, un coup de chaleur, c’est mauvais pour un bébé...
NON-NON
Ce n’est pas un bébé, monsieur Pipo ...
PIPO
Alors c’est quoi, c’est qui ?
NON-NON
C’est un secret .
PIPO
Dis-moi ce que tu portes et je te donnerai un bonbon.
NON-NON
Même pour une grosse sucette ou une énorme glace au chocolat, je ne le dirais pas, parce que c’est une question de vie ou de mort...
PIPO, sincèrement étonné.
De vie ou de mort pour qui ? Pour toi ?
NON-NON
Hi, hi,hi ! mais non, pas pour moi, qu’est-ce que vous allez chercher là ! C’est une question de vie ou de mort pour lui, m’sieur Pipo, ... une question de mort atroce, épouvantable, effroyable, terrible, horrible, on ne peut pas imaginer plus affreux... pauvre bête !
PIPO
Ah! c’est une bête...
NON-NON
Monsieur Pipo, vous n’avez jamais cru que j’étais capable de voler un bébé j’espère ?
PIPO
Parce que tu l’as volé, garnement ? C’est un chien...
NON-NON Non, non... ce n’est pas un chien . Regardez et devinez .
(Il agite hors de la couverture une oreille de son lapin en peluche.)
PIPO
C’est une queue ?
NON-NON
Hi, hi, hi !... oui .
PIPO
De chat ?
NON-NON
Non .
PIPO
De rat ?
NON-NON
Mais non ! Je te fais marcher, Pipo, c’est une oreille, mais pas une oreille de Mickey, ou de Pluto, c’est une vraie oreille, d’un vrai lapin, regarde ! (Il sort le lapin de la couverture.)
PIPO
Oh! là, là... Je redoute le pire . Comment t’es-tu procuré ce lapin, Non-Non ?
NON-NON
Je l’ai volé .
PIPO
A qui ?
NON-NON
A madame Irma, la charmeuse de serpents .
PIPO
Oui, oui, oui... je vois...
NON-NON
Tu vois quoi, Pipo ? Tu le vois, son ignoble boa, qui mesure au moins quatre mètres de long, en train d’avaler Pinpin, mon lapin... Tu vois la grosse boule que ça lui ferait dans le ventre... C’est une horrible mégère, une affreuse sorcière, cette femme, madame Irma...
PIPO
Ne parle pas d’elle sur ce ton, c’est la vie qui est comme ça, mon petit Non-Non . Regarde, je ne sais pas moi... regarde une dame aussi distinguée, avec tous ses bijoux, que madame Hector, la femme du directeur . Elle a un petit caniche abricot qu’elle chouchoute, qu’elle adore... On ne peut pas dire qu’elle n’aime pas les animaux . Eh bien, le midi, sais-tu ce qu’elle mange?... Aussi bien... une côtelette de veau. Et pourtant, rien n’est plus mignon qu’un veau...
NON-NON
Pourquoi tu me parles de veau, Pipo, alors qu’il est question de Pinpin, mon lapin...
PIPO
Toi-même Non-Non, quelquefois, tu manges du jambon...
NON-NON
Je ne vois pas le rapport.
PIPO
Un jambon, c’est un morceau du cochon... Si tu savais comme c’est intelligent, et mignon, un petit cochon... J’en ai connu un, on l’appelait Chonchon...
NON-NON
Et alors ?
PIPO, moqueur.
Alors, alors... Chonchon, c’est comme Pinpin... Comme nom, c’est original ... Ah! ah! ah!..
NON-NON, de mauvaise humeur.
Pourquoi tu ris? Comme nom, j’ai rien trouvé d’autre que Pinpin . Tintin, c’était pris, Astérix, c’était pris, Mickey, c’était pris, Pluto, c’était pris...
PIPO
Arrête, arrête !... Et ne te fâche pas , Non-Non ! Pinpin, c’est très bien, c’est comme Chonchon, c’est léger, c’est gentillet, c’est poétique...
NON-NON
Je vois bien que tu te moques de moi, Pipo . Ce n’est pas gentil ! Où veux-tu en venir ?
PIPO
A la vérité vraie des choses de la vie, mon cher Non-Non . Le pauvre petit Chonchon, tout rose, et tout mignon, tu l’as mangé !
NON-NON
Moi! j’ai mangé Chonchon !...
PIPO
Toi ou moi !... Chonchon ou un autre cochon !... Tu vois ce que je veux dire ! Le boa de madame Irma, s’il ne mange pas Pinpin, il faudra bien qu’il mange un autre lapin, ou une douzaine de souris... Tu ne pourras pas sauver toutes les bestioles que cette dame achète pour faire vivre sa ménagerie...
NON-NON
Pinpin n’est pas une bestiole !...
PIPO,
prenant sa tête entre ses mains, les yeux clos, pour mieux réfléchir.
Disons que... (Non-Non attend patiemment la sentence.) Tout bien pesé... Tu as raison... Pinpin est devenu quelqu’un maintenant que tu lui as donné un nom... Et l’envie que tu as de le sauver part d’un bon sentiment . Mon petit Non-Non, tu es un garçon qui a du cœur... Disons-le tout net : tu as bon cœur... Alors, adopte-le, ce lapin . Mais ce n’est pas rien d’avoir une bête. Il faudra nous montrer que tu sais t’en occuper .
NON-NON
Tout est prévu, monsieur Pipo, tout . Libellule, la gentille écuyère, me donnera un peu du foin et de l’avoine de son cheval . Quand notre cirque s’installera quelque part, je ferai avec du grillage un petit parc dans le pré le plus proche du campement, pour qu’il ait de l’herbe fraîche...
PIPO
Et la nuit ?
NON-NON
J’ai trouvé une grande cage, il dormira à la porte de ma roulotte...
PIPO
Quelle organisation ! C’est très bien tout ça !
NON-NON
Il y a juste une chose, monsieur Pipo . C’est quand on voyagera...
PIPO
Et alors? Quel est le problème ?
NON-NON
Ma cage est grande, très grande, ce n’est pas une cage pour un canari . Dans ma roulotte, elle m’encombrerait...
PIPO
Il faut l’accrocher dessous, comme font tous les gens du voyage...
NON-NON
C’est ce que j’ai pensé . Aussi j’ai mesuré le dessous de toutes les roulottes du campement... Et vous savez quoi ? C’est la vôtre la plus haute sur ses roues, monsieur Pipo ...
PIPO
Holà, holà !...
NON-NON
Il suffit de deux pitons sous le plancher...
PIPO
Peut-être, mais quand la cage est en place, le véhicule devient plus difficile à manœuvrer...
NON-NON
J’ai toute confiance en toi, Pipo . Je sais que tu feras très attention pour que Pinpin ne soit pas victime d’un accident ....
PIPO
Holà ! holà ! je n’ai pas encore dit oui....
NON-NON
Je fais confiance à ton grand cœur . Maintenant, est-ce que tu me permets d’aller installer Pinpin dans sa cage ?...
PIPO
Euh!... oui, mais bien sûr, mon p’tit Non-Non...
NON-NON
Dans sa cage qui est déjà accrochée sous ta roulotte.
PIPO,
levant une main menaçante, mais en riant .
Oh! toi, toi ! ... (Puis ils saluent.)
* * * * *
Et maintenant, pour les plus grands...
Place au théâtre !
Une farce en un acte de
MOLIÈRE
Texte intégral
(sur internet)
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Pyrrhonien : adepte du philosophe grec Pyrrhon.)
Adaptation
Les récitants
Any Bob Léa

Le mariage forcé
(Les récitants entrent et occupent l'avant-scène.
Rappel : ils peuvent lire leur texte,
bien que le connaissant presque par cœur.
Ils seront aussi, discrètement, souffleurs.)
BOB - Nous allons vous présenter quelques scènes d'une farce de Molière .
LÉA - Elle a pour titre :
ANY - Le mariage forcé
BOB - (Un doigt sur les lèvres) Ch chut!... Voici le personnage principal ...
(Les récitants se rangent sur le côté , Sganarelle fait son entrée.)
ANY- C'est Sganarelle...
LÉA - Qu'est-ce qu'il fait ? Il a l'air bien pressé...
ANY - Il dit au revoir à quelqu'un...
BOB - Mais non, il donne des ordres à son personnel, écoutons-le.
Scène première
SGANARELLE, GÉRONIMO.
SGANARELLE - Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis; et que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me vienne quérir vite chez le seigneur Géronimo; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti, et que je ne dois revenir de toute la journée.
GÉRONIMO.- Voilà un ordre fort prudent.
SGANARELLE.- Ah! Seigneur Géronimo, je vous trouve à propos; et j'allais chez vous vous chercher.
GÉRONIMO.- Et pour quel sujet, s'il vous plaît?
SGANARELLE.- Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tête; et vous prier de m'en dire votre avis.
GÉRONIMO.- Très volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre; et nous pouvons parler ici en toute liberté.
SGANARELLE.- Mettez donc dessus (remettez donc votre chapeau), s'il vous plaît. Il s'agit d'une chose de conséquence, que l'on m'a proposée; et il est bon de ne rien faire, sans le conseil de ses amis.
GÉRONIMO.- Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu'à me dire ce que c'est.
SGANARELLE.- Mais auparavant, je vous conjure de ne me point flatter du tout; et de me dire nettement votre pensée.
GÉRONIMO.- Je le ferai, puisque vous le voulez.
SGANARELLE.- Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami, qui ne nous parle pas franchement.
GÉRONIMO.- Vous avez raison.
SGANARELLE.- Et dans ce siècle, on trouve peu d'amis sincères.
GÉRONIMO.- Cela est vrai.
SGANARELLE.- Promettez-moi donc, Seigneur Géronimo, de me parler avec toute sorte de franchise.
GÉRONIMO.- Je vous le promets.
SGANARELLE.- Jurez-en votre foi.
GÉRONIMO.- Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.
SGANARELLE.- C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier.
GÉRONIMO.- Qui, vous?
SGANARELLE.- Oui, moi-même en propre personne. Quel est votre avis là-dessus?
GÉRONIMO.- Je vous prie auparavant de me dire une chose.
SGANARELLE.- Et quoi?
GÉRONIMO.- Quel âge pouvez-vous bien avoir maintenant?
SGANARELLE.- Moi?
GÉRONIMO.- Oui.
SGANARELLE.- Ma foi, je ne sais; mais je me porte bien.
GÉRONIMO.- Quoi! Vous ne savez pas à peu près votre âge?
SGANARELLE.- Non. Est-ce qu'on songe à cela?
GÉRONIMO.- Hé, dites-moi un peu, s'il vous plaît: combien aviez-vous d'années lorsque nous fîmes connaissance?
SGANARELLE.- Ma foi, je n'avais que vingt ans alors.
GÉRONIMO.- Combien fûmes-nous ensemble à Rome?
SGANARELLE.- Huit ans.
GÉRONIMO.- Quel temps avez-vous demeuré en Angleterre?
SGANARELLE.- Sept ans.
(Sganarelle et Géronimo miment la suite de la conversation)
BOB - Ensuite, il a passé cinq ans en Hollande...
LÉA - D'où il est revenu il y a douze ans ...Au total cela fait combien?...
ANY - Alors... quel âge a-t-il?

BOB - Géronimo compte sur ses doigts... Laissons-le finir... Il va nous le dire...
GÉRONIMO.- Si bien, Seigneur Sganarelle, que sur votre propre confession, vous êtes, environ, à votre cinquante-deuxième, ou cinquante-troisième année.
SGANARELLE.- Qui, moi? Cela ne se peut pas.
GÉRONIMO.- Mon Dieu, le calcul est juste. Et là-dessus je vous dirai franchement, et en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage n'est guère votre fait.
LÉA - Ah! pauvre Sganarelle! quelle déception...
ANY - Il en fait une grimace...
BOB - D'autant que Géronimo insiste...
GÉRONIMO.- Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverais le plus ridicule du monde, si ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes.
SGANARELLE.- Et moi, je vous dis que je suis résolu de me marier; et que je ne serai point ridicule en épousant la fille, que je recherche.
GÉRONIMO.- Ah! c'est une autre chose. Vous ne m'aviez pas dit cela.
SGANARELLE.- C'est une fille, qui me plaît; et que j'aime de tout mon cœur.
GÉRONIMO.- Vous l'aimez de tout votre cœur?
SGANARELLE.- Sans doute, et je l'ai demandée à son père.
GÉRONIMO.- Vous l'avez demandée?
SGANARELLE.- Oui, c'est un mariage qui se doit conclure ce soir; et j'ai donné parole.
GÉRONIMO.- Oh! mariez-vous donc. Je ne dis plus mot.
(Sganarelle et Géronimo continue de mimer la conversation)
BOB - Ce Géronimo change vite d'avis
LÉA - Sganarelle est tellement ridicule...
ANY - Oui, c'est vraiment ridicule d'aller demander conseil quand tout est décidé.
BOB - Ah! ce Sganarelle!... Regardez-le... Il fait de grands gestes pour montrer qu'il est costaud et plein de santé
GÉRONIMO.- Vous avez raison: je m'étais trompé. Vous ferez bien de vous marier.
ANY - Et il fait des sourires pour évoquer tout le bonheur qu'il espère...
GÉRONIMO.- Il n'y a rien de plus agréable que cela; et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez.
SGANARELLE.- Tout de bon; vous me le conseillez?
GÉRONIMO.- Assurément. Vous ne sauriez mieux faire.
SGANARELLE.- Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami.
GÉRONIMO.- Hé! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous vous allez marier?
SGANARELLE.- Dorimène.
GÉRONIMO.- Cette jeune Dorimène, si galante, et si bien parée?
SGANARELLE.- Oui.
GÉRONIMO.- Fille du seigneur Alcantor?
SGANARELLE.- Justement.
GÉRONIMO.- Et sœur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter l'épée?
SGANARELLE.- C'est cela.
GÉRONIMO.- Vertu de ma vie!
SGANARELLE.- Qu'en dites-vous?
GÉRONIMO.- Bon parti! Mariez-vous promptement.
SGANARELLE.- N'ai-je pas raison, d'avoir fait ce choix?
GÉRONIMO.- Sans doute. Ah! que vous serez bien marié! Dépêchez-vous de l'être.
SGANARELLE.- Vous me comblez de joie, de me dire cela. Je vous remercie de votre conseil; et je vous invite ce soir à mes noces.
GÉRONIMO.- Je n'y manquerai pas (...) La jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans? Ô le beau mariage! ô le beau mariage!
SGANARELLE.- Ce mariage doit être heureux; car il donne de la joie à tout le monde; et je fais rire tous ceux à qui j'en parle. Me voilà maintenant le plus content des hommes.
Scène II
DORIMÈNE, SGANARELLE

DORIMÈNE.- Allons, petit garçon, qu'on tienne bien ma queue (la traîne de ma robe); et qu'on ne s'amuse pas à badiner.
SGANARELLE.- Voici ma maîtresse, qui vient. Ah! qu'elle est agréable! Quel air! et quelle taille! Peut-il y avoir un homme, qui n'ait, en la voyant, des démangeaisons de se marier? Où allez-vous, belle mignonne, chère épouse future de votre époux futur?
DORIMÈNE.- Je vais faire quelques emplettes.
SGANARELLE.- Hé bien, ma belle, c'est maintenant que nous allons être heureux l'un et l'autre (...)
Sganarelle et Dorimène miment la scène que commentent les récîtants.
LÉA - Oh! le coquin, il voudrait l'embrasser!
ANY - Ce n'est pas ce qu'elle attend de lui.
SGANARELLE.-N'êtes-vous pas bien aise de ce mariage, mon aimable pouponne?
DORIMÈNE.- Tout à fait aise, je vous jure: car enfin la sévérité de mon père m'a tenue jusques ici dans une sujétion la plus fâcheuse du monde. Dieu merci, vous êtes venu (...) et je me prépare désormais à me donner du divertissement, et à réparer comme il faut le temps que j'ai perdu.
BOB - Pauvre Sganarelle, il ne s'attendait pas à ça !
DORIMÈNE.- J'aime le jeu; les visites; les assemblées; les cadeaux, et les promenades; en un mot toutes les choses de plaisir; et vous devez être ravi, d'avoir une femme de mon humeur.
LÉA - Joli programme !
ANY - Attendez ce n'est pas fini !
DORIMÈNE.- Enfin nous vivrons, étant mariés, comme deux personnes qui savent leur monde. Aucun soupçon jaloux ne nous troublera la cervelle; et c'est assez que vous serez assuré de ma fidélité, comme je serai persuadée de la vôtre.
BOB - Attention Sganarelle! elle va bientôt revendiquer le droit de t'être infidèle...
ANY - J'ai l'impression que c'est ce qu'il est en train de comprendre...
LÉA - C'est vrai, il devient vert... à l'idée qu'elle pourrait le tromper !
DORIMÈNE.- Mais qu'avez-vous? Je vous vois tout changé de visage.
SGANARELLE.- Ce sont quelques vapeurs, qui me viennent de monter à la tête.
DORIMÈNE.- C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens: mais notre mariage vous dissipera tout cela. Adieu, il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut; et je vous enverrai les marchands.
Scène III
GÉRONIMO, SGANARELLE
GÉRONIMO.- Ah! Seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver encore ici; et j'ai rencontré un orfèvre qui, sur le bruit que vous cherchez quelque beau diamant en bague, pour faire un présent à votre épouse, m'a fort prié de vous venir parler pour lui; et de vous dire qu'il en a un à vendre, le plus parfait du monde.
SGANARELLE.- Mon Dieu, cela n'est pas pressé.
GÉRONIMO.- Comment! que veut dire cela? où est l'ardeur que vous montriez tout à l'heure?
SGANARELLE.- Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules sur le mariage. Avant que de passer plus avant, je voudrais bien agiter à fond cette matière...
GÉRONIMO.- Seigneur Sganarelle, j'ai maintenant quelque petite affaire, qui m'empêche de vous ouïr. (Mais) vous avez deux savants, deux philosophes, vos voisins, qui sont gens à vous débiter tout ce qu'on peut dire sur ce sujet... Pour moi, je me contente de ce que je vous ai dit tantôt, et demeure votre serviteur.
SGANARELLE.- Il a raison. Il faut que je consulte un peu ces gens-là sur l'incertitude où je suis.
Scène IV
PANCRACE, SGANARELLE
.PANCRACE.- Allez, vous êtes un impertinent, mon ami; un homme bannissable de la république des lettres.
SGANARELLE.- Ah! bon, en voici un fort à propos.
LÉA - C'est Pancrace, l'un des deux philosophes...
BOB - Que de grands gestes! Quelle agitation! Il est hors de lui!
ANY - Il vient de se quereller avec son voisin, l'autre philosophe, pour une question de vocabulaire...
BOB - Sganarelle ne parviendra pas à l'arrêter...
PANCRACE.- Je crèverais plutôt que d'avouer ce que tu dis; et je soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de mon encre.
SGANARELLE.- La peste soit de l'homme. Eh! Monsieur le Docteur, écoutez un peu les gens. On vous parle une heure durant; et vous ne répondez point à ce qu'on vous dit.
PANCRACE.- Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe l'esprit.
SGANARELLE.- Eh! laissez tout cela; et prenez la peine de m'écouter.
PANCRACE.- Soit. Que voulez-vous me dire?
SGANARELLE.- Je veux vous parler de quelque chose.
PANCRACE.- Et de quelle langue voulez-vous vous servir avec moi?
SGANARELLE.- De quelle langue?
PANCRACE.- Oui.
SGANARELLE.- Parbleu, de la langue que j'ai dans la bouche; je crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin.
PANCRACE.- Je vous dis de quel idiome; de quel langage?
SGANARELLE.- Ah! c'est une autre affaire.
PANCRACE.- Voulez-vous me parler italien?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Espagnol?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Allemand?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Anglais?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Latin?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Grec?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Hébreu?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Syriaque?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Turc?
SGANARELLE.- Non.
PANCRACE.- Arabe?
SGANARELLE.- Non, non, français.
PANCRACE.- Ah! français!
SGANARELLE.- Fort bien.
PANCRACE.- Passez donc de l'autre côté: car cette oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques, et étrangères, et l'autre est pour la (langue) maternelle.
SGANARELLE.- Il faut bien des cérémonies avec ces sortes de gens-ci!
PANCRACE.- Que voulez-vous?
SGANARELLE.- Vous consulter sur une petite difficulté.
PANCRACE.- Sur une difficulté de philosophie, sans doute?
SGANARELLE.- Pardonnez-moi. Je...
PANCRACE.- Vous voulez peut-être savoir si la substance et l'accident sont termes synonymes, ou équivoques, à l'égard de l'être?...
ANY - Quel bavard!... Mais qu'est-ce qu'il raconte?...
BOB -Sganarelle est comme nous, il ne comprend rien...
LÉA - Et il ne parvient pas à placer un mot...
BOB -Attendez, attendez... Je crois qu'il va réussir à se faire entendre...
Pancrace essaie de poursuivre son discours et fait de grands getes

mais Sganarelle le fait taire en lui mettant la main sur la bouche.
SGANARELLE.- L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille, qui est jeune, et belle. Je l'aime fort, et l'ai demandée à son père: mais comme j'appréhende...
PANCRACE (qui parvient à parler).- La parole a été donnée à l'homme, pour expliquer sa pensée; et tout ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles sont-elles les portraits de nos pensées... Expliquez-moi donc votre pensée par la parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.
(Sganarelle et Géronimo miment la suite)
BOB - Le voilà reparti, notre philosophe !...
ANY - Oui, mais Sganarelle n'en peut plus... Il le repousse dans sa maison...
LÉA - Et vlan! il tire la porte pour l'empêcher de sortir.
BOB -Ce n'est pas ce qui l'empêchera de poursuivre son discours... Regardez-le, à la fenêtre...
Si le décor est très modeste, il lui suffit de monter sur une chaise.
SGANARELLE.- Peste de l'homme!
PANCRACE (à la fenêtre).- A quoi tient-il que vous ne vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pensée?
SGANARELLE.- C'est ce que je veux faire; mais vous ne voulez pas m'écouter.
PANCRACE.- Je vous écoute, parlez.
SGANARELLE.- Je dis donc, Monsieur le Docteur, que...
PANCRACE.- Mais, surtout, soyez bref.
SGANARELLE.- Je le serai.
PANCRACE.- Évitez la prolixité.
SGANARELLE.- Hé! Monsi...
PANCRACE.- Point d'ambages, de circonlocution...
ANY - Quel bavard!... Tout cela finira mal...

BOB -En effet, Sganarelle ramasse des pierres ...
LÉA - pour en casser la tête du Docteur...
BOB - Attention!... Attention!...
Pancrace quitte la fenêtre, ouvre la porte et sort.
BOB - Finalement non... Il ne lui fera aucun mal...
Pancrace s'éloigne en grommelant et en faisant les gestes d'un nouveau discours.
Sganarelle laisse tomber ses pierres.
SGANARELLE.- Au diable les savants, qui ne veulent point écouter les gens... Il faut que j'aille trouver l'autre; il est plus posé, et plus raisonnable. Holà.
Scène V
MARPHURIUS, SGANARELLE
MARPHURIUS.- Que voulez-vous de moi, Seigneur Sganarelle?
SGANARELLE.- Seigneur Docteur, j'aurais besoin de votre conseil...
MARPHURIUS.- Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler...
LÉA - Aïe, aïe,aïe! Ce philosophe est comme l'autre...
BOB - Quel babillard!...
ANY - Nous devons douter de tout... C'est ce qu'il est en train d'expliquer... Nous devons douter de tout...
SGANARELLE.- Laissons ces subtilités je vous prie; et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier.
MARPHURIUS.- Je n'en sais rien.
SGANARELLE.- Je vous le dis.
MARPHURIUS.- Il se peut faire.
SGANARELLE.- La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle.
MARPHURIUS.- Il n'est pas impossible.
SGANARELLE.- Ferai-je bien ou mal de l'épouser?
MARPHURIUS.- L'un ou l'autre (...)
SGANARELLE.- J'ai une grande inclination pour la fille.
MARPHURIUS.- Cela peut être.
SGANARELLE.- Le père me l'a accordée.
MARPHURIUS.- Il se pourrait.
SGANARELLE.- Mais, en l'épousant, je crains d'être cocu.
MARPHURIUS.- La chose est faisable.
SGANARELLE.- Qu'en pensez-vous?
MARPHURIUS.- Il n'y a pas d'impossibilité.
SGANARELLE.- Mais que feriez-vous, si vous étiez en ma place?
MARPHURIUS.- Je ne sais.
SGANARELLE.- Que me conseillez-vous de faire?
MARPHURIUS.- Ce qui vous plaira.
SGANARELLE.- J'enrage!
MARPHURIUS.- Je m'en lave les mains.
SGANARELLE.- Au diable soit le vieux rêveur.
MARPHURIUS.- Il en sera ce qui pourra.
SGANARELLE.- La peste du bourreau. Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé.
Sganarelle le bat avec un bâton qu'il ramasse près de la porte.

MARPHURIUS.- Ah! ah! ah!
SGANARELLE.- Te voilà payé de ton galimatias; et me voilà content.
MARPHURIUS.- Comment? Quelle insolence! M'outrager de la sorte! Avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi!
(Il sort en grommelant)
SGANARELLE.- On ne saurait tirer une parole positive de ce chien d'homme-là, et l'on est aussi savant à la fin, qu'au commencement. Que dois-je faire dans l'incertitude des suites de mon mariage? Jamais homme ne fut plus embarrassé que je suis. Ah! voici des Égyptiennes. Il faut que je me fasse dire par elles ma bonne aventure.
Scène VI
DEUX ÉGYPTIENNES, SGANARELLE
Les Égyptiennes, avec leurs tambours de basque,
entrent en chantant et dansant.
SGANARELLE.- Elles sont gaillardes. Écoutez, vous autres, y a-t-il moyen de me dire ma bonne fortune?
1re ÉGYPTIENNE.- Oui, mon bon Monsieur, nous voici deux qui te la dirons.
2e ÉGYPTIENNE.- Tu n'as seulement qu'à nous donner ta main, avec (une pièce) dedans; et nous te dirons quelque chose pour ton bon profit.
SGANARELLE.- Tenez, les voilà toutes deux, avec ce que vous demandez.

BOB - Elles lui promettent une femme pleine de qualités....
LÉA - Ah! les coquines...
ANY - Ah! les moqueuses...
SGANARELLE.- Voilà qui est bien: mais, dites-moi un peu, suis-je menacé d'être cocu?
2e ÉGYPTIENNE.- Cocu?
SGANARELLE.- Oui.
1re ÉGYPTIENNE.- Cocu?
SGANARELLE.- Oui, si je suis menacé d'être cocu? (Toutes deux chantent et dansent: La, la, la, la...) Que diable, ce n'est pas là me répondre. Venez çà. Je vous demande à toutes deux, si je serai cocu.
2e ÉGYPTIENNE.- Cocu, vous?
SGANARELLE.- Oui, si je serai cocu?
1re ÉGYPTIENNE.- Vous, cocu?
SGANARELLE.- Oui, si je le serai, ou non? (Toutes deux chantent et dansent en s'en allant: La, la, la, la...) Peste soit des carognes, qui me laissent dans l'inquiétude! Il faut absolument que je sache la destinée de mon mariage: et pour cela, je veux aller trouver ce grand magicien, dont tout le monde parle tant, et qui par son art admirable fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi, je crois que je n'ai que faire d'aller au magicien, et voici qui me montre tout ce que je puis demander.
ANY - Qu'est-ce qu'il a voulu dire? Qu'est-ce qu'il fait?
BOB - Il rentre chez lui, mais il laisse la porte entrebaillée...
LÉA - Il a vu qui venait... Il tend l'oreille...
Scène VII
DORIMÈNE, LYCASTE, SGANARELLE
LYCASTE.- Quoi? belle Dorimène, c'est sans raillerie que vous parlez?
DORIMÈNE.- Sans raillerie.
LYCASTE.- Vous vous mariez tout de bon?
DORIMÈNE.- Tout de bon.
LYCASTE.- Et vos noces se feront dès ce soir?
DORIMÈNE.- Dès ce soir.
LYCASTE.- Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier de la sorte l'amour que j'ai pour vous; et les obligeantes paroles que vous m'aviez données?
DORIMÈNE.- Moi, point du tout. Je vous considère toujours de même; et ce mariage ne doit point vous inquiéter. C'est un homme que je n'épouse point par amour; et sa seule richesse me fait résoudre à l'accepter. Je n'ai point de bien. Vous n'en avez point aussi; et vous savez que sans cela on passe mal le temps au monde; et qu'à quelque prix que ce soit, il faut tâcher d'en avoir. J'ai embrassé cette occasion-ci de me mettre à mon aise; et je l'ai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du barbon, que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu; et qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis défunt dans le temps que je dis; et je n'aurai pas longuement à demander pour moi au Ciel, l'heureux état de veuve. (Elle aperçoit Sganarelle par la porte entrouverte) Ah! nous parlions de vous, et nous en disions tout le bien qu'on en saurait dire.
LYCASTE.- Est-ce là Monsieur...?
DORIMÈNE.- Oui, c'est Monsieur, qui me prend pour femme.
LYCASTE.- Agréez, Monsieur, que je vous félicite de votre mariage, et vous présente en même temps mes très humbles services. Je vous assure que vous épousez là une très honnête personne. Et vous, Mademoiselle, je me réjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait. Vous ne pouviez pas mieux trouver; et Monsieur a toute la mine d'être un fort bon mari. Oui, Monsieur, je veux faire amitié avec vous, et lier ensemble un petit commerce de visites et de divertissements.
DORIMÈNE.- C'est trop d'honneur que vous nous faites à tous deux. Mais allons, le temps me presse; et nous aurons tout le loisir de nous entretenir ensemble.
SGANARELLE.- (Il sort de sa maison.) Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage; et je crois que je ne ferai pas mal de m'aller dégager de ma parole. Il m'en a coûté quelque argent: mais il vaut mieux encore perdre cela, que de m'exposer à quelque chose de pis. Tâchons adroitement de nous débarrasser de cette affaire. Holà.
Scène VIII
ALCANTOR, SGANARELLE
ALCANTOR.- Ah! mon gendre, soyez le bienvenu.
SGANARELLE.- Monsieur, votre serviteur.
ALCANTOR.- Vous venez pour conclure le mariage?
SGANARELLE.- Excusez-moi.
ALCANTOR.- Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous.
SGANARELLE.- Je viens ici pour un autre sujet*.
ALCANTOR.- J'ai donné ordre à toutes les choses nécessaires pour cette fête.
SGANARELLE.- Il n'est pas question de cela.
ALCANTOR.- Les violons sont retenus; le festin est commandé; et ma fille est parée, pour vous recevoir.
SGANARELLE.- Ce n'est pas ce qui m'amène.
ALCANTOR.- Enfin vous allez être satisfait; et rien ne peut retarder votre contentement.
SGANARELLE.- Mon Dieu, c'est autre chose.
ALCANTOR.- Allons, entrez donc, mon gendre.
SGANARELLE.- J'ai un petit mot à vous dire.
ALCANTOR.- Ah! mon Dieu, ne faisons point de cérémonie: entrez vite, s'il vous plaît.
SGANARELLE.- Non, vous dis-je. Je vous veux parler auparavant.
ALCANTOR.- Vous voulez me dire quelque chose?
SGANARELLE.- Oui.
ALCANTOR.- Et quoi?
SGANARELLE.- Seigneur Alcantor, j'ai demandé votre fille en mariage, il est vrai; et vous me l'avez accordée: mais je me trouve un peu avancé en âge pour elle; et je considère que je ne suis point du tout son fait.
ALCANTOR.- Pardonnez-moi. Ma fille vous trouve bien, comme vous êtes; et je suis sûr qu'elle vivra fort contente avec vous.
SGANARELLE.- Point; j'ai parfois des bizarreries épouvantables; et elle aurait trop à souffrir de ma mauvaise humeur.
ALCANTOR.- Ma fille a de la complaisance; et vous verrez qu'elle s'accommodera entièrement à vous.
SGANARELLE.- J'ai quelques infirmités sur mon corps, qui pourraient la dégoûter.
ALCANTOR.- Cela n'est rien. Une honnête femme ne se dégoûte jamais de son mari.
SGANARELLE.- Enfin voulez-vous que je vous dise, je ne vous conseille pas de me la donner.
ALCANTOR.- Vous moquez-vous? J'aimerais mieux mourir, que d'avoir manqué à ma parole.
SGANARELLE.- Mon Dieu, je vous en dispense, et je...
ALCANTOR.- Point du tout. Je vous l'ai promise; et vous l'aurez en dépit de tous ceux qui y prétendent.
SGANARELLE.- Que diable!
ALCANTOR.- Voyez-vous, j'ai une estime, et une amitié pour vous, toute particulières; et je refuserais ma fille à un prince, pour vous la donner.
SGANARELLE.- Seigneur Alcantor, je vous suis obligé de l'honneur que vous me faites; mais je vous déclare que je ne me veux point marier.
ALCANTOR.- Qui, vous?
SGANARELLE.- Oui, moi.
ALCANTOR.- Et la raison?
SGANARELLE.- La raison; c'est que je ne me sens point propre pour le mariage; et que je veux imiter mon père, et tous ceux de ma race, qui ne se sont jamais voulu marier.
ALCANTOR.- Écoutez, les volontés sont libres; et je suis homme à ne contraindre jamais personne. Vous vous êtes engagé avec moi, pour épouser ma fille; et tout est préparé pour cela. Mais puisque vous voulez retirer votre parole, je vais voir ce qu'il y a à faire; et vous aurez bientôt de mes nouvelles.
SGANARELLE.- Encore est-il plus raisonnable que je ne pensais; et je croyais avoir bien plus de peine à m'en dégager. Ma foi, quand j'y songe, j'ai fait fort sagement de me tirer de cette affaire; et j'allais faire un pas dont je me serais peut-être longtemps repenti. Mais voici le fils qui me vient rendre réponse.
Scène IX
ALCIDAS, SGANARELLE
ALCIDAS, parlant toujours d'un ton doucereux.- Monsieur, je suis votre serviteur très humble.
SGANARELLE.- Monsieur, je suis le vôtre de tout mon cœur.
ALCIDAS.- Mon père, m'a dit, Monsieur, que vous vous étiez venu dégager de la parole que vous aviez donnée.
SGANARELLE.- Oui, Monsieur, c'est avec regret: mais...
ALCIDAS.- Oh! Monsieur, il n'y a pas de mal à cela.
SGANARELLE.- J'en suis fâché, je vous assure; et je souhaiterais...
ALCIDAS.- Cela n'est rien, vous dis-je. (Lui présentant deux épées.) Monsieur, prenez la peine de choisir de ces deux épées laquelle vous voulez.

SGANARELLE.- De ces deux épées?
ALCIDAS.- Oui, s'il vous plaît.
SGANARELLE.- À quoi bon?
ALCIDAS.- Monsieur, comme vous refusez d'épouser ma sœur après la parole donnée, je crois que vous ne trouverez pas mauvais le petit compliment que je viens vous faire.
SGANARELLE.- Comment?
ALCIDAS.- D'autres gens feraient du bruit et s'emporteraient contre vous; mais nous sommes personnes à traiter les choses dans la douceur; et je viens vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous coupions la gorge ensemble.
SGANARELLE.- Voilà un compliment fort mal tourné.
ALCIDAS.- Allons, Monsieur, choisissez, je vous prie.
SGANARELLE.- Je suis votre valet: je n'ai point de gorge à me couper. La vilaine façon de parler que voilà!
ALCIDAS.- Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plaît.
SGANARELLE.- Eh! Monsieur, rengainez ce compliment, je vous prie.
ALCIDAS.- Dépêchons vite, Monsieur. J'ai une petite affaire qui m'attend.
SGANARELLE.- Je ne veux point de cela, vous dis-je.
ALCIDAS.- Vous ne voulez pas vous battre?
SGANARELLE.- Nenni, ma foi.
ALCIDAS.- Tout de bon?
SGANARELLE.- Tout de bon.
ALCIDAS.- Au moins, Monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre; et vous voyez que je fais les choses dans l'ordre. Vous nous manquez de parole, je me veux battre contre vous; vous refusez de vous battre,

(Il pose sur le sol ses deux épées et se munit du bâton qui a servi tout à l'heure à Sganarelle)
je vous donne des coups de bâton, tout cela est dans les formes; et vous êtes trop honnête homme, pour ne pas approuver mon procédé.
SGANARELLE.- Quel diable d'homme est-ce ci?
ALCIDAS.- Allons, Monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer l'oreille.
SGANARELLE.- Encore!
ALCIDAS.- Monsieur, je ne contrains personne; mais il faut que vous vous battiez, ou que vous épousiez ma sœur.
SGANARELLE.- Monsieur, je ne puis faire ni l'un, ni l'autre, je vous assure.
ALCIDAS.- Assurément?
SGANARELLE.- Assurément.
ALCIDAS.- Avec votre permission donc... (Il le bat.)
SGANARELLE.- Ah! ah! ah! ah!
ALCIDAS.- Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'être obligé d'en user ainsi avec vous; mais je ne cesserai point, s'il vous plaît, que vous n'ayez promis de vous battre, ou d'épouser ma sœur.
SGANARELLE.- Hé bien! j'épouserai, j'épouserai...
ALCIDAS.- Ah! Monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez à la raison, et que les choses se passent doucement. Car enfin vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, je vous jure; et j'aurais été au désespoir que vous m'eussiez contraint à vous maltraiter. Je vais appeler mon père, pour lui dire que tout est d'accord.
Scène X
ALCANTOR, DORIMÈNE,
ALCIDAS, SGANARELLE
ALCIDAS.- Mon père, voilà Monsieur, qui est tout à fait raisonnable. Il a voulu faire les choses de bonne grâce; et vous pouvez lui donner ma sœur.
ALCANTOR.- Monsieur, voilà sa main, vous n'avez qu'à donner la vôtre. Loué soit le Ciel! M'en voilà déchargé, et c'est vous désormais que regarde le soin de sa conduite. Allons nous réjouir, et célébrer cet heureux mariage.

Place au théâtre ! Place aux suivants!
Entrée du théâtre de Bourgogne
à l'époque où débute Molière

Une farce en un acte de
MOLIÈRE

dessin de Tony Johannot
La jalousie du Barbouillé
Le Barbouillé est ainsi nommé parce qu'il a le visage couvert de poudre blanche

Texte intégral
(sur internet)
Adaptation
Les récitants
Any Bob Léa

La Jalousie du Barbouillé
(Les récitants entrent et occupent l'avant-scène.
Rappel : ils peuvent lire leur texte,
bien que le connaissant presque par cœur.
Ils seront aussi, discrètement, souffleurs.)
BOB - Nous allons vous présenter quelques scènes d'une farce de Molière .
LÉA - Elle a pour titre :
ANY - La jalousie du Barbouillé.
BOB - (Un doigt sur les lèvres) Ch chut!... Voici le personnage principal ...
(Les récitants se rangent sur le côté , le Barbouillé fait son entrée, mains au dos, sombre, songeur.)
ANY - Le Barbouillé, c'est lui. Il a une femme jeune ...
LÉA - Trop jeune pour lui et qui le trompe !
BOB - Ah! le pauvre mari dupé!... Écoutons-le...
Scène première
LE BARBOUILLÉ

LE BARBOUILLÉ - Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager... Si je la tuais… L'invention ne vaut rien, car tu serais pendu. Si tu la faisais mettre en prison… La carogne en sortirait avec son passe-partout. Que diable faire donc? Mais voilà Monsieur le Docteur qui passe par ici: il faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.
SCÈNE II
LE DOCTEUR, LE BARBOUILLÉ

Autre farceur célèbre de cette époque , Guillot Gorju.
et un haut chapeau pointu)
LE BARBOUILLÉ - Je m'en allais vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance..

LE DOCTEUR - Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personæ.
(Le Barbouillé et le Docteur miment , en faisant de grands gestes, la suite de la conversation)
LÉA - Ce qui veut dire : "sans observer ce qui convient au lieu, au temps et à la personne".Tout le discours du Docteur est farci de latin...
BOB - Ce docteur est un bavard intarissable
ANY - Il est pédant, prétentieux, ridicule...
LE BARBOUILLÉ - Je vous prie de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous donnerai ce que vous voudrez; de l'argent, si vous en voulez.
LE DOCTEUR - Hé! de l'argent.
LE BARBOUILLÉ - Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.
LE DOCTEUR, troussant sa robe derrière son cul - Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour une âme mercenaire?
(Le docteur s'éloigne, l'air méprisant, prenant grand soin de sa robe.)
LE BARBOUILLÉ - Ma foi, je m'y suis mépris: à cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui fallait parler d'argent; mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien de plus aisé que de le contenter. Je m'en vais courir après lui.
SCÈNE III
ANGÉLIQUE, VALÈRE, CATHAU
(Angélique et Valère entrent d'abord, en se parlant, les yeux dans les yeux)

BOB - Cette jeune femme se nomme Angélique
ANY - C'est la femme du Barbouillé.
LÉA - Lui, c'est Valère, son amant...
BOB - Ce qui veut dire, celui qui l'aime et qui est aimé en retour.
ANGÉLIQUE - Monsieur, je vous assure que vous m'obligez beaucoup de me tenir quelquefois compagnie: mon mari est si mal bâti, si débauché, si ivrogne, que ce m'est un supplice d'être avec lui, et je vous laisse à penser quelle satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui.
VALÈRE - Mademoiselle, je vous promets de contribuer de tout mon pouvoir à votre divertissement...
( Ils miment la suite de la conversation, à grand renfort de sourires. Derrière eux, Cathau surveille les environs...)

LÉA - La troisième personne s'appelle Cathau. C'est la suivante, la domestique d'Angélique.
CATHAU - Ah! changez de discours : voyez porte-guignon qui arrive.
SCÈNE IV
LE BARBOUILLÉ, VALÈRE, ANGÉLIQUE, CATHAU
ANY - Porte-guignon, celui qui porte la guigne, vous le reconnaissez ?...
BOB - C'est le Barbouillé. Il a l'air très en colère...
LE BARBOUILLÉ - Ha! ha! Madame la carogne, je vous trouve avec un homme, après toutes les défenses que je vous ai faites...
( Scène de dispute mimée)
LÉA - Il est de plus en plus fâché... pourquoi?
ANY - Elle l'accuse d'être tellement soûl qu'il ne sait pas ce qu'il dit...
BOB - Ch chut !... Voici le père d'Angélique, Gorgibus, accompagné de son ami Villebrequin .
SCÈNE V
GORGIBUS, VILLEBREQUIN,
ANGÉLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILLÉ.

GORGIBUS - Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille?
VILLEBREQUIN - Il faut savoir ce que c'est.
GORGIBUS - Hé quoi? toujours se quereller! vous n'aurez point la paix dans votre ménage?
LE BARBOUILLÉ (La main menaçante) - Cette coquine-là m'appelle ivrogne...
LÉA - La situation se gâte...
ANY - Oui, mais le docteur revient... Il va peut-être tout arranger...
SCÈNE VI
LE DOCTEUR, VILLEBREQUIN, GORGIBUS,
CATHAU, ANGÉLIQUE, LE BARBOUILLÉ.
LE DOCTEUR - Qu'est ceci? quel désordre! quelle querelle! quel grabuge! quel vacarme! quel bruit! quel différend! quelle combustion! Qu'y a-t-il, Messieurs? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Çà, çà, voyons un peu s'il n'y a pas moyen de vous mettre d'accord, que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union chez vous.
(Il n'a plus son chapeau pointu mais un "bonnet" qu'il serre dans son poing et qu'il agite.)
GORGIBUS - C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble.
LE DOCTEUR - Et qu'est-ce que c'est? voyons, dites-moi un peu la cause de leur différend.
GORGIBUS - Monsieur…
LE DOCTEUR - Mais en peu de paroles.
GORGIBUS - Oui-da. Mettez donc votre bonnet.
LE DOCTEUR - Savez-vous d'où vient le mot bonnet?
GORGIBUS - Nenni.
LE DOCTEUR - Cela vient de bonum est, «bon est, voilà qui est bon», parce qu'il garantit des catarrhes et fluxions.
(Il met son bonnet qui est aussi ridicule que possible, rouge par exemple et lui tombant sur les yeux.)
GORGIBUS - Ma foi, je ne savais pas cela.
LE DOCTEUR - Dites donc vite cette querelle.
GORGIBUS - Voici ce qui est arrivé…
BOB - Le père d'Angélique essaie d'expliquer se qui se passe...
ANY - Mais chaque fois qu'il prend la parole, le Docteur se lance dans un grand discours...
LÉA - Il parle de philosophie, de tout et de rien...
ANY - Je l'ai dit déjà, c'est un pédant ridicule.
LE DOCTEUR - Socrate recommandait trois choses fort soigneusement à ses disciples: la retenue dans les actions, la sobriété dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, Monsieur Gorgibus...
BOB - Regardez le Barbouillé. Sa colère est sur le point d'exploser... attention !
LE BARBOUILLÉ - J'enrage.
LE DOCTEUR - Ôtez-moi ce mot: «j'enrage»; voilà un terme bas et populaire.
LE BARBOUILLÉ - Hé! Monsieur le Docteur, écoutez-moi, de grâce.
LE DOCTEUR - Audi, quæso, aurait dit Ciceron ("e" muet en raison du jeu de mot qui suit).
LE BARBOUILLÉ - Oh! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets guère en peine; mais tu m'écouteras, ou je te vais casser ton museau doctoral; et que diable donc est ceci?
Le Barbouillé, Angélique, Gorgibus, Cathau, Villebrequin parlent tous à la fois, voulant dire la cause de la querelle, et le Docteur aussi, disant que la paix est une belle chose, et font un bruit confus de leurs voix; et pendant tout le bruit, Le Barbouillé attache le Docteur par le pied, et le fait tomber; le docteur se doit laisser tomber sur le dos; Le Barbouillé l'entraîne par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, en l'entraînant, le Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il n'était point à terre, alors qu'il ne paraît plus.
GORGIBUS - Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.
VILLEBREQUIN - Adieu, serviteur et bonsoir.
SCÈNE VII
VALÈRE, LA VALLÉE. Angélique s'en va.
LÉA (Quand La Vallée fait son entrée) - Ce monsieur s'appelle La Vallée. C'est un homme d'affaires...
ANY - Il invite Valère à une réunion...
BOB - Mais Valère doit faire vite s'il veut rejoindre au bal celle qu'il aime.
VALÈRE - Allons donc ensemble de ce pas.
SCÈNE VIII
ANGÉLIQUE
Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret: il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce maroufle-là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étais son chien.
SCÈNE IX
LE BARBOUILLÉ
Je savais bien que j'aurais raison de ce diable de Docteur, et de toute sa fichue doctrine. Au diable l'ignorant! J'ai bien renvoyé toute la science par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si notre bonne ménagère m'aura fait à souper.
SCÈNE X
ANGÉLIQUE
Que je suis malheureuse! j'ai été trop tard,l'assemblée est finie: je suis arrivée justement comme tout le monde sortait; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de rien n'était. Mais la porte est fermée. Cathau! Cathau!
(Faute de décor, deux écriteaux, au fond de la scène, indiquent :
Dans la rue,
Dans la maison.)
SCÈNE XI
LE BARBOUILLÉ, à la fenêtre, ANGÉLIQUE.
LE BARBOUILLÉ - Cathau, Cathau! Hé bien! qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous, madame la carogne, à l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait?
ANGÉLIQUE - D'où je viens? ouvre-moi seulement, et je te le dirai après.
LE BARBOUILLÉ - Oui? Ah! ma foi, tu peux aller coucher d'où tu viens, ou, si tu l'aimes mieux, dans la rue: je n'ouvre point à une coureuse comme toi. Comment, diable! être toute seule à l'heure qu'il est! Je ne sais si c'est imagination, mais mon front m'en paraît plus rude de moitié.
BOB - Quel bêta! Il se frotte le front pour voir si les cornes du cocu commencent à pousser.
ANGÉLIQUE - Hé bien! pour être toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu me querelles quand je suis en compagnie: comment faut-il donc faire?
LE BARBOUILLÉ - Il faut être retirée à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du ménage, des enfants; mais sans tant de discours inutiles, adieu, bonsoir, va-t'en au diable et me laisse en repos.
ANGÉLIQUE - Tu ne veux pas m'ouvrir?
LE BARBOUILLÉ - Non, je n'ouvrirai pas.
ANGÉLIQUE - Hé! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit coeur.
LE BARBOUILLÉ - Ah, crocodile! ah, serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir.
ANGÉLIQUE - Ouvre, ouvre donc.
LE BARBOUILLÉ - Adieu! Vade retro, Satanas.
ANGÉLIQUE - Quoi? tu ne m'ouvriras point?
LE BARBOUILLÉ - Non.
ANGÉLIQUE - Tu n'as point de pitié de ta femme, qui t'aime tant?
LE BARBOUILLÉ - Non, je suis inflexible: tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous les diables, c'est-à-dire bien fort; je suis inexorable.
ANGÉLIQUE - Sais-tu bien que si tu me pousses à bout, et que tu me mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te repentiras?
LE BARBOUILLÉ - Et que feras-tu, bonne chienne?
ANGÉLIQUE - Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte; mes parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pendu.
LE BARBOUILLÉ - Ah, ah, ah, ah, la bonne bête! et qui y perdra le plus de nous deux? Va, va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-là.
ANGÉLIQUE - Tu ne le crois donc pas? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt: si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à cette heure m'en donner dans le coeur.
LE BARBOUILLÉ - Prends garde, voilà qui est bien pointu.
ANGÉLIQUE - Tu ne veux donc pas m'ouvrir?
LE BARBOUILLÉ - Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point; tue-toi, crève, va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas.
ANGÉLIQUE, faisant semblant de se frapper - Adieu donc!… Ay! je suis morte.
LE BARBOUILLÉ - Serait-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-là? Il faut que je descende avec la chandelle pour aller voir.
(Il tourne en rond un instant sa chandelle à la main)
LÉA - Il est dans l'escalier...
ANY - C'est un escalier en colimaçon...
ANGÉLIQUE - Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement, cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour.
ANY - Oh! la rusée, regardez comment elle marche sur la pointe des pieds...
LÉA - Sans que son mari la voie, elle va réussir à franchir la porte !
BOB - Mais oui, et à la refermer. Que va faire Le Barbouillé qui enrage après avoir eu très peur?
LE BARBOUILLÉ - Hé bien! ne savais-je pas bien qu'elle n'était pas si sotte? ... Je m'en vais me coucher cependant. Oh! oh! Je pense que le vent a fermé la porte. Hé! Cathau, Cathau, ouvre-moi.
ANGÉLIQUE - Cathau, Cathau! Hé bien! qu'a-t-elle fait, Cathau? Et d'où venez-vous, Monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, mes parents, qui vont venir dans un moment, sauront tes vérités. Sac à vin infâme, tu ne bouges du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s'ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du jour. (croquer le marmot = attendre)
LE BARBOUILLÉ.— Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête.
SCÈNE XII
GORGIBUS, VILLEBREQUIN,
ANGÉLIQUE, LE BARBOUILLÉ.
GORGIBUS - Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension!
VILLEBREQUIN - Hé quoi? vous ne serez jamais d'accord?
ANGÉLIQUE - Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible; il me menace.
GORGIBUS - Mais aussi ce n'est pas là l'heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme un bon père de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec votre femme?
LE BARBOUILLÉ - Je me donne au diable, si j'ai sorti de la maison, et demandez plutôt à ces Messieurs qui sont là-bas dans le parterre (Il s'adresse au public) ; c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah! que l'innocence est opprimée!
VILLEBREQUIN - Çà, çà; allons, accordez-vous; demandez-lui pardon.
LE BARBOUILLÉ - Moi, pardon! j'aimerais mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans une colère que je ne me sens pas.
GORGIBUS - Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.
SCÈNE XIIIe ET DERNIÈRE
LE DOCTEUR, à la fenêtre,
en bonnet de nuit et en camisole,
LE BARBOUILLÉ, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, ANGÉLIQUE.
LE DOCTEUR - Hé quoi? toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des querelles, des débats, des différends, des combustions, des altercations éternelles. Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? On ne saurait avoir du repos.
VILLEBREQUIN - Ce n'est rien, Monsieur le Docteur: tout le monde est d'accord.
LE DOCTEUR - À propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d'Aristote, où il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par l'accord qui est entre elles?
VILLEBREQUIN - Cela est-il bien long?
LE DOCTEUR - Non, cela n'est pas long: cela contient environ soixante ou quatre-vingts pages.
VILLEBREQUIN - Adieu, bonsoir! nous vous remercions.
GORGIBUS. - Il n'en est pas de besoin.
LE DOCTEUR - Vous ne le voulez pas?
GORGIBUS - Non.
LE DOCTEUR - Adieu donc! puisqu'ainsi est; bonsoir! latine, bona nox.
VILLEBREQUIN - Allons-nous-en souper ensemble, nous autres.
* * * * * * * *
(A partir de la scène X, de nouveaux acteurs
peuvent endosser les costumes des personnages
pour jouer la "deuxième partie" de la pièce.)
* * * * * * * *
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15.06.2011
JEANNE D'ARC
BERNARD SHAW
SAINTE JEANNE
(pièce de théâtre)

Miniature d'un manuscrit de 1505.
Le texte suivant accompagne l'image:
Jehanne surnommée de Vaucouleurs,
native de Lorraine, de ligne plébéienne
et de nourriture rurale,
de son état bergère,
de cœur gentil (noble),
petite de stature, brève en langage,
substancieuse en sentence, légère,
agile, sage, dévote et chaste,
hardie, magnanime, et, avec son fait,
(de ce fait)
être plus divin que humain.
* * * * *
Scène I
Au préalable, un brin d'Histoire.
Jeanne d'Arc naquit vers l'an 1412 en Lorraine, à Domrémy, où son père était paysan.

L a maison de Jeanne à Domrémy.
Elle vécut sa première enfance dans ce joli village de Lorraine, aimée de ses parents, de ses frères et de sa sœur.
Elle avait aussi deux camarades, Hauviette et Mengette, avec lesquelles elle jouait, ce qui ne l'empêchait pas de participer aux soins du ménage et de garder les troupeaux.

Miniature du XVe siècle
La voici avec ses moutons et son chien.
La petite Jeanne devrait être heureuse, mais elle ne l'est pas, car la guerre déchire son pays.
Les Français et les Anglais se disputent la couronne de France.
En 1415, Jeanne est encore toute petite lorsque la chevalerie française, s'étant précipitée en désordre sur l'ennemi, a été massacrée à la bataille d'Azincourt.

La bataille d'Azincourt
Sept mille Français y ont péri, soit au cours du combat, soit après, parce que les Anglais ont égorgé tous les prisonniers qui ne pouvaient pas payer de rançon.

Histoire de Jeanne d'Arc en images
Dessin G. DASCHER 1936
Les rescapés, de retour dans leur village, racontent au coin du feu ces tueries.
Mais les Anglais, qui occupent une grande partie de la France, ne sont pas les seuls à redouter.

1 : Possessions de Charles VII
2 : Possessions du duc de Bourgogne
3 : Possessions anglaises
Les Bourguignons sont leurs alliés, et cette horrible guerre, qui durera cent ans, est aussi une guerre civile.
Des troupiers vagabonds parcourent la Lorraine comme les autres provinces. Ils visitent les maisons, dévastent les caves et les greniers. Parfois l'alerte est plus sérieuse. Les pillards sont si nombreux et si menaçants que tous les habitants de Domrémy doivent chercher refuge derrière les murs du château seigneurial.

Quand ils reviennent chez eux, les pauvres gens retrouvent leurs chaumières dévastées et leur bétail a disparu.
Jeanne en a connu, de ces jours de malheur, lorsque Saint Michel, l'archange des batailles, puis sainte Catherine et sainte Marguerite, lui apparaissent à plusieurs reprises dans le jardin de son père.

Elle entend leurs voix.
Ces voix, qui l'appellent "Jeanne la Pucelle, fille de Dieu", lui parlent "de la grande pitié du royaume" et lui disent d'aller au secours de Charles VII, le "roi voulu de Dieu".
Saint Michel lui tend une épée.
- Mais je ne sais ni chevaucher, ni mener guerre! objecte Jeanne.
Les saints insistent...
Et maintenant...
Place au théâtre !
Scène I
AU CHÂTEAU DE
VAUCOULEURS
Les récitants
Any Bob Léa

Ils peuvent lire leur texte,
bien que le connaissant presque par cœur.
Ils seront aussi, discrètement, souffleurs.
LÉA : Cette pièce a pour titre "Sainte Jeanne".
ANY : Elle porte sur les principaux événements de la vie de Jeanne d'Arc.
BOB (montrant une pancarte qui tient lieu de décor et sur laquelle on peut lire "AU CHÄTEAU DE VAUCOULEURS") :
Nous sommes dans une chambre, au premier étage du château de Vaucouleurs.
LÉA : Et voici Robert de Baudricourt (il fait son entrée, semble en colère), gentilhomme et militaire...
ANY : Oui, c'est le sire de Vaucouleurs et il est capitaine...
BOB : Et là, ce chétif bonhomme qui le suit timidement, un panier vide au bras, c'est son intendant ...
LÉA : Écoutons-les.
ROBERT (Il s'assied)
Pas d'œufs! Pas d'œufs! Mille tonnerres, mon bonhomme! Qu'est-ce que tu veux dire avec ton "pas d'œufs"?
L'INTENDANT
Ce n'est pas ma faute, messire. C'est la volonté de Dieu.
ROBERT
Quel blasphème!... Il n'y a pas d'œufs, dis-tu, et tu en blâmes ton Créateur?
L'INTENDANT
Qu'y puis-je, messire?... Je ne peux pas pondre d'œufs, moi!
ROBERT (sarcastique)
Ha! Tu plaisantes, hein?
L'INTENDANT
Non, monsieur. Dieu le sait bien... Il faut que nous nous passions tous d'œufs, tout comme vous, messire. Les poules ne veulent pas pondre.
ROBERT
Vraiment ! (Il se lève.) Eh bien, écoute-moi.
L'INTENDANT (avec humilité)
Oui, messire.
ROBERT
Qui suis-je?
L'INTENDANT
Qui vous êtes, messire?
ROBERT (allant vers lui)
Oui, oui, qui suis-je?... Suis-je Robert, sire de Baudricourt et capitaine de ce château de Vaucouleurs, ou suis-je un vacher?
L'INTENDANT
Oh ! messire !... Vous savez bien qu'ici vous êtes un plus grand homme que le roi lui-même.
ROBERT
Précisément... Et toi, sais-tu qui tu es?
L'INTENDANT
Oh! moi, messire, je ne suis rien, sauf que j'ai l'honneur d'être votre intendant.
ROBERT (le poursuivant jusqu'au mur en ponctuant chaque adjectif)
Non seulement tu as l'honneur d'être mon intendant, mais tu as encore le privilège d'être l'idiot le plus fieffé, le plus incompétent, le plus radoteur, le plus pleurnicheur, le plus bredouilleur, le plus baragouineur qu'on vit jamais en France comme intendant.
* * *
Robert secoue son intendant (scène mimée)
ANY : Robert accuse son intendant de le voler.
BOB : L'intendant répond qu'on a jeté un sort sur eux.
LÉA : Et il veut ajouter quelque chose...
* * *
L'INTENDANT
Messire, je vous dis qu'il n'y a pas d'œufs... Et il n'y en aura pas, même si vous deviez me tuer pour cela, tant que la Pucelle restera à la porte.
ROBERT (Il s'assied)
La Pucelle? Quelle Pucelle?... De quoi parles-tu?
L'INTENDANT
De la fille de Lorraine, messire. De Domrémy.
ROBERT (se lève dans une terrible fureur)
Mille tonnerres! Mille millions de diables!... Est-ce à dire que cette fille qui a eu l'impudence de demander à me voir, il y a deux jours, que cette fille, que je t'ai dit de renvoyer à son père avec l'ordre de lui donner une bonne fessée, est encore ici ?
L'INTENDANT
Je lui ai dit de s'en aller, messire. Mais elle ne veut pas.
ROBERT
Je ne ne t'ai pas dit de lui dire de s'en aller, je t'ai dit de la flanquer dehors... tu as cinquante hommes d'armes et une douzaine de lourdauds de valets solides, pour exécuter mes ordres... mais est-ce qu'elle te ferait peur?
L'INTENDANT
Ell est si sûre d'elle même, messire.
ROBERT
Sûre d'elle même!... Gare à toi! (Le saisissant par la peau du cou.) Je vais te flanquer au bas des escaliers.
Oh, non, messire, non! je vous en prie!
Robert continue de rabrouer son intendant (scène mimée).
Elle s'avance vivement jusqu'à la table, enchantée d'être enfin parvenue en présence de Baudricourt, et remplie d'espoir quant au résultat. L'air renfrogné du capitaine ne l'arrête ni ne l'effraie. Sa voix est naturellement cordiale, caressante, très confiante et très touchante. On y résiste difficilement.
JEANNE (faisant une révérence)
Bonjour, sire capitaine... Capitaine messire, vous allez me donner un cheval, un harnois et quelques soldats, et vous allez m'envoyer au gentil Dauphin... Ce sont les ordres de Messire.
ROBERT (outragé)
Les ordres de Messire!... Mais, au nom de tous les diables, qui est Messire?... Retourne chez lui et dis-lui que je ne suis ni duc ni pair à ses ordres... Je suis le sire de Baudricourt et je ne reçois pas d'ordres, sauf du roi.
JEANNE (le rassurant)
Oui, sire capitaine. Très bien... Messire est le Roi du ciel.
ROBERT
Mais cette fille est folle!... (A l'intendant.) Pourquoi ne pas me l'avoir dit, imbécile?
L'INTENDANT
Ne vous fâchez pas, messire... Donnez-lui ce qu'elle demande.
JEANNE (avec impatience, mais d'un ton amical)
Ils disent tous que je suis folle, jusqu'à ce que je leur aie parlé, sire capitaine. Mais, vous le voyez, c'est la volonté de Dieu que vous fassiez ce qu'Il m'a mis en tête.
La volonté de Dieu! c'est que je te renvoie à ton père, avec ordre de te mettre sous clef et verrou, et de te fouetter jusqu'à ce que la folie te quitte. Voilà la volonté de Dieu!... Qu'as-tu à y redire?
Vous croyez que vous le ferez, capitaine messire. Mais vous verrez qu'il n'en sera rien du tout... Vous avez dit que vous ne vouliez pas me voir et pourtant me voilà devant vous.
ANY : Pour l'accompagner, elle a déjà recruté deux compagnons du capitaine: Pollichon et Jeannot.
BOB : Ce sont là les surnoms du seigneur Bertrand de Poulengy et de messire Jean de Metz.
ANY : Ahuri, Robert demande à son intendant de faire sortir Jeanne et de lui envoyer messire de Poulengy.
Ce n'est pas pour le service, Pollichon... Une simple causerie amicale... Assieds-toi!
BOB : Poulengy dit que les Anglais vont prendre Orléans... qu'à Chinon le Dauphin est dans une situation désespérée...
ANY : Robert n'est pas de cet avis en ce qui concerne le Dauphin...
Il a battu les Anglais, l'avant-dernière année, à Montargis... J'étais avec lui.
Peu importe... Maintenant ses hommes sont découragés et il ne peut pas faire de miracle... Et je vous le dis : rien ne peut nous sauver... qu'un miracle.
C'est bel et bon, les miracles... Mais il y a une difficulté, une seule, c'est qu'au jour d'aujourd'hui, ils ne se produisent plus.
POULENGY
C'est ce que je croyais, moi aussi. Mais maintenant, je n'en suis pas aussi sûr... (Il se lève et va vers la fenêtre en refléchissant.) En tout cas, ce n'est pas le moment de ne pas remuer ciel et terre. Il y a en cette jeune fille quelque chose qui m'intrigue...
ROBERT
Allons, Pollichon! Tu ne penses tout de même pas que cette jeune fille puisse faire des miracles?
POULENGY
Je pense que cette jeune fille est elle-même une sorte de miracle... En tout cas, c'est la dernière carte qui nous reste en mains. Il vaut mieux la jouer que d'abandonner la partie.
Il se dirige vers la tourelle.
ROBERT (hésitant)
Vraiment, tu le penses?
POULENGY (se retournant)
Y a-t-il une autre chose à laquelle nous puissions penser?
ROBERT (allant à lui)
Écoute, Pollichon!... Si tu étais à ma place, laisserais-tu une fille comme celle-là te soutirer seize francs pour un cheval?
POULENGY
C'est moi qui paierai le cheval!
(Poulengy l'appelle par la fenêtre. Elle rentre. Fait une révérence.)
ROBERT
Que veux-tu dire?... Des voix?
J'entends des voix qui me disent ce que je dois faire... Elles viennent de Dieu.
ROBERT
Elles viennent de ton imagination.
JEANNE
Naturellement. C'est ainsi que les messages de Dieu arrivent jusqu'à nous.
(...)
ROBERT
Ainsi Dieu t'a dit de faire lever le siège d'Orléans?
JEANNE
Et de faire couronner le Dauphin dans la cathédrale de Reims.
ROBERT (bouche bée)
Et de faire couronner le...! Diantre!
Et de bouter les Anglais hors de France.
ROBERT (sarcastique)
C'est tout?...
JEANNE (avec douceur)
Mais oui..., jusqu'à présent, ne vous en déplaise, sire capitaine.
ROBERT
Je parie que tu crois qu'il est aussi facile de lever un siège que de chasser une vache dans un pré... Tu crois que le métier de soldat peut être fait par n'importe qui.
JEANNE
Je ne pense pas qu'il doive être bien difficile de le faire si Dieu est avec vous, et si vous placez votre vie dans Ses mains.
ANY : Mais elle écarte toutes les objections, avec autant de fermeté que de simplicité.
BOB : Robert doit-il favoriser l'entreprise de Jeanne?
Il consulte une dernière fois Poulengy...
Je ne vois aucun mal à essayer. Et vous?... Il y a en cette jeune fille quelque chose qui m'intrigue...
ROBERT (se tournant vers Jeanne)
Écoute-moi, maintenant. (Elle veut parler, il l'interrompt en hurlant.) et surtout ne m'interromps pas avant que je n'aie eu le temps de penser.
JEANNE (se laisse tomber assise sur le tabouret, comme une écolière obéissante)
Oui, sire capitaine.
ROBERT
Tes ordres sont d'aller à Chinon, sous l'escorte de ce gentilhomme et de trois de ses amis.
JEANNE (radieuse, joignant les mains)
Oh, sire ! Votre tête est toute cerclée de lumière, comme celle d'un saint.
POULENGY
Mais comment parviendra-t-elle en la présence royale?
ROBERT (après avoir levé les yeux pour chercher son auréole avec quelque appréhension)
Je n'en sais rien. Comment a-t-elle fait pour parvenir en MA présence? Si le Dauphin peut se garder d'elle, eh bien! il est plus fort que je ne l'imagine. (Il se lève.) Je l'envoie à Chinon et elle peut dire que je l'y envoie. Advienne que pourra! Je ne peux rien faire de plus.
JEANNE
Et mon harnois ! J'aurai un habit de soldat, n'est-ce pas, sire capitaine ?
ROBERT
Aie ce que tu veux... Je m'en lave les mains.
JEANNE (très excitée par son succès)
Venez, Pollichon. (Elle s'élance au dehors.)
ROBERT (serrant la main de Poulengy)
Au revoir, mon vieux. Je risque gros... Peu d'hommes auraient fait ce que je viens de faire. Mais, comme tu dis, il y a quelque chose en elle.
POULENGY
Oui... Il y a quelque chose en elle... au revoir. (Il sort.)
Robert, se demandant encore s'il ne s'est pas laissé berner par une femme folle, par surcroît, son inférieure, se gratte la tête et reprend lentement sa place à la table. L'intendant entre, en courant, un panier en main.
L'INTENDANT
Messire, messire...
ROBERT
Eh bien, quoi?
L'INTENDANT
Les poules pondent comme des enragées, monsieur, cinq douzaines d'œufs!
ROBERT (se raidit convulsivement, fait le signe de la croix et, de ses lèvres ,devenues toutes blanches, articule ces mots)
Jésus qui êtes au Ciel! (A haute voix, mais sans souffle.) Elle était bien envoyée de Dieu.
* * * * *
Scène II
Un brin d'Histoire (suite)

Robert de Baudricourt remet à Jeanne une épée
au moment de son départ pour Chinon.
La périlleuse randonnée dure onze jours.
L'escouade traverse des régions dévastées par la guerre, infestées de troupes anglo-bourguignonnes. On voyage la nuit, empruntant de préférece des chemins secondaires. On traverse à gué des rivières grossies par les pluies d'hiver. A l'étape on se chauffe autour d'un maigre feu. On dort quand on peut, dans une grange abandonnée ou à l'abri de quelques rochers.
A Auxerre, que l'ennemi occupe, Jeanne tient à entendre la messe, en dépit du danger.
- Mes frères de Paradis nous protègeront, dit-elle à ses compagnons.
Le lendemain, ils arrivent enfin à Mézille. Au-delà, la chevauchée continue à travers des régions occupées par les Français.
Le 23 février 1429, les cavaliers aperçoivent au loin le château de Chinon dont la tour d'entrée, la Tour de l'Horloge, domine la ville.

La Tour de l'Horloge où se trouve aujourd'hui
le musée Jeanne d'Arc de Chinon
Jeanne va enfin pouvoir rencontrer le dauphin Charles.
Elle est admise dans la forteresse le 25 février.
Dans la grande salle où elle est reçue, le roi se dissimule parmi les courtisans.
Et pourtant Jeanne se dirige droit vers lui et lui dit :

-- Gentil prince, c'est vous qui êtes le dauphin, et non un autre.

Charles VII, Peinture de l'École Française.
Le dauphin Charles a été reconnu roi à la mort de son père, Charles VI, en 1422, par une partie des Français (la faction d'Armagnac). Mais Charles VI, qui était atteint de folie, ayant désigné comme héritier le roi d'Angleterre (Henri VI, qui est encore enfant), il y a deux rois en France.
Les Anglais occupant Paris, le dauphin Charles s'est réfugié à Chinon.
Place au théâtre !
Scène II
DANS LA SALLE DU TRÔNE
AU CHÂTEAU DE CHINON
Les récitants
Any Bob Léa

(Entrée de la Trémouille, qui arpente la scène, et semble en colère.)
ANY : Et voici La Hire, un rude soldat,
LÉA : et Gilles de Rais, qu'on appelle Barbe Bleue, à cause de la couleur de sa barbe.
BOB : Ces hommes savent que Jeanne arrive et ils veulent empêcher le Dauphin Charles de la recevoir.
Leur discussion, mimée, est interrompue par le Page annonçant le dauphin Charles, qui entre "un papier à la main".
Sa Majesté!
CHARLES (agitant son papier)
Oh! archevêque, savez-vous ce que Robert de Baudricourt m'envoie de Vaucouleurs?
Je ne m'intéresse pas aux nouveaux jouets.
Ce n'est pas un jouet... (D'un ton boudeur.) D'ailleurs, je peux très bien me passer de votre intérêt.
Votre Altesse se froisse bien inutilement.
CHARLES
Merci... Oh! vous, vous avez toujours un sermon tout prêt.
LA TRÉMOUILLE (rudement)
Assez grommelé!... Qu'avez-vous là?
CHARLES
Qu'est-ce que ça vous fait?
LA TRÉMOUILLE
C'est mon affaire de savoir ce qui se passe entre vous et la garnison de Vaucouleurs.
Il arrache le papier des mains du Dauphin et commence à le lire, avec difficulté. Du doigt il suit les mots, en les épelant syllabe par syllabe.
CHARLES (blessé)
Vous croyez que vous pouvez me traiter comme il vous plaît parce que je vous dois de l'argent et parce que je ne sais pas me battre. Mais j'ai le sang royal dans mes veines.
L'ARCHEVÊQUE
Cela a été mis en doute, Votre Altesse!... On reconnaît difficilement en vous le petit-fils de Charles le Sage.
CHARLES
Je ne veux plus entendre parler de mon grand-père... Il était si sage qu'il a épuisé la réserve familiale de sagesse pour cinq générations, et il m'a laissé comme je suis, un pauvre imbécile que tout le monde insulte et rudoie.
L'ARCHEVÊQUE
Maîtrisez-vous, monsieur. Ces accès de mauvaise humeur ne sont pas convenables.
CHARLES
Encore un sermon! Merci bien... Quel dommage que les saints et les anges ne viennent pas vous visiter, tout archevêque que vous soyez!
L'ARCHEVÊQUE
Que voulez-vous dire?
CHARLES
Aha!... Demandez à ce matamore. (Il montre du doigt La Trémouille.)
LA TRÉMOUILLE (furieux)
Taisez-vous! Vous entendez!
CHARLES
Oh! j'entends. Vous n'avez pas besoin de beugler... Tout le château vous entend... Pourquoi n'allez-vous pas beugler contre les Anglais et les battre pour moi ?
LA TRÉMOUILLE (levant son poing)
Petit...
CHARLES (se sauvant derrière l'archevêque)
Ne levez pas la main sur moi ! C'est un crime de lèse-majesté.
LA HIRE
Doucement, mon Seigneur! doucement!
L'ARCHEVÊQUE (d'un ton résolu)
Allons, allons! Tout ça n'est pas de mise... Je vous en prie, seigneur chambellan, je vous en prie!... Il faut de l'ordre, quelle qu'en soit la nature. (Au Dauphin.) Et vous, sire ! Si vous ne pouvez pas gouverner votre royaume, au moins tâchez de vous gouverner vous- même.
CHARLES
Encore un sermon! Merci Bien!
LA TRÉMOUILLE (tendant le papier à l'archevêque)
Tenez. Lisez-moi ce maudit écrit... Il m'a fait bouillonner le sang dans la tête. Je ne peux pas distinguer les lettres.
CHARLES (revenant et regardant au-dessus de l'épaule gauche de La Trémouille)
Je vais vous le lire si vous voulez. Je sais lire, moi, vous savez.
LA TRÉMOUILLE (avec un intense mépris, et pas du tout touché par la raillerie)
Oui... Lire, c'est à peu près tout ce à quoi vous êtes bon... Y comprenez-vous quelque chose, archevêque?
L'ARCHEVÊQUE
J'aurais attendu plus de bon sens de Baudricourt... Il nous envoie une jeune paysanne simple d'esprit...
CHARLES (l'interrompant)
Pas du tout, pas du tout... Il nous envoie une sainte, un ange. Et c'est pour moi qu'elle vient, moi le roi et pas vous, archevêque, tout sacré que vous soyez!... Elle reconnaît le sang royal, elle, si vous, vous ne le reconnaissez pas! (Fièrement il marche jusqu'au rideau, arrivant entre Barbe Bleue et La Hire.)
L'ARCHEVÊQUE
Nous ne vous permettrons pas de voir cette folle donzelle.
CHARLES (se retournant)
Je suis roi, et je le veux.
LA TRÉMOUILLE (brutalement)
C'est elle, alors, qui ne sera pas autorisée à vous voir... Voilà tout!
CHARLES
Je vous dis que je le veux... Je ne céderai pas d'un pouce...
BARBE BLEUE (riant de lui)
Oh ! le méchant !... Qu'est-ce que dirait votre sage grand-papa !
ANY : Avec beaucoup de vivacité.
LÉA : Les courtisans maintiennent leur opposition à la visite de Jeanne.
ANY : L'archevêque est celui qui croit le moins aux miracles.
LÉA : Pour lui, Jeanne n'est pas une sainte... pas même une femme respectable...
BOB : C'est alors que Barbe Bleue a une idée.
BARBE BLEUE
Nous pouvons facilement découvrir si c'est un ange ou non... Arrangeons-nous pour que, quand elle viendra, je sois le Dauphin, et nous verrons si elle découvre la supercherie.
Oui, oui! J'accepte... Si elle n'est pas capable de découvrir le sang royal, je ne veux rien avoir à faire avec elle.
ANY : Eh oui, on installe le trône au milieu de la salle... (On pose, si possible sur "une estrade", un siège qui se trouve dans un coin de la scène.)
LÉA : Barbe Bleue prend place... Regardez! il se tient "dans une pose théâtrale, comme s'il était le roi".
BOB : Ils ne vont pas attendre longtemps. Voici le page qui annonce les visiteurs...
Le duc de Vendôme présente Jeanne la Pucelle à Sa Majesté.
CHARLES (portant son doigt à ses lèvres)
Ch...!
Il se cache derrière le courtisan le plus proche et regarde curieusement pour voir ce qui va se passer.
BARBE BLEUE (avec majesté)
Qu'elle approche du trône!
Jeanne est habillée en soldat, ses cheveux coupés pendent en une frange épaisse tout autour de son visage. Elle est conduite par un noble timide et silencieux dont elle s'écarte, puis elle s'arrête pour saisir toute la scène et découvir où se trouve le Dauphin.
JEANNE (nullement embarrassée)
Où est le Dauphin ?
Un rire étouffé court parmi les courtisans tandis qu'elle s'avance jusqu'à l'estrade.
BARBE BLEUE (d'un ton de condescendance)
Vous êtes en présence du Dauphin.
Jeanne le regarde d'un air sceptique pendant un moment, le considérant des pieds à la tête, très attentivement, pour plus de sûreté. Silence de mort tandis que tous l'observent. Une expression d'amusement apparaît sur sa figure.
JEANNE
Allons, Barbe Bleue! Tu ne peux pas me tromper... Où est le Dauphin?
Un immense éclat de rire se fait entendre, tandis que Gilles, faisant un geste indiquant qu'il se rend, se joint aux rieurs et saute de l'estrade à côté de La Trémouille. Jeanne, dont le visage est également épanoui par la gaieté, se détourne pour chercher dans la foule des courtisans. Bientôt, elle se fait un chemin parmi eux et saisit Charles qu'elle tire par le bras.
JEANNE (le lâche, puis lui fait une petite révérence)
Gentil petit Dauphin, je suis envoyée vers vous pour chasser l'Anglais d'Orléans et de France et pour vous couronner roi dans la cathédrale de Reims où tous les vrais rois de France sont couronnés.
CHARLES (triomphant, s'adresse à la Cour)
Vous voyez, vous tous! Elle a reconnu le sang royal... Qui osera dire, maintenant, que je ne suis pas le fils de mon père?
ANY : Et là, que fait Jeanne ?(scène mimée)
BOB : Va-t-il accepter?
Venez, Messeigneurs. La Pucelle vient ici avec la bénédiction de Dieu et on doit lui obéir.
Jamais je n'ai demandé à être roi. On m'y a forcé... Aussi, si vous allez me dire : "Fils de saint Louis, ceins l'épée de tes ancêtress et conduis-nous à la victoire!" vous ferez mieux d'économiser votre souffle pour refroidir votre bouillie, car je ne peux pas faire ça... je ne suis pas taillé pour cela. Et voilà!
Sottises! Nous sommes tous comme ça, pour commencer. Moi, je te donnerai du courage.
CHARLES
Mais je ne veux pas qu'on me donne du courage. Je veux dormir dans un lit confortable. Je ne veux pas vivre dans une continuelle terreur d'être tué ou blessé... Donnez du courage aux autres, qu'ils en aient tout leur saoul de se battre! Et laissez-moi tranquille.
Inutile, Charlet. Il faut que tu acceptes de bon cœur ce que Dieu te demande.
LÉA : Mais Charles finit par céder.
ANY : Il rappelle les courtisans.
Holà, ho! Revenez tous! Toute la cour! ( lI s'assied sur le trône, tandis que tous reprennent leurs anciennes places, bavardant et se demandant de ce dont il s'agit.) Allons-y! ( Au page qui est revenu près du trône.) Fais faire le silence !
Silence! Silence pour Sa Majesté le Roi! Le roi parle! (D'un ton autoritaire.) Allez-vous vous taire, là-bas! (Silence.)
J'ai donné le commandement de l'armée à la Pucelle. La Pucelle en fera comme elle voudra.
Il descend de l'estrade. Ébahissement général. La Hire, enchanté, frappe l'armure de sa cuisse avec son gantelet.
LA TRÉMOUILLE (se tournant menaçant vers Charles)
Qu'est-ce que ça signifie ? C'est MOI qui commande l'armée.
Jeanne place rapidement sa main sur l''épaule de Charles qui instinctivement recule.
Charles fait un effort grotesque qui aboutit en un geste extravagant: il fait claquer ses doigts au nez du chambellan.
JEANNE
Tu l'as ta réponse, père grognon! (Soudain elle tire son épée, car elle devine que son moment est venu.) Qui est pour Dieu et Sa Pucelle? Qui vient à Orléans avec moi?
LA HIRE (emballé, tirant lui aussi son épée)
Pour Dieu et Sa Pucelle! À Orléans!
TOUS LES CHEVALIERS (suivant son exemple avec enthousiasme)
À Orléans! À Orléans!
Jeanne, radieuse, tombe à genoux pour remercier Dieu. Tous s'agenouillent, excepté l'archevêque, qui donne sa bénédiction, et La Trémouille, qui s'affaisse en jurant.
Scène III
Elle s'explique sur "ses voix", son projet.
Sur les conclusions des prélats, elle est autorisée à poursuivre sa mission et peut constituer, à Tours, sa maison militaire.
Le 21 avril, elle part pour Blois, où elle retrouve l'armée du roi. Le premier soin de la Pucelle est de réunir les prêtres autour de sa bannière. Les soldats reçoivent l'autorisation de se joindre à eux, pour chanter des hymnes et pour prier, mais à condition de s'être d'abord confessés
Cette exigence de l'envoyée du Ciel est bientôt suivie d'une autre: les rudes routiers qui constituent l'essentiel des troupes royales sont informés qu'ils devront s'abstenir de jurer er de blasphémer.
S'abstenir aussi d'offenser Dieu en fréquentant les femmes de mauvaise vie qui suivent l'armée. En seront-ils capables? Afin de les aider, Jeanne enfourche son destrier pour rassembler les ribaudes et les chasser du camp.

Jeanne chasse les ribaudes
Jeanne peut enfin partir pour Orléans. Impatiente de se battre, elle frémit de joie lorsque l'armée s'ébranle


Agé de vingt-six ans lorsqu'il rencontre Jeanne, il a déjà remporté une victoire sur les Anglais à Montargis.
Scène III
A ORLÉANS
ANY : (Commentant ce que fait Dunois). Mais qu'est-ce qu'il fait? Il agite son bâton, il a l'air en colère contre son drapeau...
LÉA : Ce que tu appelles un drapeau, cette flamme à deux pointes flottantes, c'est un pennon...
BOB : Oui, et ce pennon lui donne bien du souci, parce qu'il indique que le vent est à l'est, toujours à l'est, depuis plusieurs jours, ce qui l'empêche de remonter la Loire pour attaquer les Anglais.
Vent d'ouest! Vent d'ouest, vent d'ouest Vent perfide! vent caricieux! vent traître de par-delà la mer, ne soufflera-tu donc plus jamais?
Halte ! qui va là ?
LA VOIX DE JEANNE
La Pucelle !
DUNOIS
Laisse passer!... Par ici, Pucelle!... Ici.
Jeanne, vêtue d'une splendide armure, arrive en courant, toute furieuse. Le vent tombe, le pennon pend, inerte, le long de la lance. Dunois est trop occupé de Jeanne pour le remarquer.
JEANNE (d'un ton brusque)
Êtes-vous le Bâtard d'Orléans?
DUNOIS (froid et rébarbatif...)
Oui, et vous?...... C'est vous Jeanne la Pucelle?
JEANNE
Pour sûr.
DUNOIS
JEANNE
Des lieues en arrière... On m'a dupée! On m'a menée sur la rive qu'il ne fallait pas...
DUNOIS
C'est moi qui ai dit de le faire.
JEANNE
Pourquoi? les Anglais sont sur l'autre rive!
DUNOIS
Les Anglais sont sur les deux rives.
JEANNE
Mais Orléans est sur l'autre rive. C'est là que nous devons combattre les Anglais... Comment traverserons-nous la rivière?
DUNOIS (renfrogné)
II y a un pont.
JEANNE
Eh bien alors... En nom-Dieu, traversons le pont et tombons sur eux!
DUNOIS
Ça paraît facile, mais on ne peut pas le faire.
JEANNE
Qui le dit?
DUNOIS
Moi. Et de plus sages ont donné ce conseil, croyant faire pour le mieux et le
JEANNE (rondement)
En nom-Dieu, vos plus sages sont des imbéciles. Ils se sont joués de vous et maintenant ils veulent aussi se jouer de moi, en m'amenant sur la mauvaise rive... Mais ne savez-vous pas que je vous apporte une aide meilleure qu'il n'en vint oncques à chevalier, ville ou cité?
La vôtre?
Non. L'aide et le conseil du Roi des cieux... Quel est le chemin du pont?
BOB : Eh! oui... parce que les Anglais occupent les grands forts qui le gardent...
LÉA : Pour les en chasser, il faut les prendre à revers, et pour cela, il faut que les soldats aillent par eau,...
BOB : Hélas!... le bon vent, le vent d'ouest manque...
Je vais prier. je le dirai à sainte Catherine. Elle décidera Dieu à me donner un vent d'ouest. Vite. Montrez-moi le chemin de l'église.
At chaou ! ! !
Dieu te bénisse, enfant. Venez, Bâtard.
Ils partent. Le page se lève pour les suivre. Il ramasse le bouclier et veut prendre aussi la lance, quand il remarque que le pennon flotte maintenant dans la direction de l'est.
LE PAGE (laisse tomber le bouclier et très excité appelle)
Seigneur! Seigneur! Mademoiselle!
DUNOIS (revenant en courant)
Qu'y a-t-il ?...
LE PAGE
Le vent, le vent, le vent!... (Il montre le pennon.) C'est ça qui m'a fait éternuer.
DUNOIS (regardant le pennon)
Le vent a tourné... (Il se signe.) Dieu a parlé... (Il s'agenouille et tend son bâton à Jeanne.) Commandez l'armée royale!... Je suis votre soldat.
Jeanne éclate en larmes et jette ses deux bras au cou de Dunois, en l'embrassant sur les deux joues.
BOB : Les bateaux chargés de soldats ont déjà pris le large...
ANY : Ils fendent la rivière vite comme tout...
JEANNE (enflammée de courage)
Courons !
DUNOIS (l'entraînant avec lui)
Pour Dieu et pour saint Denis!
LE PAGE (d'une voix perçante)
La Pucelle! La Pucelle! Dieu et la Pucelle! Hourrah ah ah!
Il saisit le bouclier et la lance et les suit en cabriolant, fou d'enthousiasme.
Scène IV
"L'ange du Ciel", tant attendu par les malheureux assiégés, est enfin là... Il doit être un peu plus de huit heures du soir. Les cloches de toutes les églises carillonnent, des torches surgissent de tous côtés dans la nuit. Bourgeois et bourgeoises se mêlent aux gens de guerre, au menu peuple, pour entourer la Pucelle, pour l'acclamer, pour toucher sa monture, son armure.

Entrée de Jeanne à Orléans
Le lendemain, de bon matin, elle annonce à Dunois son intention d'attaquer les Anglais sans plus tarder.
Les assiégeants ont aménagé ou édifié en cinq endroits des places fortes, nommées bastillles, pour préparer l'investissement de la ville.
Jeanne, qui a redonné foi et courage à tous les assiégés, décide de prendre un à un ces ouvrages de fortification.

Jeanne à l'assaut d'une bastille
La Pucelle ne craint pas de s'exposer en première ligne. C'est ce qu'elle fait pour s'emparer du fort des Tourelles, mais une flèche la frappe à l'épaule. Elle tombe à la renverse.
On la relève, on la soigne et elle retourne au combat.

Elle remonte à l'échelle, atteint le dernier échelon, prend pied dans un créneau, brandit son étendard et crie aux plus hardis qui la suivent:
-- Dedans, mes enfants! Entrez, tout est vôtre!
La ruée furieuse des Français submerge les défenseurs de la place.
Jeanne est entrée dans la ville le 29 avril. Le 8 mai, Orléans est délivrée.
Les Anglais lèvent le siège mais la Pucelle les poursuit, les attaque dans les forteresses qu'ils tiennent encore, et remporte des victoires à Jargeau, à Meung, à Beaugency. Rien ne l'arrête...

Lors d'un assaut, elle s'empare d'une échelle, brandit son étendard et monte... Elle a gravi la moitié des échelons lorsqu'une grosse pierre frappe son casque. Déséquilibrée, elle tombe à la renverse, s'écrase lourdement sur le sol, mais aussitôt, malgré le poids de son armure, elle se relève et court sus à l'ennemi.
Les Anglais tentent de réagir Ils rassemblent leurs troupes à Patay. Et là, sous l'impulsion de Jeanne qui leur a rendu tout leur courage, les Français les affrontent et remportent une retentissante victoire.

Bataille de Paté
C'est la revanche d'Azincourt.
Scène IV
DANS LE CAMP ANGLAIS
BOB : La quatrième scène nous introduit dans le camp anglais.
("Le chapelain" entre, s'assied devant une table et se met à écrire)
LÉA : Ce personnage est le chapelain du camp. Il s'appelle John de Stogumber.
(Entre "Le noble", un livre à la main. Il arpente la scène en tapotant son livre du bout des doigts comme pour le faire admirer.)
ANY : Et voici "le noble" Richard de Beauchamp, comte de Warwick, chef de l'armée anglaise.
LE NOBLE
Voilà ce que j'appelle du travail... Rien sur terre n'est plus exquis qu'un joli livre, avec des colonnes bien placées, d'une écriture d'un noir riche, dans de belles bordures, et avec de belles images enluminées, savamment intercalées... Mais de nos jours, au lieu de regarder les livres, les gens les lisent. Un livre pourrait tout aussi bien être une de ces commandes de lard et de son, que vous êtes en train d'écrire.
LE CHAPELAIN
Je dois dire, mon Seigneur, que votre désinvolture en face de notre situation me choque...
LE NOBLE (hautain)
Qu'y a-t-il?
LE CHAPELAIN
II y a, mon Seigneur, que nous autres, Anglais, nous avons été battus.
LE NOBLE
Cela arrive quelquefois, vous savez. C'est seulement dans les livres d'histoire et les ballades que l'ennemi est toujours battu.
LE CHAPELAIN
Mais nous sommes battus et rebattus. D'abord Orléans...
LE NOBLE (haussant les épaules)
Oh, Orléans!
LE CHAPELAIN
Je sais ce que vous allez dire, mon Seigneur... C'était évidemment un cas de sortilège et de sorcellerie. Mais nous continuons à être battus, à Jargeau, Meung, Beaugency, tout comme à Orléans. Et maintenant nous venons d'être massacrés à Patay et sir John Talbot a été fait prisonnier... (Il jette sa plume, presque en larmes.) Je ressens cela, mon Seigneur, je le ressens très profondément. Je ne peux pas supporter de voir mes compatriotes battus par un tas d'étrangers. (Il se lève furibond...) Par Dieu! si ça doit durer encore, je jetterai ma soutane au diable, et moi aussi je prendrai les armes et j'étranglerai cette maudite sorcière de mes propres mains.
LE NOBLE (riant de lui avec bonhomie)
Convenu, chapelain... Vous le ferez, si nous n'avons rien de mieux à faire... Mais pas encore, pas tout de suite!
Le chapelain reprend son siège, la mine très renfrognée.
Un page apparaît (Il annonce un visiteur.)
LE PAGE
Le Très Révérend Évêque de Beauvais, monseigneur Cauchon.
Cauchon, âgé d'environ soixante ans, entre.
ANY(commentant la scène mimée) : Le comte de Warwick remercie l'évêque Cauchon de sa visite.
LÉA : Puis il se présente...
BOB : Il présente son chapelain...
LÉA : La conversation s'engage...
BOB : Ils parlent de Jeanne la Pucelle.
WARWICK
Eh bien ! seigneur évêque, vous nous trouvez dans un de nos moments de malchance. Charles va être couronné à Reims, en fait par cette jeune Lorraine, et — je ne désire ni vous tromper ni flatter vos espérances — nous ne pouvons pas l'empêcher... Je pense que cela va changer beaucoup la position de Charles.
CAUCHON
Indubitablement... C'est un coup de maître de la Pucelle.
LE CHAPELAIN (de nouveau agité)
Nous n'avons pas été loyalement battus, mon Seigneur. Jamais un Anglais n'est loyalement battu.
Cauchon lève légèrement ses sourcils, puis vivement il reprend sa première expression.
WARWICK (à Cauchon)
Messire John (il désigne son chapelain) a l'idée que cette jeune femme est une sorcière. Ce serait, je crois, le devoir de Votre Révérende Seigneurie de la dénoncer à l'Inquisition et de la brûler pour ce crime.
CAUCHON
Oui, si elle était capturée dans mon diocèse.
WARWICK (sentant qu'ils sont parfaitement d'accord)
Parfaitement... Donc il n'y a aucun doute sérieux qu'elle ne soit une sorcière.
LE CHAPELAIN
Pas le moindre doute. Une sorcière notoire.
WARWICK (réprouvant doucement l'interruption)
C'est l'opinion de Sa Seigneurie que nous demandons, messire John.
CAUCHON
Nous ne devons pas considérer seulement nos opinions personnelles...
BOB : En vérité, l'avis de l'évêque de Beauvais est très différent de celui du chapelain anglais.
ANY : Eh oui, c'est vrai...
LÉA : La preuve, écoutez...
LE CHAPELAIN
Je vous ai dit que c'était une sorcière.
CAUCHON (violemment)
Ce n'est pas une sorcière. C'est une hérétique .
LE CHAPELAIN
Quelle différence cela fait-il?
CAUCHON
Vous, un prêtre, vous me demandez cela? Vous êtes étrangement bornés, vous autres Anglais.
BOB : Cauchon accuse Jeanne de répandre une foi nouvelle, la foi protestante...
LÉA : Quoi qu'il en soit, pour le chapelain, cela mérite le bûcher.
ANY : Oui, mais ce n'est pas l'avis de l'évêque...
WARWICK (à l'évêque)
Mon Seigneur, je passe l'éponge en ce qui concerne la sorcellerie. Néanmoins, il faut brûler cette femme.
CAUCHON
Je ne peux pas la brûler. L'Église ne peut pas prendre la vie. Mon premier devoir est de chercher le salut de cette fille.
WARWICK
Sans doute. Mas tout de même, vous brûlez des gens, à l'occasion.
LÉA : Le comte de Warwick fait allusion à l'Inquisition.
ANY : Lui, il veut que la Pucelle soit brûlée parce qu'elle est une rebelle...
BOB : Une rebelle qui met en danger la noblesse en voulant faire du roi un monarque absolu.
LÉA : Le dernier mot est pour le chapelain qui récapitule les méfaits de cette femme et conclut :
LE CHAPELAIN
Toutes ces rébellions ne sont que des excuses pour cacher sa grande rébellion contre l'Angleterre. Cela dépasse tout ce qu'on peut supporter. C'est abominable... Qu'elle périsse! Qu'on la brûle!
Scène V
Le début de la chevauchée est décevant. La municipalité d'Auxerre refuse d'ouvrir ses portes.
Mais peu à peu l'accueil devient plus chaleureux. Le 10 juillet, le roi fait dans Troyes une entrée victorieuse. A ses côtés chevauche Jeanne, son étendard largement déployé .
Quatre jours plus tard, Châlons imite Troyes : l'évêque Jean de Montbéliard fait remettre à Charles VII les clés de la ville.

La remise des clés
De tous côtés convergent vers Reims des voyageurs désireux d'assister à la cérémonie qui en sera l'apothéose.

Le sacre de Charles VII
Durant toute la cérémonie, Jeanne se tient au premier rang, son étendard à la main.
Plus tard on lui demandera:
- Pourquoi votre étendard fut-il plus porté dans l'église de Reims, au sacre du roi, que les étendards des autres capitaines?
Elle répondra simplement:
- Cet étendard avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur.
Ce jour est le grand jour de la Pucelle.
Elle a obéi à Dieu, mené à bien sa mission.
Elle est à l'apogée de sa gloire.
Que va-t-elle faire maintenant?
Scène V
DANS LA CATHÉDRALE
DE REIMS
ANY : La grandiose cérémonie du sacre vient de se terminer.
LÉA : Jeanne prie (elle est à genoux, en prière et en larmes).
DUNOIS (entrant)
Allons, Jeanne!... Vous avez assez prié. Après cette crise de larmes, vous prendrez froid si vous restez plus longtemps ici... Tout est fini. La cathédrale est vide, les rues sont pleines. Tout le monde demande la Pucelle... Nous avons dit que vous vouliez rester seule pour prier, mais on veut vous revoir encore.
JEANNE
Non... Que le roi recueille toute la gloire.
LÉA : Jeanne est triste parce que ceux qui entourent le roi ne l'aiment pas.
ANY : Tous les courtisans, tous les chevaliers, tous les gens d'Église la haïssent.
BOB : Une exception cependant : Jean Dunois, son compagnon d'armes.
JEANNE
Oh ! vous, Jeannot ! Vous êtes la fleur du panier, le seul ami que j'aie jamais eu parmi ces nobles... Je parierais que votre mère était de la campagne. Je retournerai à la ferme dès que j'aurai pris Paris.
DUNOIS
Je ne suis pas si sûr que cela qu'ils vous laissent prendre Paris.
JEANNE (tressaillant)
Comment?
DUNOIS
Je l'aurais déjà pris moi-même si tous s'étaient conduits honnêtement... Il en est, je crois, qui préféreraient que ce soit Paris qui vous prenne... Aussi, soyez sur vos gardes.
JEANNE
Oh, Jeannot! Le monde est trop méchant pour moi...
Le roi Charles sort de la sacristie. Barbe Bleue est à sa gauche, La Hire à sa droite. Il a quitté ses vêtements de cérémonie. Jeanne se recule pour se cacher derrière le pilier. Dunois se trouve ainsi entre Charles et La Hire.
DUNOIS
Eh bien, Votre Majesté a été enfin sacrée roi... Qu'en dites-vous?
CHARLES
Je ne voudrais pas recommencer, fût-ce pour être empereur du soleil et de la lune... Le poids de ces robes!... J'ai cru que j'allais tomber quand on m'a chargé cette couronne sur la tête... Et la fameuse huile sainte dont on parle tant était rance, pouah! L'archevêque doit être presque mort. Ses robes devaient bien peser deux mille livres. On est encore en train de le déshabiller dans la sacristie.
DUNOIS (sèchement)
Votre Majesté devrait porter l'armure plus souvent. Cela vous habituerait aux vêtements pesants.
CHARLES
Oui, oui, toujours la vieille plaisanterie!... Mais je ne veux pas porter d'armure: la bataille n'est pas mon affaire... Où est la Pucelle ?
JEANNE (s'avance entre Charles et Barbe Bleue, et s' agenouille)
Sire, je vous ai fait roi. Ma besogne est terminée. Je vais retourner à la ferme de mon père.
CHARLES (surpris, mais soulagé)
Vraiment?... Eh bien, c'est parfait.
Jeanne se relève complètement découragée.
CHARLES (continue négligemment)
C'est une vie saine, vous savez.
ANY : Qu'elle retourne donc chez son père!... c'est tout ce qu'il demande, Charles...
LÉA : Il n'aime pas la guerre...
BOB : Il souhaite signer un traité avec le duc de Bourgogne...
ANY : Mais Jeanne voudrait prendre Paris avant de s'en aller.
BOB : Cht!... voici l'archevêque...l
L' archevêque sort de la sacristie et vient se joindre au groupe entre Charles et Barbe Bleue.
CHARLES
Archevêque, la Pucelle veut recommencer à se battre.
L'ARCHEVÊQUE
Avons-nous cessé de nous battre? Sommes-nous en paix?
CHARLES
Non... Je ne pense pas. Mais contentons-nous de ce que nous avons fait... Faisons un traité. Notre chance est trop grande pour durer, et c'est maintenant que nous avons l'occasion de pouvoir nous arrêter avant qu'elle ne tourne.
JEANNE
La chance!... Dieu combattit pour nous, et vous appelez cela de la chance!... Et vous voudriez vous arrêter quand il y a encore des Anglais sur cette terre bénie de la douce France !
L'ARCHEVÊOUE (sévèrement)
Pucelle, le roi s'adressait à moi, et non à vous... vous vous oubliez. Vous vous oubliez très souvent.
LÉA : L'archevêque la gronde... Le ton monte...
ANY : Il l'accuse d'être orgueilleuse et désobéissante...
BOB : Pauvre Jeanne!... Il lui refuse sa bénédiction...
LÉA : Et voilà que Dunois, son ami Jeannot, la met en garde contre le danger qu'il y aurait à vouloir délivrer la garnison de Compiègne...
BOB : C'en est trop! Elle ne veut pas en entendre davantage...
ANY : Elle quitte la cathédrale...
LÉA : Oui, mais bien décidée à marcher sur Paris.
Elle sort. Ils la suivent des yeux pendant un moment dans un silence plein de gêne. Puis Gilles de Rais tortille sa barbe.
BARBE BLEUE
Vous savez, cette femme est tout à fait impossible... Ce n'est pas que je ne l'aime pas, au fond. Mais que faire avec un caractère comme celui-là?
DUNOIS
Devant Dieu, mon juge, si elle tombait dans la Loire, je sauterais dedans, malgré mon armure, pour la repêcher. Mais si elle fait la folle à Compiègne et si elle se fait prendre, je l'abandonne à son sort.
LA HIRE
Alors vous ferez mieux de m'enchaîner, car je la suivrais jusqu'en enfer, quand l'esprit s'élève ainsi en elle.
L'ARCHEVÊQUE
A moi aussi, elle trouble le jugement. Il y a dans ses paroles une dangereuse puissance. Mais l'abîme est ouvert à ses pieds. Et que ce soit bien ou mal, nous ne pouvons plus la détourner de cet abîme.
CHARLES
Ah, si seulement elle voulait rester tranquille ou retourner chez elle!
Ils la suivent avec abattement.
Scène VI
Jeanne parvient à obtenir de Charles VII l'autorisation d'attaquer Paris. Moins de deux mois après le sacre, le 8 septembre 1429, l'assaut est donné près de la porte Saint-Honoré.
Sous une grèle de flèches, les Français s'emparent du premier fossé. Mais la résistance des Anglo-Bourguignons est si vive que les assaillants n'avancent guère avant le coucher du soleil.
Alors Jeanne tente un ultime ffort. Le courage des soldats redouble dès qu'ils entendent sa voix. Des hommes tombent. Les flèches crépitent sur l'armure de la Pucelle.
Et tout à coup, elle pousse un cri : un trait l'a frappée à la cuisse, entre deux plaques de sa cuirasse.

De bonne heure le lendemain matin, elle demande que l'on selle son cheval.
Le duc d'Alençon et le maréchal de Rais la rejoignent dès qu'elle a revêtu son armure. Mais au moment où les trois chefs de guerre vont enfourcher leur monture, une délégation envoyée par Charles VII les arrête.
Le roi ordonne la retraite.La veille, le miracle d'Orléans ne s'est pas reproduit. Le roi suit les avis de son conseil de cour. On négociera.
Le 13 septembre, l'imposante armée royale, qui s'est si peu battue, reprend la route en direction de la Loire.
Et le 21 septembre, le roi licencie cette grande armée qui lui coûte trop cher.
Charles lui confie une maigre troupe et la charge de poursuivre un capitaine pillard, Perrinet Gressart, qui met en coupe réglée le Nivernais et le Berry. Le 4 novembre 1429, la Pucelle s'empare de Saint-Pierre-le-Moûtier, mais elle échoue devant La Charité-sur-Loire.
Jeanne et son blason.
Miniature du XVe siècle.
Elle pourrait devenir une dame de la cour. En vérité, l'inaction lui pèse. C'est alors que le roi l'autorise à répondre à l'appel à l'aide de Compiègne, queles Bourguignons assiègent.

La voilà prisonnière des Bourguignons.
On l'enferme dans une forteresse. Elle tente vainement de s'en échapper. On l'enferme dans une tour. Nouvelle tentative d'évasion.

Finalement, les Bourguignons la vendent pour 10 000 livres aux Anglais, par l'intermédiaire de l'évêque Pierre Cauchon.
Puis elle est conduite à Rouen pour y être jugée.
Mais la constitution du tribunal prend beaucoup de temps.

Jeanne en prison

Elle est surveillée par trois gardiens anglais.
Le proçès commence enfin.
Les séances publiques ont lieu soit dans la chapelle, soit dans la salle d'apparat du château.

L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, a rassemblé pour la juger des prélats, des docteurs en théologie, des savants spécialistes du droit civil et du droit canonique, dont le nombre varie de quarante à soixante suivant les audiences. La plupart de ces dignitaires appartiennent à l'Église normande; les autres ont été envoyés par l'Université de Paris.
Jeanne est aussi soumise à une sorte de procédure secrète d'inquisition.

Elle subit des interrogatoires à huit clos dans sa prison, au cours desquels Cauchon et un nombre réduit de ses assesseurs lui demandent de préciser ses déclarations.
--Que vous ont dit vos "voix" quand vous êtes revenue dans votre chambre? lui demande l'un des juges.
-- Elles m'ont dit que je devais vous répondre hardiment.
Elle ne s'en prive pas.
-- Dieu hait-il les Anglais?
-- De l'amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce que Dieu fera de leur âme, je ne sais rien. Mais je sais qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront; et que Dieu enverra victoire aux Français.
Elle n'en souffre pas moins de son enfermement, du poids des chaînes, de la grossièreté des geoliers, du froid, de l'insalubrité de la prison.
Et surtout de la privation de la messe et de la confession.
Le jour de Pâques, elle n'a pas communié.
C'est alors que les juges organisent une impressionnante cérémonie dans le cimetière de l'abbaye de Saint-Ouen au cours de laquelle ils lui proposent de signer une abjuration pour sauver son âme et échapper au bûcher.
On lui tend un papier qui lui fait dire : "... j'ai très gravement péché en feignant mensongèrement d'avoir eu révélations et apparitions de par Dieu, sainte Catherine et sainte Marguerite.... Lesquels crimes et erreurs... j'abjure et renie, et en tout y renonce et m'en sépare..."
L'un des juges lui dit :
-- Signe maintenant, sinon tu mourras aujourd'hui par le feu.

Elle signe son abjuration
Jeanne cède, mais lorsqu'elle comprend qu'elle sera condamnée à la détention perpétuelle elle se rétracte.
-- J'aime mieux faire pénitence en une seule fois, c'est à savor mourir plutôt que de soutenir plus longue peine en prison.
La voilà rélapse, c'est à dire retombée dans l'hérésie.
Elle mourra par le feu.
Lorsqu'elle revoit Cauchon, elle s'emporte :
-- Évêque, je meurs par vous! lui lance-t-elle.
-- Ah! Jeanne, réplique le prélat, vous mourrez pour ce que vous n'avez pas tenu ce que vous nous aviez promis et que vous êtes retournée à votre premier maléfice.
Le 30 mai, à Rouen, la place du Vieux -Marché est prête
Le début de cette funeste journée sera cependant marqué par un rayon de lumière: Jeanne est autorisée à se confesser et à commmunier. L'évêque Pierre Cauchon, cédant à un mouvement de compassion, accorde les sacrements à la coupable, au moment même où il s'apprête à la rejeter de l'Eglise.
Brève embellie. A neuf heures, Jeanne revêt un habit de femme et descend pour la dernière fois l'escalier de sa prison.
Un chariot l'attend au pied de la tour.
Elle y monte avec son confesseur et un huissier.

L'escorte qui l'accompagne jusqu'à la place du Vieux-Marché ne compte pas moins de huit cent soldats anglais, fortement armés, car on redoute l'attaque de l'un de ces hardis capitaines avec lesquels la Pucelle a combattu. Elle même peut-être espère encore, au milieu de ses larmes, une impossible délivrance, alors que le convoi s'avance au milieu de la foule bruissante.
Autour d'un cardinal anglais et de l'évêque Pierre Cauchon, les prélats, les dignitaires ont pris place sur une haute estrade.
- 0 Rouen, Rouen! dois-je donc mourir ici, gémit Jeanne, cependant qu'on la pousse sur une estrade plus petite.
Près de là se dresse le bûcher, épouvantable par sa hauteur, le bois ayant été empilé sur un grand échafaud de plâtre.
Un docteur en théologie prêche la malheureuse qui frissonne dans sa longue robe blanche.
Cauchon lui adresse une ultime admonestation:
- Nous avons déclaré par juste jugement que toi, Jeanne, vulgairement dite la Pucelle, tu es tombée en des erreurs variées et crimes divers..
Suit l'histoire de son abjuration, de son reniement, et la conclusion:
- Nous te rejetons, te retranchons, t'abandonnons... tu dois être livrée à la puissance séculière.
Jeanne est tombée à genoux. Elle pleure. Elle prie. Elle invoque la Trinité, la vierge Marie, sainte Catherine, sainte Marguerite, tous les saints, et sa ferveur est telle que la foule se tait.
-- Une croix, donnez-moi une croix, implore-t-elle, en tendant les bras.
C'est un Anglais qui ramasse deux morceaux de bois, les croise, les noue, les lui tend. Elle s'en saisit, glisse la croix sous sa chemise, la serre sur son coeur. L'émotion gagne toute l'assistance. Dans la tribune d'honneur, les prélats, Cauchon lui-même, commencent à larmoyer.
A des prêtres qui se retirent pour ne pas assister au supplice, Jeanne demande des prières et des messes.
- Prêtres, gronde quelques soldats qui ne veulent pas céder à un sentiment de pitié, nous ferez-vous dîner ici?
Le bailli, qui représente la puissance séculière, fait un geste de la main et dit:
- Emmenez-la.
Le bourreau s'empare d'elle, et, avec l'aide de quelques soldats, la hisse sur le bûcher pour la lier au poteau qui dépasse l'entassement des fagots.

Puis il la coiffe d'une mitre de papier portant les mots: Hérétique, Relapse, Apostate, Idolâtre.
Planté devant l'échafaud, un écriteau plus complet énumère les seize crimes de la condamnée.
- Ah, Rouen, gémit Jeanne, j'ai grand-peur que tu n'aies à souffrir de ma mort.
Son confesseur, le dominicain qui l'a soutenue jusqu'au lieu du supplice, revient alors de l'église où il est allé chercher une croix moins sommaire que celle de l'Anglais.
Jeanne baise avec ferveur le crucifix, le visage ruisselant de larmes, les lèvres agitées par la peur autant que par les mots de ses invocations et de ses prières.
Soudain elle pousse un cri. Elle vient de voir, au pied du bûcher, la flamme qui va la dévorer.
Un moine est resté auprès d'elle, délégué par Cauchon, à qui elle affirme, face à la mort, que ses voix ne l'ont pas trompée et, comme les flammes gagnent, elle lui recommande de descendre au plus vite.

Une acre fumée l'enveloppe. Tout le bûcher s'embrase. L'incendie monte vers elle. Sa robe prend feu. Elle tousse et dit:
- Jésus.
Sa peau, ses chairs brûlent .
Le bourreau a reçu l'ordre de ne pas abréger ses souffrances.
Six fois de suite, elle crie, elle hurle dans le ronflement du feu, mais ce qu'elle crie, ce qu'elle hurle, c'est le nom de Jésus.
Une terreur sacrée étreint les cœurs de tous ceux qui assistent au martyre.
Un Anglais qui s'apprêtait à jeter un fagot dans le brasier tombe en extase: il affirmera plus tard qu'il a vu une colombe s'envoler de la bouche de Jeanne avec son dernier soupir.
Un autre, un secrétaire du roi d'Angleterre, s'exclame:
- Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte.
Quant à Jean Alespée, chanoine de Rouen, l'un des juges de Jeanne la Pucelle, il fond en larmes et murmure:
- Je voudrais que mon âme fût où je crois qu'est l'âme de cette femme.
Scène VI
LÉA : Son procès est instruit dans cette grande salle.
ANY : Et qui est chargé de l'instruction, qui?... ( Cauchon entre ) l'évêque Pierre Cauchon, car il s'agit d'un procès d'hérésie.
BOB : Cauchon est suivi de deux assistants...
LÉA : L'autre, celui de droite, Jean Le Maître, est délégué du grand Inquisiteur pour extirper le mal d'hérésie en France.
Ils s'installent, Cauchon sur un siège de juge, l'Inquisiteur sur l'autre, d'Estivet à la table des scribes où il étudie son dossier...
BOB : Et voici d'autres assesseurs...(Courcelles, Ladvenu, le chapelain entrent, saluent et s'installent) parmi lesquels Maître de Courcelles, chanoine de Paris... un jeune moine nommé Martin Ladvenu qui défend la Pucelle... et le terrible chapelain anglais du comte de Warwick...
Le Tribunal siège.
L'INQUISITEUR
Amenez l'accusée.
LADVENU (appelant)
L'accusée! Qu'on l'amène.
Jeanne, les pieds enchaînés, est introduite par la porte cintrée qui est derrière la sellette destinée à la prisonnière. Une garde de soldats anglais l'accompagne. Avec eux, le bourreau et ses aides. Ils conduisent la prisonnière à son escabeau et se placent derrière elle, après lui avoir enlevé ses chaînes. Elle porte un costume de page, noir. Son long emprisonnement et la fatigue des interrogatoires qui ont précédé le procès ont laissé leur trace sur elle. Mais sa vitalité tient bon. Elle fait face au tribunal sans confusion, sans la moindre trace de cet effroi que la solennité des formes semble exiger pour être tout à fait imposant.
L'INQUISITEUR (avec bonté)
Asseyez-vous, Jeanne... (Elle s'assied.) Vous paraissez très pâle aujourd'hui... Vous n'êtes pas bien?
JEANNE
Je suis assez bien, je vous remercie beaucoup. Mais l'évêque m'a fait envoyer de la carpe et cela m'a rendue malade.
CAUCHON
Je le regrette. J'avais pourtant dit de veiller à ce qu'elle soit fraîche.
JEANNE
Vous vouliez être bon pour moi, je le sais, mais c'est un poisson qui ne me convient pas. Les Anglais croyaient que vous vouliez m'empoisonner...
CAUCHON
Comment !
LE CHAPELAIN
Non, mon Seigneur.
JEANNE (continuant)
Ils ont décidé de me faire brûler comme sorcière, alors ils ont envoyé leur docteur pour me guérir. Mais on lui a interdit de me saigner, parce que les gens stupides croient que la sorcellerie d'une sorcière la quitte quand on la saigne. Aussi s'est-il contenté de m'appeler de noms obscènes... Pourquoi me laissez-vous aux mains des Anglais? C'est entre les mains de l'Église que je devrais être. Et pourquoi suis-je enchaînée par les pieds à une pièce de bois ? Avez-vous peur que je m'envole ?
D'ESTIVET (d'un ton sévère)
Femme, ce n'est pas à vous de questionner le Tribunal, c'est à nous de vous questionner.
COURCELLES
Quand vous n'étiez pas enchaînée, n'avez-vous pas tenté de vous échapper en sautant d'une tour de soixante pieds de haut? Si vous ne pouvez pas voler comme une sorcière, comment se fait-il que vous soyez encore vivante ?
JEANNE
Je suppose que c'est parce qu'à ce moment-là la tour n'était pas aussi haute. Elle devient chaque jour plus haute depuis que vous avez commencé à m'interroger sur ce sujet.
D'ESTIVET
Pourquoi avez-vous sauté de cette tour?
JEANNE
Comment savez-vous que j'ai sauté?
D'ESTIVET
On vous a trouvée étendue dans le fossé... Pourquoi aviez-vous quitté la tour?
JEANNE
Pourquoi quitte-t-on une prison, quand on peut ?
D'ESTIVET
Vous avez essayé de vous échapper ?
JEANNE
Naturellement. Et ce n'est pas la première fois... Si vous laissez la porte de la cage ouverte, l'oiseau s'envole.
D'ESTIVET (se levant)
C'est un aveu d'hérésie! J'appelle là-dessus l'attention du Tribunal.
JEANNE
II appelle cela de l'hérésie! Suis-je une hérétique parce que je m'efforce d'échapper de prison?
D'ESTIVET
Certainement, si vous êtes entre les mains de l'Église et que volontairement vous sortez de ses mains. Alors, vous désertez l'Eglise, et cela c'est de l'hérésie.
JEANNE
En voilà une grande sottise! Personne n'est assez sot pour croire cela.
D'ESTIVET
Vous entendez, mon Seigneur, comme cette femme m'insulte dans l'exécution de mon devoir. (Il se rassied plein d'indignation.)
CAUCHON
Je vous ai déjà avertie, Jeanne, que vous ne servez pas votre cause avec ces réponses impertinentes.
Mais vous ne voulez pas me parler raison. Je serai raisonnable si vous-même vous êtes raisonnable.
ANY : Cette liberté de ton...
BOB : Déplaisent au tribunal.
LÉA : Elle s'enfonce dans ce que ses juges appellent l'hérésie.
Si l' Église militante vous dit que vos révélations et vos visions vous sont envoyées par le diable pour vous faire damner, ne croyez-vous pas que l'Église est plus sage que vous?
JEANNE
Je crois Dieu plus sage que moi : aussi, c'est Son commandement que je suivrai... Toutes les choses que vous appelez mes crimes sont advenues par le commandement de Dieu... Je dis que je les ai faites par ordre de Dieu. Il m'est impossible de dire autrement. Si un prêtre dit le contraire, je ne l'écouterai pas. J'écouterai Dieu seul, dont je suis toujours les commandements.
LADVENU (intercédant près d'elle avec insistance)
Vous ne savez pas ce que vous dites, enfant. Vous voulez donc vous tuer?... Écoutez. Ne croyez-vous pas être sujette de l'Église de Dieu sur terre?
JEANNE
Certes. Mais quand l'ai-je jamais nié?
LADVENU
Bien. Cela signifie, n'est-ce pas, que vous êtes soumise à notre Seigneur le Pape, aux cardinaux, aux archevêques et aux évêques que Sa Seigneurie représente ici aujourd'hui?
JEANNE
Dieu doit être servi, d'abord.
D'ESTIVET
Alors vos voix vous commandent de ne pas vous soumettre à l'Église militante?
JEANNE
Mes voix ne me disent pas de désobéir à l'Église. Mais Dieu doit être servi d'abord.
CAUCHON
Et c'est vous et non l'Église qui devez être le juge?
JEANNE
Avec quel autre jugement puis-je juger si ce n'est avec le mien?
LES ASSESSEURS (scandalisés)
Oh ! (Ils ne peuvent trouver de paroles.)
Vous venez de vous condamner par votre propre bouche... Nous avons lutté pour votre salut presque jusqu'à pécher nous-mêmes. A maintes reprises nous vous avons ouvert et rouvert la porte, et vous l'avez refermée à notre face et à la face de Dieu. Oserez-vous prétendre après ce que vous avez dit, que vous êtes en état de grâce?
JEANNE
Si je ne le suis pas, puisse Dieu m'y mettre. Si je le suis, puisse Dieu m'y garder.
LADVENU
Voilà une très bonne réponse, mon Seigneur.
ANY : Pour une fille de son âge, elle parle vraiment bien...
LÉA : Le procureur d'Estivet s'avoue vaincu...
BOB : Non, non... Écoutez-le...
Je dois appuyer sur la gravité de deux crimes, qu'elle ne nie pas, et qui sont absolument horribles et blasphématoires. D'abord, elle est en relation avec des esprits mauvais, donc c'est une sorcière. Ensuite, elle porte des vêtements d'homme, ce qui est indécent, contraire à la nature, abominable, et, en dépit de nos remontrances les plus sérieuses et même de nos prières, elle ne veut pas les changer, même pour recevoir la communion.
JEANNE
Est-ce que la Bienheureuse sainte Catherine est un esprit mauvais? Et sainte Marguerite? Et l'archange Michel?
COURCELLES
Comment savez-vous que l'esprit qui vous apparaît est un archange?... Ne vous apparaît-il pas sous la forme d'un homme nu?
JEANNE
Croyez-vous que Dieu n'ait pas le moyen de lui donner des vêtements ?
LADVENU
Bien répondu, Jeanne.
ANY : Elle tient tête à ses juges...
BOB : Oui, mais elle a un moment de faiblesse quand elle apprend qu'elle va être condamnée au bûcher.Pour sauver sa vie, elle accepte de renoncer à ses croyances...
Que faut-il que je fasse?
Vous devez signer une abjuration solennelle de votre hérésie.
Signer? C'est à dire écrire mon nom. Je ne sais pas écrire.
Vous avez déjà signé beaucoup de lettres.
Oui, mais on me tenait la main et on guidait ma plume. Je puis faire ma marque.
(On lui tend un papier, elle fait "sa marque")
ANY : Pauvre petite Jeanne!...
LÉA : Elle sera bientôt libre...
BOB : Mais non... mais non... écoutez l'inquisiteur... Elle ne sera pas brûlée vive, mais...
Mais parce que tu as péché très présomptueusement envers Dieu et la Sainte Église, (nous) te condamnons à manger le pain de douleur et à boire l'eau d'angoisse, jusqu'à la fin de tes jours terrestres, dans l'emprisonnement perpétuel.
JEANNE (se lève, pleine de consternation, saisie d'une grande colère)
L'emprisonnement perpétuel!... Je ne vais donc pas être mise en liberté?
LADVENU (choqué, d'un ton doux)
En liberté, mon enfant, après une méchanceté aussi grande que la vôtre!... À quoi rêvez-vous?
JEANNE
Donnez-moi cet écrit ! (Elle s'élance jusqu'à la table, arrache le papier et le déchire en pièces.) Allumez votre bûcher! Croyez-vous que je le craigne davantage que la vie d'un rat dans un trou?... Mes voix avaient raison.
LES ASSESSEURS (en grand tumulte)
Blasphème!... Blasphème... Elle est possédée!... Le diable est au milieu de nous!...
C'est une hérétique...
Au feu la sorcière!
Les autres suivent.
ANY : C'est le chef de l'armée anglaise... le comte de Warwick...
WARWICK
Qui diable?...
Le chapelain entre en chancelant comme une créature privée de raison. Son visage est ruisselant de larmes. C'est lui qui poussait les cris pitoyables que Warwick a entendus. Il va, en trébuchant, jusqu'au tabouret de la prisonnière et se jette dessus, avec des sanglots déchirants.
WARWICK
Voyons, maître John, qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?...
LE CHAPELAIN ( s'accrochant à ses mains)
Mon Seigneur, mon Seigneur!... Pour l'amour du Christ, priez pour ma pauvre âme perdue...
C'est facile de parler quand on ne sait pas... Mais quand on vous fait toucher cela du doigt, quand vous voyez la chose que vous avez faite, quand elle vous aveugle les yeux, suffoque votre nez, déchire votre cœur, alors... alors...(Il tombe à genoux.) 0 Dieu, chasse loin de moi cette vision ! ...
Voyons, voyons, bonhomme! Remettez-vous ! Vous allez faire jaser toute la ville... (Il le pousse sans douceur sur une chaise devant la table.) Si vous n'avez pas le sang-froid nécessaire pour assister à ces choses, pourquoi ne faites-vous pas comme moi, qui en reste éloigné?
J'ai pris cette croix à l'église pour qu'elle pût la voir jusqu'au dernier moment... Quand j'ai dû dérober la croix à sa vue, elle a levé les yeux au ciel. Et je ne crois pas que les cieux étaient vides. je crois fermement que Son Sauveur lui apparut dans sa gloire la plus tendre. Elle cria : "Jésus" et rendit l'esprit. Pour elle ce n'est pas la fin, c'est le commencement.
Je crains bien que tout cela ne fasse mauvais effet sur le peuple.
Resté seul, Warwick arpente la scène . Entrée du bourreau.
Eh, drôle, que viens-tu faire ici?
On ne m'appelle pas un drôle, mon Seigneur, quand on s'adresse à moi. Je suis le Maître Bourreau de Rouen. C'est une profession qui demande grande habileté... Je viens dire à Votre Seigneurie que vos ordres ont été exécutés.
J'implore votre pardon, Maître Bourreau. Je veillerai à ce que vous ne perdiez rien, du fait que vous n'avez aucune relique à vendre. J'ai votre parole, n'est-ce pas, que rien ne reste, pas un os, pas un ongle, pas un cheveu?
LE BOURREAU
Son cœur n'a pas voulu brûler, mon Seigneur... Mais tout ce qui restait est au fond de la rivière... Vous n'entendrez plus jamais parler d'elle.
WARWICK (avec un sourire grimaçant en pensant aux paroles de Ladvenu)
Plus jamais parler d'elle? Hum!... Je me le demande.
ÉPILOGUE
Charles VII signe d'abord un traité avec le duc de Bourgogne, qui se retire de la guerre moyennant la cession des pays qu'il a conquis.
La Normandie est ensuite occupée; Charles VII fait son entrée solennelle à Rouen le 10 novembre 1449; au mois d'avril suivant, les Anglais, écrasés à Formigny, doivent évacuer la province.

A Formigny, commune du Calvados,
la cavalerie française écrase l'infanterie anglaise.
Les Anglais ne garderont sur le continent que Calais.
Les vainqueurs vont-ils se souvenir enfin de Jeanne la Pucelle, qui a tant donné pour que les occupants soient boutés hors de France?
En vérité, c'est peu après son entrée à Rouen que le roi Charles VII, dont l'ingratitude ne saurait être pour autant pardonnée, demande la réouverture du dossier de la suppliciée.
S'ensuivent de nombreuses enquêtes. Cent quinze témoignages sont dûment enregistrés.
Le 7 juillet 1456, le procès de 1431 est annulé, après avoir été solennellement déclaré corrompu,frauduleux, calomnieux, perfide et déloyal. Un exemplaire est immédiatement lacéré devant la foule rassemblée dans la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen.
L'innocence de Jeanne est proclamée le jour même sur la place de Saint-Ouen, et, le lendemain, sur la place du Vieux-Marché, là même où elle a été brûlée vive.
Cette sentence eut un très grand retentissement à travers toute la France, et même toute l'Europe. Des fêtes furent organisées dans de nombreuses villes, et particulièrement à Orléans.
Il convient de noter cependant que la réhabilitation de Jeanne ne faisait pas d'elle une sainte.
L'Eglise allait attendre encore près de cinq siècles avant de la béatifier, en 1909, et de la canoniser, en 1920.
Mais le bon peuple de France ne lui marchanda pas si longtemps sa reconnaissance.
De son vivant, Christine de Pisan défendit sa mission; au lendemain de sa mort, François Villon chantait déjà son souvenir. Puis, de siècle en siècle, sa mémoire fut honorée, célébrée, sollicitée.
Son histoire fut aussi l'objet de controverses.
Avait-elle été un instrument dans les mains de Charles VII? Sa destinée était-elle un vrai miracle de Dieu? Et ses voix, ses visions? Aberration de l'esprit, égarement des sens, hallucinations ou mystère divin?
La simple liste serait trop longue des historiens, des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des musiciens qui se sont intéressés à Jeanne.
Les auteurs dramatiques ne sont pas en reste. Pour commémorer la délivrance de leur ville, les Orléanais du XVè siècle montaient déjà, le 8 mai, un spectacle mettant en scène leur héroïne, intitulé le Mystère du siège d'Orléans.
Shakespeare, Schiller, Bernard Shaw, beaucoup d'autres, voulurent à leur tour en faire un personnage de théâtre. Quant au cinéma, il lui a consacré vingt grands films.
Mais la pastourelle de Domrémy devenue chef de guerre et libératrice de notre sol est un symbole national dont les écrivains et les artistes n'ont pas le monopole.
Au XVIè siècle, les catholiques en lutte contre les protestants font d'elle leur porte-drapeau.
Au XVIIè siècle, les prédicateurs la proposent en exemple aux dames de la Cour.
Elle sera, pour les Révolutionnaires de 1789, une fille du peuple héroïque.
Une libératrice de la patrie sous Napoléon.
L'inspiratrice des partisans de la reconquête des provinces perdues après 1870.
La patronne des soldats de 1914-1918.
Adulée par les partisans de Pétain, mais également revendiquée par les résistants de la même époque, tiraillée depuis toujours par les conservateurs, les progressistes, les extrémistes de tous bords, parfois les pires, elle occupe une place considérable dans l'œuvre du socialiste Charles Péguy.
Le destin de la bergerette l'émerveille:
Car cet homme de guerre et ce grand capitaine
Ne fut jamais qu'une humble et courageuse enfant...
Qu'une humble enfant perdue en son amour de Dieu...
Et pour évoquer la fin d'une héroïne dont l'histoire vraie est plus belle qu'une légende, plus troublante qu'un conte, plus édifiante qu'une fable, ce chrétien ardent, ce fervent patriote, ce poète intarissable sait brider sa passion et trouve ces simples mots qui sonnent si juste:
Elle n'avait passé ses humbles dix-neuf ans
Que de quatre ou cinq mois et sa cendre charnelle
Fut dispersée au vent.
DU ROI
ANY : C'est la nuit... Le roi est couché mais il ne dort pas.... Il lit.
Qui êtes-vous?... Où est le gentilhomme de chambre?... Que voulez-vous?
LADVENU (d'un ton solennel)
Je viens vous annoncer bonne nouvelle et grande joie... Ô roi, réjouissez-vous; car la tache qui souillait votre sang est effacée et désormais rien ne peut ébranler votre couronne... La justice, longtemps attendue, est enfin triomphante.
CHARLES
Mais de quoi parlez-vous?... Qui êtes-vous?
LADVENU
Je suis le Frère Martin Ladvenu.
CHARLES
Et, sauf votre respect, qui est le Frère Martin?
LADVENU
C'est moi qui tenais cette croix quand la Pucelle a péri dans les flammes... Vingt-cinq années ont passé depuis, près de dix mille jours... Et chacun de ces dix mille jours j'ai prié Dieu de justifier Sa fille sur terre, comme elle l'est au ciel.
CHARLES (rassuré, s'asseyant au pied du lit)
Ah! je me souviens maintenant. J'ai entendu parler de vous. Vous avez une araignée dans le plafond lorsqu'il s'agit de la Pucelle. Avez-vous été à l'enquête?
LADVENU
Oui, j'ai témoigné.
LÉA : Avec ferveur, Martin Ladvenu raconte au roi le grand procès de réhabilitation auquel il vient de participer.
ANY : Il dit que le jugement de 1431 avait envoyé une sainte au bûcher. Jeanne était innocente...
LÉA : Cette nouvelle a l'air de satisfaire Charles...
ANY : On ne pourra plus l'accuser d'avoir été couronné par une sorcière et une hérétique.
BOB : En vérité, le roi Charles VII aime beaucoup Jeanne la Pucelle et cependant... Écoutons-le.
LÉA : Rien d'étonnant à cela... les bougies s'éteignent... le vent souffle dans la pièce.. personne ne répond à son appel...
BOB : Mais si, mais si... Il me semble qu'on entend une voix...
Un coup de tonnerre. Il saute dans son lit et se cache sous les couvertures.
LA VOIX DE JEANNE
Tout doux, Charlet, tout doux!... Pourquoi fais-tu tout ce bruit? Personne ne peut t'entendre... Tu es endormi.
On la distingue vaguement à côté du lit, dans une lumière d'un vert blafard.
CHARLES (regardant hors des couvertures)
Jeanne!... Êtes-vous un fantôme, Jeanne?
JEANNE
Pas même cela, mon gars... Est-ce qu'une pauvre fille brûlée vive peut avoir un fantôme!... Je ne suis qu'un rêve, que tu t'es mis à rêver. (La lumière augmente; ils deviennent tout à fait visibles.) Tu parais plus vieux, mon gars.
CHARLES
Mais je suis plus vieux... Suis-je vraiment endormi?
JEANNE
Tu t'es endormi sur ton livre stupide...
Et pourtant, Dieu m'est témoin que j'ai été juste, que j'ai été misécordieux, que j'ai agi fidèlement selon mes lunières, que je n'ai pas pu faire autrement que je n'ai fait.
J'ai tenu parole. Les Anglais sont partis.
Dieu soit loué! Maintenant la belle France est une province des cieux...
BOB : Oui, mais c'est un soldat anglais...
ANY : Il vient de l'enfer. Il a droit à une journée de congé pour avoir donné une croix à Jeanne sur le bûcher.(Il s'incline devant Jeanne)
LÉA : Et qui sont les suivants... Mais je les reconnais...
BOB : Moi aussi... Il y a là(Ils entrent et s'inclinent en passant devant Jeanne) le chapelain, le bourreau, l'inquisiteur...
ANY : Il y a même celui qui était le plus acharné contre elle, le comte de Warwick.
Madame, mes félicitations pour votre réhabiitation. j'ai l'impression de vous devoir des excuses.
Oh, je vous en prie, n'en parlons pas.
L'affaire du bûcher était purement politique, absolument sans animosité personnelle, je vous assure.
Je n'ai pas de rancune, mon Seigneur.
(Warwick s'agenouille devant Jeanne, les autres visiteurs font comme lui)
LÉA : Non, il vantent les mérites de Jeanne...
ANY : Ils chantent les louanges de Jeanne...
BOB : Tout le monde maintenant chante ses louanges, même les rois...
Sur les trônes, les modestes et les faibles chantent tes louanges, parce que tu as pris sur toi les fardeaux héroïques, trop lourds pour leurs épaules.
Malheur à moi, si tous les hommes chantent mes louanges...Rappelez-vous que je suis une sainte et que les saintes peuvent faire des miracles... Que feriez-vous si je ressuscitais et si je revenais parmi vous, vivante?..
LÉA : Ils n'ont pas l'air d'accord...
ANY : Ils ne souhaitent pas qu'elle revienne...
LÉA : Si elle revenait... si elle revenait... que feraient-ils?
BOB : Ils referaient ce qu'ils ont fait.
O Dieu, qui a fait cette belle terre, quand sera-t-elle prête à recevoir tes saints? Dans combien de temps, Seigneur, dans combien de temps?
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