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19.04.2008
Le don d'Alix ch.5-6-7
5 - Métamorphoses
Un garçon entêté
Les enfants sont au bord du puits que Jean a creusé... Les coudes sur les genoux, le menton entre les poings, Alix serre les lèvres.
- Tant que tu n’auras pas dit ce que tu as fait hier après-midi, gronde Gaspard, on ne te lâchera pas... hein, Thomas?
- Je ne sais pas si j’ai le droit... chuchote Alix.
- Tu dis ça pour piquer davantage notre curiosité... Bravo, tu as réussi... On va continuer à te questionner... Hein, Thomas?
- Oui, d’accord... laisse tomber Thomas.
- Qu’est-ce que tu as fait hier? insiste Gaspard. Qu’est-ce que tu nous caches?
- Si je vous dis ce que j’ai fait, hésite Alix, vous ne me croirez pas... J’ai... j’ai...
Elle craque. Elle raconte aux garçons son extraordinaire voyage. L’aventure étonne à peine Thomas. Il se lève, il étend ses bras en croix pour faire l’avion, il imite le bruit du moteur et court à travers le champ... Le talus opposé à celui au pied duquel se trouve la source, c’est pour lui l’Australie...
- L’Australie!... marmonne Gaspard, mais c’est à l’autre bout du monde, c’est à je ne sais combien d’heures de vol...
Avec un sourire moqueur, Alix lui lance :
- Je n’ai pas dit que j’avais pris l’avion. Veux-tu que je recommence mon histoire?... Tu as tant insisté pour connaître mon secret...
- Le pire, pour moi... marmonne Gaspard, c’est que quelque chose me dit que tu ne mens pas... Tu sais quoi? Après déjeuner, on fera semblant de vouloir faire une sieste, et quand Thomas sera endormi, on ira ensemble chez Goudile.
Alix aurait bien des objections à formuler, mais trop tard : l’avion, en panne de kérosène, s’apprête à atterrir entre elle et Gaspard.
Le dinosaure à deux pattes
Mamie Goudile fronce les sourcils quand elle aperçoit Gaspard derrière Alix.
- J’espérais que tu viendrais seule, dit-elle à la fillette.
- Madame, dit Gaspard, -permettez-moi de vous appeler Mamie - Alix m’a tout raconté
- Monsieur Gaspard, permettez-moi de vous dire qu’elle a eu tort... réplique la vieille dame.
- Je suis très discret, Mamie...
- Je n’en crois rien, monsieur Gaspard.
- Très discret, et très désireux d’apprendre. Je serai un excellent élève...
- Il est presque mon frère, plaide Alix. Soyez gentille, mamie Goudile, acceptez-le, je réponds de lui.
- Mais il n’a aucun don! s’exclame la magicienne. Qui plus est, je le sens maladroit, et vantard, et bavard...
- Il a plein d’autres défauts, poursuit Alix, mais il a aussi bon coeur, et si je lui demande de se montrer réservé, il m’écoutera.
Conciliante, Goudile fait entrer les enfants dans sa maison. Elle leur offre à boire une délicieuse boisson gazeuse de sa composition.
Puis elle choisit, dans sa réserve de fourches de sourcier, un instrument dont le manche est incrusté d’éclats de pierre de lune.
- Première leçon, dit-elle, disparition-réapparition. On tient la fourche par cette dent, et on prononce les mots suivants...
Mamie Goudile ne s’adresse qu’à la fillette. Que le garçon suive s’il en est capable !
Alix prend la fourche, elle répète la formule magique... Sur leurs perchoirs, les hiboux et autres rapaces d’espèces voisines s’agitent et poussent des petits cris. Leur appréhension se comprend, ils connaissent la maison!... A peine l’apprentie a-t-elle achevé sa litanie, que tous les oiseaux de nuit ont disparu. Un silence inquiétant règne dans la demeure.
- Ensuite, ordonne la magicienne.
Quelques mots, quelque gestes d’Alix : la gent ailée réapparaît.
- Deuxième leçon, enchaîne Goudile, métamorphoses.
Alix accorde toute son attention à l’enseignement qui lui est donné. Ce n’est pas elle qui perdra une syllabe des mots qu’il faut retenir. Aussi réussit-elle sans coup férir à transformer les oiseaux en autant de rats et de souris.
Tous ces rongeurs velus n’ont pas trop de leurs quatre pattes pour rétablir leur équilibre sur les perchoirs. La fillette abrège leur embarras en leur rendant leurs corps de bêtes à plumes.
- Sensass! s’écrie Gaspard. Madame! madame! ça marcherait sur nous.
Goudile, qui a repris sa fourche, la pointe en souriant sur Alix. Celle-ci disparaît. Nouveau geste et sourde psalmodie de la magicienne : une libellule zigzague à travers la pièce, puis se pose sur le doigt que lui tend la vieille femme.
Quand elle a repris forme humaine, Alix raconte ce qu’elle a ressenti au cours de l’expérience qu’elle vient de vivre.
- On n’éprouve aucune douleur, Mamie, et pourtant...
Gaspard ne l’écoute pas. Il est trop excité... Son agitation le pousse à s’emparer de la fourche que Goudile a posée sur la table. Il en pointe le manche vers lui, et prononce à la hâte les paroles magiques :
- Abracadabra pepsa coli diplodocus...
- Oh! le c.., le sot polisson! il a estropié la formule! s’écrient en même temps Alix et Goudile .
La maison tremble sur ses fondations, les vitres vibrent, le sol craque, les oiseaux affolés se réfugient au plafond. Une volumineuse masse verdâtre, que prolonge une longue queue, emplit la pièce. Ah! le vaurien! Il s’est transformé en dinosaure de la plus monstrueuse espèce! Sa tête, son cou, son train avant sont à ce point démesurés qu’ils ne tiennent pas dans la pièce, ils sont à l’extérieur, et le corps est bloqué dans l’encadrement de la porte. En se dégageant, la bête arrache une partie de la façade.
Et maintenant qu’elle est dehors, que voit-on? On aimerait en rire, mais la situation est dramatique... On voit une brute immonde, une espèce de diplodocus avec des bras minuscules de petit homme à la place des pattes antérieures, avec une affreuse tête de lézard, pourvue d’yeux dans lesquels brille le regard d’un Gaspard mortellement angoissé.
- Mamie, sauvez-le, sauvez-le? pleure Alix.
La magicienne répond aussitôt à cet appel déchirant.
Elle rend à Gaspard sa forme de garçon, puis elle répare sa maison, à grand renfort de moulinets tracés dans les airs avec sa meilleure fourche de sourcière.
La colère de Goudile
Ensuite, sourcils froncés, visage ridé, l’oeil hostile, un doigt décharné de vraie sorcière tendu vers le coupable, mamie Goudile se lance dans une réprimande mémorable.
- Monsieur Gaspard, j’ai deux mots à vous dire... commence-t-elle.
En vérité, elle en a beaucoup plus de deux!...
Quand elle reprend son souffle, Alix la relaie, avec des "mauvais frère", des "nous faire des peurs pareilles", des "chenapan inconscient", incapable de retenir une formule, des "vilain Balthazar", "-pour ta punition, je ne t’appellerai plus que Balthazar, na!"
Lorsque la tempête sous laquelle le malheureux garçon a ployé l’échine se calme un peu, les regards de la magicienne et de la jeune fille se croisent.
GOUDILE
Je ne veux plus voir ici ce garçon.
ALIX
Je reconnais qu’il est gênant, mais il a des excuses...
GOUDILE
En souvenir de mon amie Louise, je serais heureuse d’être ta mamie et ton professeur...
ALIX
Il est mon frère, est-ce que vous le détestez?
GOUDILE
Bien sûr que non! Mais je refuse de l’accepter comme élève... Qu’il s’en aille!
Les enfants saluent respectueusement la vieille dame et se retirent.
Au moment où Alix franchit la porte, mamie Goudile lui transmet un dernier message télépathique : “Fais-moi confiance, reviens me voir cette nuit”. En même temps, elle lui glisse dans la main une petite boîte.
Sous la tente
- A table les enfants! dit la mère.
- Vous avez traîné trop longtemps dans les bois! dit le père. Alix, tu as maintenant deux cours de maths à rattraper.
- Demain sans faute, promet en souriant la fillette.
- A table! A table! répète Rosalie.
Petit Thomas apparaît, une boîte à la main.
C’est celle de mamie Goudile, qui contient une perle d’onguent et une petite fourche magique. Quand il brandit l’objet, qu’il a trouvé sous l’oreiller de sa soeur, celle-ci saute sur lui en rugissant comme une tigresse pour le récupérer.
6 - Les ours
Leçon de télépathie
Quand tout le monde dort, Alix rejoint mamie Goudile par la voie des airs.
La magicienne décide de consacrer la nuit à des explications sur la transmission de pensée.
ALIX, bouche close.
J’ai essayé de vous parler, mamie, quand j’ai survolé la forêt? Vous ne m’avez pas répondu...
GOUDILE
Alors que l’autre jour, j’ai pu correspondre avec toi, qui étais aux antipodes... C’est bien observé, ma fille. Sache que les lois de la télépathie sont complexes... Il nous est difficile, par exemple, de communiquer, sans recourir à la voix, avec d’autres humains qui n’ont pas notre don. Mais avec les animaux, pas de problème...
En ce moment, une sorte de brise, qui caresse les visages d’Alix et de Goudile, soulève les plumes des oiseaux : c’est le grand duc, entrant par la fenêtre. Son vol feutré brasse sans bruit beaucoup d’air. Il se pose... Comme il est grand! Quel bel oiseau! Son plumage brun fauve est tacheté de gris... Mais les plumes déployées de ses oreilles et ses gros yeux exorbités expriment la terreur.
Le message du Grand Duc
La magicienne emploie ses pensionnaires à surveiller la vallée durant la nuit.
Grand duc montait la garde sur le toit de la maison de Sylvain, le berger.
Alix le fixe du regard. Elle comprend tout ce qu’il raconte.
GRAND DUC
Une sorcière des grottes du pic d’Anie est arrivée, chevauchant son balai. J’ai cédé la place et observé son manège. La sorcière a agité sa baguette pour maintenir Sylvain dans le sommeil, à l’intérieur de sa maison...
ALIX , étonnée.
A quoi bon, s’il dormait déjà?
GRAND DUC, l'oeil mauvais .
Veuillez attendre la suite, mademoiselle.(S'adressant à Goudile) Les chiens ont commencé a gronder, puis il se sont levés et se sont mis à courir en tous sens... Les moutons bêlaient, trépignaient.. J’ai vu au loin, dévalant la colline, les ours, poussés par les deux autres sorcières... Alors, je suis revenu ici...
ALIX
Pauvre berger!...
GOUDILE
Garde ta pitié pour d’autres, ma fille. Ce Sylvain est un suppôt des soeurs infernales du pic d’Anie. Quand elles l’invitent à leur sabbat, il ne refuse pas de les suivre!...
ALIX
Alors pourquoi l’endorment-elles?
GOUDILE
Justement!... Je me demande ce que mijotent ces fiancées de Satan. Allons y voir , ma fille.
Le carnage
Quelle horreur! Quel massacre! Les chiens sont sur le flanc, inanimés, les yeux grands ouverts, la langue hors de la gueule, les babines ruisselantes de bave épaisse. Au moins ne saignent-ils pas, eux! Mais les moutons!... Une douzaine sont égorgés, éventrés... D’autres, le cou en partie dévoré, dodelinent de la tête, refusant de tomber... Les agonisants, renversés sur le dos, battent l’air de leurs maigres pattes...
Le plus effroyable, c’est le bruit assourdissant des victimes qui bêlent à se déchirer les poumons, c’est le grognement de deux ours qui s’acharnent, sinistres bourreaux, sur le troupeau acculé au pied des rochers, et c’est le rire épouvantable des trois ensorceleuses chevauchant leur balai... Elles sont lumineuses au clair de lune, ces sorcières, vêtues de bleu, de jaune, de vert, comme des fantômes de couleur, et elles tournoient autour des bêtes carnassières pour les encourager....
- Arrêtons cette tuerie! murmure Alix. Attaquons ces monstres!...
- Il faut tenir compte de leur nombre, ma chérie, et ne pas mésestimer le pouvoir de leur malfaisance.
Alix n’en a cure. Elle sort de l’ombre où elle se cache avec mamie Goudile. Les sorcières l’aperçoivent, foncent sur elle... et s’enfuient dès qu’elles voient la magicienne.
- Ma chère enfant, quelle imprudence! sourit Goudile. Tu viens de te faire de rudes ennemies.
7 - Un singulier berger
Balthazar vilain curieux
Alix et Gaspard sont assis près du puits. Le garçon presse sa soeur de questions.
- Après le père, le fils!... ça va comme ça! s’écrie la jeune fille. Trois leçons de maths, je viens de revoir, avec Jean!... Et il m’a houspillée pour me demander un plus gros effort, sinon je n’aurai pas le niveau en 4e...
- Je ne vois pas le rapport... répond Gaspard calmement. Je te demande de me raconter ce que tu as fait, cette nuit, ce que tu as vu, ...
- Je te répète que deux ours ont attaqué le troupeau de notre berger... Point barre.
- Ne fais pas semblant de ne pas me comprendre. Dans le feu du récit, tu m’as parlé de vraies sorcières... Je veux savoir.
- Je t’en ai déjà trop dit! Je suis sûre que mamie Goudile ne serait pas contente...
- Et ça se prétend soeur! D’accord... grogne le frère mécontent, je me débrouillerai sans toi!
Sieste mouvementée
Quelle chaleur sous la tente! C’est intenable! Et pourtant, les parents dorment. Thomas aussi. Gaspard et Alix font semblant...
Tout à coup, le garçon bouge.
- Où vas-tu? lui demande sa presque soeur
- Chercher un peu de fraîcheur... Dans les bois...
Il se lève, il court à travers le champ, atteint l’orée de la forêt, disparaît sous les arbres.
Quand Alix est sur le point de le rejoindre, il accélère. La forêt est dépassée, tous deux plongent vers la prairie, se retrouvent derrière la maison du berger.
- Que viens-tu faire ici? s’exclame Alix. Compter les moutons morts? Regarde-les! Quel spectacle, hein?...
Mais la scène de désolation qu’ils ont sous les yeux ne retient pas l’attention du garçon. Ce qui l’intéresse, c’est le troupeau vivant, visible au loin, au flanc d’une colline...
Il se relève, poursuit sa course, Alix sur ses talons, jusqu'au moment où le berger est en vue.
- Holà-oh! l’ami... C’est nous!... crie Gaspard.
- Holà-oh! fait l’écho.
- Holà-oh! enchaîne le berger.
- Holà-oh! dit à son tour Alix, à contre-coeur.
Les plaintes de Sylvain
Les enfants se jettent à l’ombre d’un immense parapluie que le beger à planté dans le trou d’un rocher. Pendant qu’ils reprennent leur souffle, le bonhomme récite la litanie de ses doléances.
-Si, si... vous aviez vu le tata... le tableau! gémit-il Le carnage! Vingt-cinq bêtes per... perdues! Sans... sans parler des éclopées! Non, mais... regardez-les boitiller! Et... et... je n’ai rien entendu!... Les ours sont sang... sanguinaires, ils n’ont rien à faire dans nos montagnes...
- Ils y ont toujours eu leur place, monsieur Sylvain... objecte Gaspard
- Quand j’étais jeu... jeune, il n’y en avait pas...
- Pas loin d’ici, reprend Gaspard, à Oloron, une chasse à l’ours décore le portail de la cathédrale...
- Et... et alors?
- Alors, comme ce portail à près de 900 ans d’âge, d’après ce qu’on nous a dit, ça prouve que les ours sont chez eux dans les Pyrénées depuis longtemps.
Sylvain fait nerveusement tourner son béret sur sa tête.
- Peu... peu... peut-être! dit-il Mais ils avaient disparu... On s’en était dédé... débarrassé!
- On a bien fait de les réintroduire!...
- Je dis gnon... gnon-gnon..
Les craintes de Sylvain
Soudain, illuminé par une idée si bonne qu’il en oublie son bégaiement, le berger s’écrie
- Dans la décoration des portails d’autrefois, on voit aussi... souvent, d’affreux démons, méchants et grimaçants. A... alors, vous voulez qu’on les réintroduise aussi, dans... dans nos montagnes?
Il rit bêtement.
Alix ne peut se contenir. Elle s’exclame :
- Ils y sont déjà, Sylvain, avec les sorcières!
- Quelles sorcières?
- Celles qui vous ont empêché de vous réveiller, pendant qu’on égorgeait votre troupeau...
Un doigt méchamment pointé vers la fillette, le berger réplique :
_Tu... tu... surtout pas toi!... Tu n’as pas le droit de dire ça, surtout pas toi!... Petite-fille de... de Louise, petite-fille de sorcière que tu es!
- Monsieur Sylvain, déclare Alix, le regard sévère, monsieur Sylvain, la bonne Louise, paix à son âme, était une amie de mamie Goudile...
- La Goudile, autre sorcière!... lance le berger.
- C’est faux, monsieur Sylvain! Mamie Goudile est généreuse... Et elle ne fréquente pas ces... ces dames de la grotte du pic d’Anie, elle ne les aime pas...
L’homme est pâle comme la mort. Il feint de ne pas comprendre.
- Quelles... quelles dames? demande-t-il.
- Les sorcières de la grotte du mont d'Anie, Sylvain, répète Alix, les sorcières, vos amies.
Le berger cache ses yeux avec ses mains.
- Hou-hou-hou!... gémit-il.Ce n’est pas vrai!... Pas des sorcières! Pas mes amies! Hou-hou-hou!... tais-toi, taisez-vous! Elles sont si puissantes!... Je n’ai rien dit, allez-vous en!
Il porte fébrilement sa main gauche de son épaule droite à son épaule gauche, puis de son ventre à son front. Sans plus s’occuper des enfants, il répète ce geste plusieurs fois.
- Qu’est-ce qu’il fait? s’étonne Gaspard.
- Le signe de croix à l’envers... souffle Alix.
Effrayés, les enfants se lèvent et reculent lentement... Dès qu’ils sont hors de la vue du berger, ils prennent leurs jambes à leur cou.
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