« Le don d'Alix ch. 17-18 Épilogue | Page d'accueil | Le don d'Alix ch.11-12-13 »
19.04.2008
Le don d'Alix ch.14-15-16
Le don d'Alix Chapitres 14 - 15 - 16
14 - Le repaire des sorcières
Une surprise
C’est l’heure du dîner. La famille est à table. Gaspard étant guéri, Jean propose l’ascension du pic d’Anie. On confiera Thomas à la marchande de bonbons, au pied du mont.
- D’accord! fait Thomas.
- Jamais de la vie! s’exclame Rosalie. Tu as vu la hauteur! Au moins 3000 mètres!...
- Non... réplique le père. Je me suis renseigné au village... 2504 mètres exactement. Quatre heures de marche... Et j’ai tout prévu. J’en ai parlé à Sylvain, le berger...
- Il est gentil Sylvain, dit Thomas. Il m’a fait monter sur son bouc, un jour que...
- Sur son bouc! s’exclament en choeur Alix et Gaspard.
- C’est vrai qu’il est gentil, poursuit Jean, c’est pourquoi je l’ai engagé.
- Engagé! s’exclame Gaspard.
- Pour quoi faire ? demande Alix.
- Pour nous conduire, dit Jean. Sylvain faisait partie des Guides de la vallée d’Aspe quand il était plus jeune.
L’escalade
Le cirque de Lescun est un site superbe, peut-être le plus beau des Pyrénées. Nos héros ne s’en lassent pas... Ils grimpent depuis deux bonnes heures, lorsque le berger rejoint Gaspard et Alix, qui ont quelques pas d’avance. A voix très basse, il leur dit :
- Voyez ce bout de sentier, sur notre droite... Nous ne le prendrons pas, pour deux raisons : la première, parce qu’il ne conduit pas au sommet...
Sylvain se tait, pour mieux piquer la curiosité des enfants.
- Et la seconde? fait Gaspard.
- Ce bout de sentier... (le bonhomme prend tout son temps) ce bout de sentier mène à la grotte de qui vous savez.
Pétrifiés, Alix et Gaspard font semblant de renouer les lacets de leurs baskets... Ils se laissent doubler par leurs parents, que le guide suit.
Que faire? Oseront-ils jeter un oeil?...
Gaspard s’aventure le premier sur l’étroite saillie, découpée au sommet d’un dangereux escarpement. Cette espèce de passage contourne le mont. Alix essaie de retenir son frère sans grande conviction. Elle aussi la curiosité la dévore... Ce rebord qu’ils empruntent, et qui ne mérite pas le nom de sentier, tourne brusquement. Bientôt, ils ne sont plus sur le même flanc de montagne. Ils ont quitté le soleil. Ils entrent dans l’ombre. Nouvelle bifurcation, toujours vers la gauche... Et soudain... Non!... Mais si!... La grotte est là-bas, fermant le chemin. Ils font prudemment quelques pas.
L’apparition de Vanessa-la-Verte, dans l’encadrement de l’entrée, lumineuse sur fond noir, arrête leur marche. La sorcière sourit niaisement, comme intimidée, tenant à bout de bras, devant ses genoux serrés, sa baguette magique. Elle ne ferait pas peur, n’était son regard assassin.
Sans piper mot, les enfants font demi-tour.
Ophélie-la-Jaune leur barre le passage, dansant d’un pied sur l’autre, la taille ondulante. Elle a de beaux cheveux, un teint de pêche, des lèvres purpurines, mais un rictus carnassier déforme son visage.
L’attentat
Un silence sinistre est tombé sur la montagne. Silence que rompt un bruit de pierres entrechoquées... Alix et Gaspard lèvent la tête... A mi-hauteur de l’écrasante paroi qui borde le passage, Sophie-la-Bleue se dresse, monstrueuse, sur une saillie du rocher.
- Oh, là!... que fait-elle? s’écrie le garçon.
Sophie brandit un bloc de roche... Elle vise Alix, lance son épouvantable projectile. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la jeune fille recule, dérape sur de menus cailloux et tombe dans le vide. Cette chute lui a sauvé la vie, car l’énorme pierre heurte le sentier à l’endroit qu’elle occupait, puis elle rebondit et passe par-dessus sa tête.
Mais ce n’est pour elle qu’un sursis. Ses mains ont réussi à s’accrocher au bord du rebord qui tient lieu de passage. A quoi bon! Elle est dans la situation de quelqu’un qui pendrait à l’extérieur du plus haut balcon d’une tour de quinze étage. Loin au dessous d’elle, elle voit un lit de roc, hérissé de pointes et d’arêtes, sur lequel son corps va se briser.
Acte d’héroïsme
Gaspard se jette à plat ventre, rampe vers elle, parvient à toucher le bout de ses doigts.
-Tiens bon Alix!... Aïe!... Aïe!...
Les dernières exclamations lui sont arrachées par la douleur qu’il éprouve chaque fois que la sorcière Sophie parvient à l’atteindre avec l’un de ses projectiles. Par bonheur, elle n’a plus de gros rocher...
Gaspard avance encore un peu. Il voit le visage d’Alix. Il parvient à l’attraper aux poignets. Hélas! jamais il ne parviendra à la soulever.
- Tu glisses Balthazar, sourit faiblement la jeune fille, lâche-moi, sinon je vais t’entraîner...
- Jamais! je t’aime trop ma soeur, jamais, jamais!...
- Je t’ordonne de me lâcher, Gaspard, parce que je t’aime aussi, et je veux que tu vives, je le veux!
La pluie de pierres a cessé. Elle a été remplacée par des coups de pieds, que Vanessa et Ophélie envoient dans les côtes du sauveteur désespéré.
Alix n’a pas un regard pour ces horribles mégères. Ses yeux ne quittent pas ceux de son presque frère. Oh! merveille, au moment où la mort va les séparer, ils s’aperçoivent qu’ils sont capables de communiquer sans prononcer un mot.
ALIX
Lâche mes poignets, mon Balthazar chéri, pense à ton père, pense à maman, qui est presque ta mère, et qui t’aime aussi...
GASPARD
Je veux mourir avec toi mon Alix...
ALIX
Pense à Thomas, tu ne veux quand même pas que petit Thomas perde le même jour et sa soeur et son frère...
Les coups de pieds redoublent, Gaspard glisse encore, ses coudes atteignent la limite du rebord qui le porte, ses bras plient, mais il ne lâche pas prise... La mort seule desserrera l’étau de ses mains.
La dernière chance
Les coups de pieds cessent. C’est étonnant... Le garçon tourne la tête, aperçoit au bout du chemin Sylvain, qui crie et agite son bâton... Cette fois-ci tout est fini. Le complice des sorcières, le serviteur du démon va pouvoir donner libre cours à ses mauvais instincts... Il court comme un beau diable le vieux berger! Il se jette sur Gaspard!... Mais ce n’est pas pour le pousser, bien au contraire... C’est pour que son poids arrête la lente, l’inexorable glissade. Quand le groupe est stabilisé, avec d’infinies précautions et toute l’expérience d’un montagnard éprouvé, il rampe jusqu’à ce qu’il puisse attraper un bras de l’élève de mamie Goudile, que la savante société des Magiciennes a bien failli perdre à jamais.
L’orgueil du jeune Lecouvreur, surnommé Balthazar, dût-il en souffrir, il faut reconnaître que la prise du vieil homme est autrement efficace que celle du presque adolescent.
Et hop! Alix se retrouve sur l’étroit sentier.
Quant à l’affreux trio tricolore, il a disparu.
- C’est vous qui avez fait fuir les sorcières? demande le garçon à Sylvain.
- Oh ! que non pas... Regardez plutôt...
Jean et Rosalie sont là. Ils avancent prudemment vers eux.
- Ces dames du pic d’Anie n’aiment pas être vues par le commun des mortels, explique à voix basse le berger.
15 - Thomas disparaît
Où peut-elle être?
Ce matin-là, Alix est introuvable. Elle a dû se rendre en douce chez mamie Goudile. Gaspard et Thomas font la tête, ils tournent en rond, puis décident de la rejoindre.
Les garçons frappent à la porte de la magicienne. Pas de réponse. Gaspard essaie d’ouvrir; il y parvient sans aucune difficulté.
Il font un pas à l’intérieur, un seul, pas davantage... Car le chat noir à tête blanche a bondi hors de l’ombre où il se cachait. Il occupe le milieu de la pièce, affreux, dos bombé, poil hérissé, crocs nus. Sa gorge émet un grondement épouvantable, émaillé de miaulements déchirants...
- On s’en va, dit Thomas.
- Non, je veux Alix, dit Gaspard.
- Tu vois bien qu’elle n’est pas là!
- Je veux parler aux oiseaux... s’entête Gaspard.
Mais il n’a pas le don d’Alix. Il ne comprend rien à ce que disent les yeux des rapaces... Ah! les sales bêtes!
- Gaspard, tu viens, insiste Thomas
L’aîné cède enfin. Ensemble, les deux frères battent en retraite, bougons.
Leçon de vol
Mamie Goudile et son élève se sont installées sur le pic le plus élevé des aiguilles d’Ansabère.
La magicienne a déployé devant elle toute une gamme de fourches, de tailles différentes, et plus ou moins riches de pierres incrustées.
- Nos exercices te l’ont montré, il existe des instruments pour tous les vols, explique mamie Goudile.
- Les vraies bonnes fourches, qu’est-ce qu’elles ont de différent? demande Alix.
- Cela dépend... Une pierre d’étoile en plus, ou de soleil, ou de foudre, ou de croix.... Après cette matinée que nous venons de consacrer à quelques circuits au-dessus des Pyrénées, je t’offre un aller-retour pour l’Australie. Tu as le temps, avant d’aller déjeuner..
La jeune fille aurait sans doute accepté, mais elle s’abstient de toute réponse, car Goudile tend l’oreille. Un curieux cancan trouble le silence des cimes. Trois points noirs percent un nuage, plongent dans un autre...
- Des canards migrateurs?... Des oies sauvages?... demande Alix.
- Transformons-nous en lynx, chuchote Goudile.
Aussitôt fait que dit.
Les yeux des fauves percent à jour le mystère.
Drôles d’oiseaux!... De fait, les cous tendus sont des manches à balais, et la masse des corps... Goudile demande :
- Dis-moi ce que tu vois, Alix?
- Je reconnais les sorcières... Et les démons en croupe... Je les reconnais aussi... Je les ai vus au Sabbat... Azazel!... son bec crochu et ses cornes, Astaroth!... ses ailes de vampire, Mammon!... sa queue de lion. Mais que portent-ils? Ces gros paquets?... On dirait des cigares...
- Ce sont des bâtons de dynamite, ma chérie. Ce n’est pas la première fois qu’ils en volent aux ouvriers du tunnel routier...
- Mamie!... Mamie!... Mais qu’est-ce qu’ils font? Ils perdent de l’altitude... Ils descendent de plus en plus... Les voilà en rase-mottes au-dessus du pâturage... Ils se dirigent vers la maison du berger... Que se passe-t-il, mamie?
- Ces monstres ne pardonnent pas à Sylvain d’avoir rallié notre camp, gronde Goudile. Nous allons devoir intervenir.
A table!
Rosalie bat le rappel.
Jean abandonne aussitôt sa ligne, qu’il est en train de réparer. Gaspard traîne les pieds...
- Et Thomas? s’étonne Rosalie. Où est Thomas?
- Il était avec toi, fait Jean calmement, à l’adresse de son fils.
- Oui, dit Gaspard. Je suis allé avec lui dans la forêt... On est revenu ensemble... Et puis, pfftt!...
il a disparu... Je me suis retourné... il n’était plus là. Vous le connaissez... J’ai cru qu’il me jouait un tour... Qu’il se cachait...J’ai traversé la forêt... J’ai poussé jusque chez la mère Goudile... Personne...
- Chez cette dame, tu n’as pas retrouvé Alix... demande Jean.
- Non, la maison était vide...
- Mon Dieu! s’exclame Rosalie. Où est-elle?...
- Pas de panique, fait Jean, Thomas a dû rencontrer sa soeur... Ils nous diront où ils sont allés, et pour punition de leur retard, ils seront de corvée de vaisselle...
En ce moment, des cris joyeux retentissent au haut du champ, à la lisière de la forêt.
- Oh-ooh!... Attendez-moi! J’ai grand faim! Ne mangez pas tout, je vous en supplie!....
C’est Alix, cheveux au vent, dansant d’un pied sur l’autre, avec au bord des lèvres une demi-vérité bien mitonnée pour justifier son retard.
- Où est ton petit frère? lui lance sa mère.
- Thomas? Où est Thomas?... Mais c’est moi qui vous le demande! répond l’arrivante, éberluée.
L’après-midi, des recherches de grande envergure sont organisées. Tout le village d’Accous aide la famille à battre la forêt. Sylvain et ses chiens parcourent les pâturages, courant de cailloutis en barres rocheuses. Les gendarmes interviennent. Ils réquisitionnent bon nombre de montagnards. On ratisse les bords du gave, les bois, les champs, les pacages, d’Accous jusqu’à Lescun...
Thomas reste introuvable.
16 - Quelle horreur!
Compte rendu du Grand Duc
Grand émoi dans la maison de Goudile où le Grand Duc vient de rentrer. Les autres oiseaux s’agitent sur les perchoirs; le chat, comme électrisé, hérisse ses poils; Alix et Gaspard ont le coeur qui bat la chamade; la magicienne elle-même a quelque peine à contenir son impatience.
GRAND DUC, à Goudile.
J’ai pénétré dans la maison du berger par la lucarne du grenier à foin. Vous m’avez demandé, madame, de rechercher des paquets de bâtons ressemblant à de gros cigares. Je les ai trouvés. Ils sont sous le lit, ...
GOUDILE
Il y en a beaucoup?
GRAND DUC, l’air savant.
En quantité considérable... Il s’agit d’explosifs. Il y a de quoi faire sauter toute la vallée. Ils vont la transformer en cratère de volcan!...
GOUDILE
N’exagérons rien, mon ami...
GRAND DUC, agitant avec colère les plumes de ses oreilles.
Je sais ce que je dis, madame, j’ai vu les ouvriers du tunnel travailler. A mon avis, Sylvain va exploser en premier, mais il ne partira pas seul...
GOUDILE
Où est Sylvain? Qui est avec lui?...
GRAND DUC
Vous ne me laissez pas raconter dans l’ordre!... Trois démons sont arrivés, poussant devant eux le berger... Ils l’ont enchaîné sur le lit...
GOUDILE
Et puis...?
Grand Duc hésite... Il regarde Alix droit dans les yeux. Il sait qu’elle le comprend. Il voit qu’elle traduit à voix basse pour Gaspard tout ce qu’il vient de raconter.
GRAND DUC
Je suis le Grand Duc, messager fidèle... Je sais que l’enfant Thomas a disparu... Eh bien, je dois à la vérité de dire que les démons lui réservent une place sur le lit...
GASPARD, quittant sa chaise d’un bond.
J’y vais.
ALIX
Je t’accompagne...
GOUDILE
Voyons, mes enfants!... Vos parents vous ont confiés à moi...
ALIX et GASPARD
Vous croyez que nous laisserons petit Thomas partir en fumée!...
GOUDILE
Écoutez-moi, voici ce que nous allons faire...
Peu après, deux grands hiboux, au vol silencieux, décrivent dans les airs de larges cercles, au-dessus du cirque de Lescun, du pic d’Anie à la maison de Sylvain : l’un, c’est notre ami le Grand Duc; l’autre, qui lui ressemble en tous points, même jolie couleur, même taille prestigieuse, c’est Goudile.
Les lieux du crime
Gaspard et Alix ont été transformés, eux, en petites chouettes, et chargés d’observer ce qui se passe dans la maison du berger. Ils ont gagné leur poste en empruntant la lucarne du grenier à foin. Posés au bord du plancher, ils découvrent l’unique pièce de cette maison.
Le malheureux Sylvain est sur son lit, nu, solidement attaché, jambes écartées, bras en croix. Astaroth, Azazel et Mammon lui promettent mille tortures s’il ne veut pas les écouter.
- Je ne trahirai pas mademoiselle Alix, gémit le berger. Je ne suis pas un traître...
- Mais si, mais si... tu es un traître, se moquent les démons, puisque tu étais autrefois notre ami...
Cette intéressante conversation cesse lorsque la porte s’ouvre : Vanessa, Ophélie et Sophie entrent, traînant après elles petit Thomas terrorisé.
Les démons s’emparent de l’enfant, le jette sur le lit, l’attachent à côté du berger.
- Rendez-vous à demain, pour le feu d’artifice, plaisantent d’une même voix les trois sorcières, avant de se retirer.
- Maintenant, écoute bien, Sylvain... dit Azazel.
- Demain, au lever du jour, enchaîne Mammon, tu vas aller voir celle que tu appelles mademoiselle Alix, tu lui diras que son frère est ici, et tu nous la ramèneras...
- Discrètement... ricane Astaroth.
- Maman!... Papa!.... Au secours!... crie Thomas.
- On l’enchaînera sur le lit à ta place, reprend Mammon, comprends-tu, vieux bougre ?
- Et toi, pour prix de ta peine, tu auras le droit de filer avant le grand boum! s’écrie joyeusement Azazel.
- Je ne veux pas trahir... pleure le vieux Sylvain. Et puis, et puis.... je n’ai pas confiance en vous.
- Mais c’est que tu n’as pas le choix, ricane Astaroth. Regarde, avant de t’arracher les yeux, pour les gober, je vais en prendre un au petit, pour que tu saches bien ce qui t’attend...
Le monstre se change en squelette. Les os d’une main menaçante descendent vers le visage de l’enfant...
- Au secours! hurle Thomas. Gaspard, Alix, au secours!...
Deux chouettes s’abattent sur l’ignoble ossature et la démantibulent pour en faire un tas d’ossements. Les rapaces vengeurs se jettent ensuite sur les têtes aux oreilles velues...
Becs et serres s’en donnent à coeur joie!
Bien fait pour vous, sauvages, barbares, scélérats!
Et pfft! la tourmente de plumes s’envole par la fenêtre.
Hélas!... les prisonniers ne sont pas libérés.
11:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : montagne, escalade, démons, méchanceté, torture, courage, sauvetage



Ecrire un commentaire