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19.04.2008

Le don d'Alix ch.1-2-3-4

Bienvenue sur ce blog, pour lire et pour jouer .

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(Grands voyages, aventures...)
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(Jacques BAUMEL, biographie)
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(La Nouvelle-France)
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Et maintenant,  voici un roman ensorcelant...
 
 
 
 
Le don d'Alix
par G. Soncarrieu


Titres des chapitres :

1 - L’héritage                             
2 - La révélation
3 - Sorcière ou magicienne?
4 - Abracadabrantesque
5 - Métamorphoses
6 - Les ours
7 - Un singulier berger
8 - Que préparent les sorcières?
9 - Le sabbat
10- Sauvetage du bébé
11- A chacun sa vérité
12- Ophélie, Sophie et Vanessa
13- La bataille d’Ansabère
14- Le repaire des sorcières
15- Thomas disparaît
16- Quelle horreur!
17- Veillée d’armes
18- Le grand “boum”
Épilogue

Pour retrouver rapidement un chapitre consulter la colonne de droite

 

 

 

Magie blanche, magie noire, une magnifique histoire 

 

IMGP1687

 

1- L’héritage

Le vrai père d’Alix.

Il s’appelait Pierre Pottier.
D’aucuns s’en souviennent... Il est mort en héros.
Né au coeur des montagnes, la mer l’attirait. Devenu navigateur professionnel, il a remporté quelques belles épreuves, puis s’est engagé dans la course autour du monde. Il s’est perdu dans la tempête, au large de l’Australie, après un long combat que les journaux de l’époque ont raconté...
Alix n’était pas née en ce temps-là.

Une curieuse lettre.

La scène est dans la cuisine, un soir. Toute la famille vient de rentrer. Rosalie, la mère d’Alix, ouvre le courrier.
- Jean, je ne comprends pas... dit-elle. C’est une lettre d’un notaire d’Oloron... Je ne connais pas ce Capdevielle dont il parle...
Jean prend la lettre.
- Capdevielle?... voyons ça... C’est le nom du défunt, Rosalie, une personne dont tu hérites...
- Moi, j’hérite!... s’exclame Rosalie.
Jean,  continuant de lire :
- Toi et ta fille...Na-na-na... un cousin éloigné... Na-na-na... A la mort des parents de ton premier mari, un champ avait été attribué par erreur à ce Capdevielle... Nous souhaitons régulariser, dit le notaire... na-na-na... attendons votre courrier...
- C’est impossible, voyons!... marmonne Rosalie, songeuse. Pierre avait tout vendu pour faire construire son bateau de malheur...
- Il n’avait pas pu vendre ce champ, explique Jean, puisque le défunt Capdevielle l’avait reçu, par erreur ...
- Un champ de quoi ? demande Gaspard, niaisement.
- Un champ qui donne des citrouilles quand on sème du maïs, eh, Balthazar!... fait Alix, cinglante.
- Des citrouilles, ça serait bien pour Halloween... dit Thomas.
Le dialogue ayant atteint ce sommet, mieux vaut y mettre un terme, vous ne croyez pas? Retrouvons-nous un mois plus tard.

Dans la vallée d’Aspe

C’est la plus belle vallée des Pyrénées.
On longe le gave d’Aspe, on quitte la route du Somport, on grimpe un chemin caillouteux... ça cahote, les pierres giclent sous les pneus et cognent la tôle, Jean grogne. Ensuite, il faut abandonner la voiture et entreprendre, sac au dos, la grimpette d’un  sentier, sous un tunnel de verdure.
Trajet pénible, mais à l’arrivée, quelle récompense! Le champ domine les collines environnantes. Il est entouré de talus sur trois côtés, le quatrième donnant dans la forêt.
Derrière la forêt, au loin, s’élèvent les montagnes sauvages, peuplées d’aigles, d’ours et d’isards.
- On pourrait passer toutes  les  vacances  ici, dit Gaspard.
- Et l’eau? demande maman.
- Nous allons y camper ce soir, décide Jean. Demain, on avisera.

2 - La révélation

Un drôle de bonhomme

La tente est à peine dressée lorsque du fond des bois arrive un vieillard couvert de peaux de bêtes. Il tient un long bâton dans une main. Son visage est hérissé d’une barbe drue, au fond de laquelle pétillent deux yeux minuscules, dans les rides des paupières.
Il s’exprime dans un patois mêlé de quelques mots de français, assaisonne son discours d’un juron sans cesse répété : cornedediou!  et, ce qui n’arrange rien, il bégaie. Mais il a très envie de parler.
Il veut savoir quelles sont  les  intentions des campeurs. Qui sont-ils exactement?
Alix surtout l’intéresse, ce vieux faune qui se prétend berger.
Il dit tout connaître de la famille de son père.
C’est ainsi qu’elle apprend le nom de sa grand-mère. Et, quand il en vient à parler de l’eau, il  lui annonce que sa grand-mère était sourcière.
- La Louise, déclare-t-il, paix... paix à son âme! elle aurait eu tôt... tôt fait d’indiquer à Jean l’endroit où creuser un trou... trou pour trou... trouver une source.
- Cornedediou! cé-cé c’était quelqu’un la Louise! grogne encore le bonhomme, en dévisageant Alix avec un regard si bizarre qu’elle en frissonne.
Sur ces mots, il s’en va, sans crier gare, sans bonjour ni bonsoir. Il disparaît dans la forêt, d’où il revient, trois minutes plus tard, une fourche de bois fraîchement coupée à la main.   
- Prends-prends-prends-la, dit-il à la fillette, c’est du noisetier, prends-la et marche. Je-je je suis sûr, cornedediou! que t’as le don de la Louise.
Il lui ferme les mains sur les branches de la fourche, oriente la pointe vers l’avant et la pousse dans le dos.
Comme elle se sent nigaude, avec ce bout de bois entre les doigts!... Si ce n’était de Gaspard, elle refuserait de poursuivre l’expérience. Mais il est là, qui ricane : “T’es pas cap! je parie que t’es pas cap!”
Sans parler de Thomas, qui lui arracherait sa baguette si le berger ne le retenait  par le col de la chemise.
Elle avance de quelques pas, longe le talus, et soudain, quel choc!...
- Ce que j’éprouve, dit-elle, c’est indescriptible... Il faut l’avoir vécu... Mais je vous jure que c’est vrai... Je n’ai pas desserré les poings...
Or la pointe de la fourche a plongé vers le sol.
Alix  la relève, la pointe replonge...
- Cornedediou! le don que t’as! que... que... t’as! s’esclaffe le berger, en se frappant les cuisses tant il est heureux! Serre fort, petite, serre, serre tant que tu peux! T’as vu comment elle s’abaisse, t’as-t’as... t’as senti avec quelle force!... Eh ben! c’te force, c’est... c’est la force de ton don...
- ça veut dire quoi? demande Gaspard.
- Que vous n’aurez qu’à creuser là... là..., et... et... à moins d’un mètre, vous trouverez l’eau...

Le lendemain, dès l’aube, Jean prend sa pioche et découvre, à un mètre de profondeur, sur un lit de jolies pierres, une abondante source.

Le chevreau blessé

L’après-midi, quand les campeurs rentrent du village d’Accous, où ils sont allés faire les courses, le berger les attend devant la tente.
Il tient  dans ses  bras un  chevreau. Pauvre petite bête! Il la pose devant lui, elle tente de marcher, titube comme une vache folle, et s’effondre.
- Je... je... j’vas devoir la tuer, fait l’homme.
- Pas question qu’on en mange! s’exclame la mère.
- Soyons raisonnables... commence le père.
- Gnon-gnon-gnon... cornedefeu! s’écrie le berger, pour leur signifier qu’ils ne l’ont pas compris.
Il leur explique qu’il a un grand troupeau de moutons de l’autre côté de la forêt, que ses chiens gardent, mais ce n’est pas le sujet. Il a aussi quelques chèvres, et un bouc, cornedefeu!  mais tout ça, peu importe...
- Il faut qu’on range nos  provisions,  monsieur le berger, note Rosalie, en soulevant la toile de la tente.
- Fai-faites... faites donc... Je... je vous emprunte la p’tite qu’a un si beau don... Juste une minute.
- Juste une minute... répète la mère.
Pour un si court laps de temps, peut-on refuser sa fille à un bonhomme qui a fait d’elle une sourcière?
Son chevreau  sous  un  bras, il pose sa main libre sur la nuque d’Alix et la pousse jusqu’au bord du puits que Jean a creusé. Gaspard et Thomas les accompagnent, en criant et gambadant.
- Vous... vous aut’, les garçons,  dit le berger, on se tait... ça... ça  devient sérieux...
Il s’assied sur le talus, dépose sa bête, qui s’efforce de marcher, mais trébuche et dégringole.
- Toi... toi... dit-il à Alix, étend bien les mains, paume vers le bas, pouce contre pouce.
Elle fait ce qu’il lui demande, et continue d’obéir, lorsqu’il la prie de passer ses mains, qui sont bien à plat, sur l’arrière-train de l’animal blessé, en frôlant le poil.
- Concentre-toi, pense à ce que tu fais...
Elle note qu’il ne bégaie plus, mais du diable si elle sait à quoi elle pense! A ses frères peut-être, qui la regardent avec des grands yeux étonnés...
- Je dois  avoir l’air nunuche!... se dit-elle.
Tout à coup, l’homme lâche son chevreau, qu’il maintenait au sol. La  bête  se  relève,  et  non seulement tient debout, mais marche, et commence à brouter l’herbe rare, guérie.
- T’as-t’as tout de la Louise,  Aaa-Alix,  c’est bien comme ça que tu t’appelles, hein?  dit le berger, qui a retrouvé son bégaiement. Elle t’as-as transmis tout son don... Très bien, mais aaa-attention!... Aaa-Alix, attention aux mal... aux maléfices!...  Merci pour le chevreau.

Attention à quoi? Qu’est-ce qu’il a voulu dire?
Sa bestiole bêlante sous le bras, le bonhomme a déjà disparu entre les arbres.

Grand-mère Louise

Ni les parties de croquets ou de petits chevaux, ni la chasse aux sauterelles ou aux papillons, rien ne les intéresse plus, les enfants.
- On va plier bagage! propose Jean.
- Biarritz n’est pas si loin, ajoute la maman.
- Pas question! s’écrie Gaspard.
Ah ! le gentil Balthazar, comme il soutient bien  sa soeur dans son projet!
A l’heure de la sieste, les deux enfants s’enfoncent dans la forêt. Le sentier, d’abord assez dégagé, se ramifie bientôt en étroits passages... Sans boussole, comment s’orienter?
Ils risquent mille fois de se perdre, mais pour finir, la chance leur  sourit. Ils débouchent sur les pâturages, dans la lumière.  A l’horizon, en direction des hautes montagnes, ils aperçoivent le troupeau de celui qu’ils cherchent.
- Allons-y! disent-ils d'une seule voix.
Ils arrivent morts de fatigue à la maison du berger. Celui-ci leur donne à boire, leur fait manger du fromage, et les gronde pour avoir entrepris cette longue marche qui les a conduits jusqu’à lui.
- Je voudrais que vous me parliez de ma grand-mère, lui dit Alix, sans plus tergiverser.
- Hou!... hou!... cornedudiab’... gémit l’homme, la Louise, c’était une sou-sou sourcière, de haute volée, une cé-cé célèbre guérisseuse.
Pressé de questions, le berger se lance dans des explications confuses, d’où il ressort que la mère Goudile, dont on aperçoit au loin la maison, était une amie de la grand-mère d’Alix.
- Mais aaa-attention, les enfants, fait-il,  la Goudile, elle est un brin so-so... un peu sorcière.... Moi, je-je ne la fréquente pas!...
Il n’a rien d’autre à en dire. Point final.
Il ne l'accuse pas de “maléfices”, il ne connaît pas ce mot-là.
Il donne un coup de sifflet, les chiens ouvrent un chemin au milieu du troupeau.

Le bonhomme les accompagne jusqu’à l’entrée de la forêt, mais il refuse obstinément d’entendre à nouveau leurs questions restées sans réponses.


3 - Sorcière ou magicienne?

Un étonnant regard

Vêtue à l’ancienne, châle de laine et longue jupe noire,  la mère Goudile à l’air sévère.
Elle avance d’un pas sur son étroit perron, et lance aux enfants qui marchent vers sa maison:
- Qu’est-ce que vous faites-là?
A cette question, Gaspard, voulant jouer le petit homme qui n’a peur de rien, répond par une autre question:
- Madame, étiez-vous l’amie de Mme Louise, la grand-mère de ma soeur Alix que voici?...
Il secoue le bras de la fillette.
- Je ne reçois pas les enfants sans leurs parents, dit la vieille femme.
- D’accord, fait Gaspard, d’accord, madame... Mais nous, on n’est pas  venu  consulter la  guérisseuse  que vous êtes...
Pendant que le dadais se débat en longues explications, le regard de Goudile se pose sur celui d’Alix et ne le quitte plus. Ce qui est étrange, c’est que la jeune fille n’en éprouve aucune  gêne.  Ce  qui  est merveilleux, c’est que le croisement de ces regards leur permet de converser sans que leurs lèvres bougent, sans que leur gorge émette le moindre son.

GOUDILE
Je sais que tu es la petite-fille de Louise et je vois que tu as le don... puisque tu reçois ma pensée.
ALIX
Dites-moi si ma grand-mère a été victime d’un maléfice?...
GOUDILE
Chère enfant, tu emploies des mots dont tu ignores le sens... Évidemment... puisque tu n’es pas initiée... Il est vrai que les forces du mal ont provoqué par ici bien des malheurs...

Ah! le farceur.
En ce moment, Thomas s’élance, grimpe les quelques marches qui précèdent le seuil et plonge dans les jupes de la vieille dame, en criant : “Un hibou! un hibou!”.
- Bien vu! s’exclame Gaspard, moi aussi je l’ai aperçu, il se dandinait dans l’entrée, poursuivi par un chat...
Comme si cette affirmation lui en donnait l’autorisation, l’aîné se jette derrière son petit frère dans l’antre de la sorcière.
Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, celle-ci fait signe à Alix de les suivre.
L’odeur qui règne dans la pièce n’est pas désagréable  mais forte. A celle de pigeonnier, produite par de nombreux oiseaux de nuit, perchés de tous côtés, se mêle les parfums d’innombrables bouquets d’herbes qui pendent du plafond. Le mobilier, sommaire, ne mérite pas qu’on s’y arrête, mais de nombreux bocaux, rangés sur des étagères et piquetés d’éclats de lumière retiennent l’attention.

Thomas tend la main vers la queue d’une espèce de grande chouette. La bête regarde l’attaquant   s’approcher, placide, ouvrant de grands yeux éberlués.

Gaspard affronte la maîtresse des lieux.
- Madame, commence-t-il bravement, nous sommes venus vous demander si votre amie Louise était  une sourcière sorcière?
Content de son jeu de mots, il sourit béatement.

Le regard de Goudile rencontre celui d’Alix.
GOUDILE
Il faudra que tu reviennes, Alix, mais seule...
ALIX
Vous m’initierez...
GOUDILE
T’initier! Comme tu y vas! Il est vrai que j’éprouve pour toi un amour de grand-mère...

C’est alors que les aigrettes de tous les hiboux se dressent sur leurs têtes, car ils voient la menotte de Thomas sur le point de happer la courte queue de leur compagne la chouette hulotte.
Et hop! le bambin saisit une poignée de plumes, la bête prise bat des ailes et chuinte épouvantablement, tous les hiboux s’envolent en ululant, la maison est pleine de cris, de battements d’ailes et de duvet qui tourbillonne. Les herbes suspendues dansent une folle farandole et les bocaux tremblent sur les étagères.
Un geste de la mère Goudile rétablit le calme.
Les volatiles retrouvent leurs perchoirs.
- Madame, excusez Thomas, il est petit, il ne recommencera pas... implore Gaspard.
- Je vous pardonne bien volontiers, mes garçons, répond la vieille dame, en les poussant dehors. Mais vous le voyez, ma maison n’est pas faite pour les enfants... Rentrez sagement chez vous.

Alix suit ses frères. Au moment de franchir le seuil, son regard lit : “A bientôt, ma fille”, dans le regard de celle qui les congédie .

La Magie Blanche

Le lendemain Alix rejoint Goudile. Celle-ci la reçoit aimablement. Et peu après lui demande :
- Tu veux savoir si Louise était sorcière?
- Mon Dieu! s’exclame Alix,vous lisez dans mes pensées les plus intimes, madame...
- Disons que ta grand-mère  était sourcière, guérisseuse, et, comme moi, magicienne...
- Le berger semble vouloir parler de maléfices...
- Sylvain!... s’exclame Goudile, en fronçant les sourcils. N’écoute pas ce bonhomme,  ma petite
Alix, il penche du côté des forces du mal...
- Il est sorcier, lui?
- Non, mais il voudrait l’être. Il fréquente ceux qui pratiquent la magie noire...
Les yeux de la jeune fille fixent les yeux de la vieille dame. Bien qu’elles soient seules toutes les deux,  leur conversation se poursuit sans que ni l’une ni l’autre ne prononce le moindre mot.
ALIX
Une magie puissante, n’est-ce pas?
GOUDILE
La magie blanche ne l’est pas moins.
ALIX
J’aimerais en avoir une preuve.
GOUDILE
Toi qui as reçu le don de ta grand-mère, veux-tu faire une expérience?
ALIX
Oh! oui, madame...
GOUDILE
Ne me dis plus “madame”, appelle-moi “Mamie”.
ALIX
Oui, Mamie.
GOUDILE
Je te propose un voyage : es-tu prête à partir? Où aimerais-tu aller?
ALIX
J’aimerais voir l’endroit où mon père a coulé... La magie blanche peut-elle exaucer ce voeu?
GOUDILE
C’est bien loin, mais je te réponds “oui”.

4 - Abracadabrantesque

La translation

Mamie Goudile attrape un vieux pot de grès sur l’une de ses étagères. Elle enlève le couvercle, tend le récipient vers Alix et lui dit:
- Prends du bout de l’index de ta main droite une noisette de cet onguent...
Alix s’exécute, la magicienne poursuit :
- Dépose cet onguent sur ton nombril... Ne souris pas ma fille... Dans un instant tu vérifieras l’efficacité de nos pratiques...
Pendant que la fillette répand au milieu de son ventre une espèce de pommade verte, Goudile choisit une fourche de sourcière. Puis elle invite son élève à tenir fermement cet engin par une branche, au bout de son bras gauche bien tendu.
- Dirige la pointe vers la porte, ordonne Goudile, fixe ton regard sur cette pointe, concentre ton attention, ta volonté, ton désir sur le but de ton voyage... Ferme les yeux...
Alix suit scrupuleusement les indications qui lui sont données.
- Après moi répète abracadabra consensus...
- Abracadabra...
- Et maintenant attention, poursuit la magicienne, pose doucement ton index sur ton nombril. A mon signal tu feras un double clic...
La fillette obéit.
- Vas-y, clique!...
Lorsqu’elle rouvre les paupières, Alix plane dans les nuages, avec l’aisance d’une mouette.
Comme elle se sent bien! L’air doux qui la caresse lui fait éprouver des sensations délicieuses. Son corps souple plonge et remonte, décrit de larges cercles, s’abandonne à d’impressionnantes boucles, suivant l’orientation qu’elle donne à la pointe de sa fourche. Mais une voix la rappelle à l’ordre... Ces stratus,   ces  cumulus, tous ces nuages  qui l’environnent parleraient-ils? Non, c’est la voix de la magicienne.
- Cesse de jouer. N’oublie pas que tu veux voir l’endroit où ton père a disparu...
- Où êtes-vous, mamie Goudile?
- Où veux-tu que je sois, je n’ai pas bougé, moi. Mais toi, tu es de l’autre côté du globe... Je te donne un quart d’heure.
Alix pique vers la mer qu’elle voit entre les nuages. Le temps est beau. A perte de vue, les vagues ondulent, vertes, ourlées d’écume, piquetées d’éclats de soleil.
“Je pense à toi, mon papa que je n’ai pas connu... Je me recueille en pensant à toi...”
En vérité, elle est déçue. Où se trouve-t-elle exactement? Qu’est-ce qui lui prouve qu’elle survole le lieu du naufrage?
Tout à coup, son regard découvre au loin, là-bas, un point noir, un objet ballotté par la houle. Elle s’élance, telle une flèche, ses genoux frôlant les flots. Et la voici qui plane au-dessus d’une épave... Qui tourne autour... Qui aperçoit sur la coque une inscription... Elle lit : PPDA, Pierre Pottier d’Accous. C’est à n’en pas douter le bateau de son père.  Son émotion est si forte que c’est à peine si elle entend mamie Goudile qui lui demande de rentrer.
La magicienne insiste. Il faut obtempérer.
Abracadabra..., double-clic sur le nombril.
Quand  elle  reprend  pied  dans  la  maison  de Goudile, le mouvement qui agitait son coeur  n’est pas apaisé.

La formule de l’onguent

La jeune fille est tellement émue qu’elle recourt au langage des yeux.
ALIX
Mon cher papa, comme je l’aurais aimé...
GOUDILE
Tu as maintenant un autre père, et mieux, toute une famille, qui t’attend...
ALIX
Mon Dieu, c’est vrai... Quelle heure est-il?
GOUDILE
Il n’est pas tard, sois tranquille, ma petite Alix. La magie blanche permet à celle qui la pratique de se transformer en pur esprit, afin qu’elle puisse transiter subtilement, à travers l’éther, à la vitesse de la lumière...  Ton voyage n’a duré que quelques secondes.
ALIX
Demain je retournerai là-bas. J’irai jeter des fleurs sur l’épave...
GOUDILE
Demain,   tu  n’iras  pas  jeter  des  fleurs  sur l’épave. Demain tu ne retourneras pas là-bas. Non, Alix, non...
ALIX,  souriante, l’index sur le nombril.
Mamie Goudile, vous ne m’obligerez pas à vous désobéir...
GOUDILE , également souriante.
Tu ne pourras pas me désobéir, Alix, parce qu’une application d’onguent ne permet d’effectuer qu’un seul voyage...
ALIX , d’une oeil implorant.
Vous m’en redonnerez bien un peu, de cette merveilleuse pommade verte...
GOUDILE
Plus tard, oui, quand tu seras initiée... J’irai même plus loin, ma chère enfant... Si tu deviens la magicienne que je crois que tu peux être, je te confierai le secret de la fabrication de l’onguent. Une formule que celles qui nous ont précédées ont mis des siècles à mettre au point... Reviens me voir bientôt, nous reparlerons de tout cela.

Alice prend congé, et court à perdre haleine pour rejoindre sa famille, regrettant qu’un petit clic sur son  nombril ne lui permette pas de franchir la forêt sans s’essouffler .

(à suivre)



















Le don d'Alix ch.5-6-7

5 - Métamorphoses


Un garçon entêté
 
Les enfants sont au bord du puits que Jean a creusé... Les coudes sur les genoux, le menton entre les poings, Alix serre les lèvres. 
- Tant que tu n’auras pas dit ce que tu as fait hier après-midi, gronde Gaspard, on ne te lâchera pas... hein, Thomas?
- Je ne sais pas si j’ai le droit... chuchote Alix.
- Tu dis ça  pour piquer  davantage  notre curiosité... Bravo, tu as réussi... On va continuer à te questionner... Hein, Thomas?
- Oui, d’accord... laisse tomber Thomas.
- Qu’est-ce que tu as fait hier? insiste Gaspard.  Qu’est-ce que tu nous caches?
- Si je vous dis ce que j’ai fait, hésite Alix, vous ne me croirez pas... J’ai... j’ai...
Elle craque. Elle raconte aux garçons son extraordinaire voyage. L’aventure étonne à peine Thomas. Il se lève, il étend ses bras en croix pour faire l’avion, il imite le bruit du moteur et court à travers le champ... Le talus opposé à celui au pied duquel se trouve la source, c’est pour lui l’Australie...
- L’Australie!... marmonne Gaspard, mais c’est à l’autre bout du monde, c’est à je ne sais combien d’heures de vol...
Avec un sourire moqueur, Alix lui lance :
- Je n’ai pas dit que j’avais pris l’avion.  Veux-tu que je recommence mon histoire?... Tu as tant insisté pour connaître mon secret...
- Le pire, pour moi... marmonne Gaspard, c’est que quelque chose me dit que tu ne mens pas... Tu sais quoi? Après déjeuner, on fera semblant de vouloir faire une sieste, et quand Thomas sera endormi, on ira  ensemble chez  Goudile.
Alix aurait bien des objections à formuler, mais trop tard : l’avion, en panne de kérosène, s’apprête à atterrir entre elle et Gaspard.

Le dinosaure à deux pattes

Mamie Goudile fronce les sourcils quand elle aperçoit Gaspard derrière Alix.
- J’espérais que tu viendrais seule, dit-elle à la fillette.
- Madame, dit Gaspard, -permettez-moi de vous appeler Mamie -  Alix m’a tout raconté
- Monsieur Gaspard, permettez-moi de vous dire qu’elle a eu tort... réplique la vieille dame.
- Je suis très discret, Mamie...
- Je n’en crois rien, monsieur Gaspard.
- Très discret, et très désireux d’apprendre. Je serai un excellent élève...
- Il est presque mon frère, plaide Alix. Soyez gentille, mamie Goudile, acceptez-le, je réponds de lui.
- Mais il n’a aucun don! s’exclame la magicienne. Qui plus est, je le sens maladroit, et vantard,  et bavard...
- Il a plein d’autres défauts, poursuit Alix, mais il a aussi bon coeur, et si je lui demande de se montrer réservé, il m’écoutera.
Conciliante, Goudile fait entrer les enfants dans sa maison. Elle leur offre à boire une délicieuse boisson gazeuse de sa composition. 
Puis elle choisit, dans sa réserve de fourches de sourcier, un instrument dont le manche est incrusté d’éclats de pierre de lune.
- Première leçon, dit-elle, disparition-réapparition. On tient la fourche par cette dent, et on prononce les mots suivants...
Mamie Goudile ne s’adresse qu’à la fillette. Que le garçon suive s’il en est capable !
Alix prend la fourche, elle répète la formule magique... Sur leurs perchoirs, les hiboux et autres rapaces d’espèces voisines s’agitent et poussent des petits cris. Leur appréhension se comprend, ils connaissent  la  maison!... A peine l’apprentie a-t-elle achevé sa litanie, que tous les oiseaux de nuit ont disparu. Un silence inquiétant règne dans la demeure.
- Ensuite, ordonne la magicienne.
Quelques mots, quelque gestes d’Alix : la gent ailée réapparaît.
- Deuxième leçon, enchaîne Goudile, métamorphoses.
Alix accorde toute son attention à l’enseignement qui lui est donné. Ce n’est pas elle qui perdra une syllabe des mots qu’il faut retenir. Aussi réussit-elle sans coup férir à transformer les oiseaux en autant de rats  et de souris.
Tous ces rongeurs velus n’ont pas trop de leurs quatre pattes pour rétablir leur équilibre sur les perchoirs.  La fillette abrège leur embarras en leur rendant leurs corps de bêtes à plumes.
- Sensass! s’écrie Gaspard. Madame! madame! ça marcherait sur nous.
Goudile, qui a repris sa fourche, la pointe en souriant sur Alix. Celle-ci disparaît. Nouveau geste et sourde psalmodie de la magicienne : une libellule zigzague à travers la pièce, puis se pose sur le doigt que lui tend la vieille femme.
Quand elle a repris forme humaine, Alix raconte ce qu’elle a ressenti au cours de l’expérience qu’elle vient de vivre.
- On n’éprouve aucune douleur, Mamie, et pourtant...
Gaspard ne l’écoute pas. Il est trop excité... Son agitation le pousse à s’emparer de la fourche que Goudile a posée sur la table. Il en pointe le manche vers lui, et prononce à la hâte les paroles magiques :
- Abracadabra pepsa coli diplodocus...
- Oh! le c.., le sot polisson! il a estropié la formule! s’écrient en même temps Alix et Goudile .
La maison tremble sur ses fondations, les vitres vibrent, le sol craque, les oiseaux affolés se réfugient au plafond. Une volumineuse masse verdâtre, que prolonge une longue queue, emplit la pièce. Ah! le vaurien! Il s’est transformé en dinosaure de la plus monstrueuse espèce! Sa tête, son cou, son train avant sont à ce point démesurés qu’ils ne tiennent pas dans la pièce, ils sont à l’extérieur, et le corps est bloqué dans l’encadrement de la porte. En se dégageant, la bête arrache une partie de la façade.
Et maintenant qu’elle est dehors, que voit-on? On aimerait en rire, mais la situation est dramatique... On voit une brute immonde, une espèce de diplodocus avec des bras minuscules de petit homme à la place des pattes antérieures, avec une affreuse  tête  de lézard, pourvue d’yeux dans lesquels brille le regard d’un Gaspard mortellement angoissé.
- Mamie, sauvez-le, sauvez-le? pleure Alix.
La magicienne répond aussitôt à cet appel déchirant.
Elle rend à Gaspard sa forme de garçon, puis elle  répare sa maison, à grand renfort de moulinets tracés dans les airs avec sa meilleure fourche de sourcière.

La colère de Goudile

Ensuite, sourcils froncés, visage ridé, l’oeil hostile, un  doigt décharné  de  vraie  sorcière tendu vers le coupable, mamie Goudile se lance dans une réprimande mémorable.
- Monsieur Gaspard, j’ai deux mots à vous dire... commence-t-elle.
En vérité, elle en a beaucoup plus de deux!...
Quand elle reprend son souffle, Alix la relaie, avec des "mauvais frère", des "nous faire des peurs pareilles", des "chenapan inconscient", incapable de retenir une formule, des "vilain Balthazar",  "-pour ta punition, je ne t’appellerai plus que Balthazar, na!"
Lorsque la tempête sous laquelle le malheureux garçon a ployé l’échine se calme un peu, les regards de la magicienne et de la jeune fille se croisent.

GOUDILE
Je ne veux plus voir ici ce garçon.
ALIX
Je reconnais qu’il est gênant, mais il a des excuses...
GOUDILE
En souvenir de mon amie Louise, je serais heureuse d’être ta mamie  et ton professeur...
ALIX
Il est mon frère, est-ce que vous le détestez?
GOUDILE
Bien sûr que non! Mais je refuse de l’accepter comme élève... Qu’il s’en aille!

Les enfants saluent respectueusement la vieille dame et se retirent.
Au moment où Alix franchit la porte, mamie Goudile lui transmet un dernier message télépathique : “Fais-moi confiance, reviens me voir cette nuit”. En même temps, elle lui glisse dans la main une petite boîte.

Sous la tente

- A table les enfants! dit la mère.
- Vous avez traîné trop longtemps dans les bois! dit le père. Alix, tu as maintenant deux cours de maths à rattraper.
- Demain sans faute, promet en souriant la fillette.
- A table! A table! répète Rosalie.
Petit Thomas apparaît, une boîte à la main.

C’est celle de mamie Goudile, qui contient une perle d’onguent et une petite fourche magique. Quand il brandit l’objet, qu’il a trouvé sous l’oreiller de sa soeur, celle-ci saute sur lui en rugissant comme une tigresse pour le récupérer.

6 - Les ours

Leçon de télépathie

Quand tout le monde dort, Alix rejoint mamie Goudile par la voie des airs.
La magicienne décide de consacrer la nuit à des explications sur la transmission de pensée.

ALIX, bouche close.
J’ai essayé de vous parler, mamie, quand j’ai survolé la forêt? Vous ne m’avez pas répondu...
GOUDILE
Alors que l’autre jour, j’ai pu correspondre avec toi, qui étais aux antipodes... C’est bien observé, ma fille. Sache que les lois de la télépathie sont complexes... Il nous est difficile, par exemple, de communiquer, sans recourir à la voix, avec d’autres humains qui n’ont pas notre don. Mais avec les animaux, pas de problème...

En ce moment, une sorte de brise, qui caresse les visages d’Alix et de Goudile, soulève les plumes des oiseaux : c’est le grand duc, entrant par la fenêtre. Son vol feutré brasse sans bruit beaucoup d’air. Il se pose...  Comme il est grand! Quel bel oiseau! Son plumage brun fauve est tacheté de gris...  Mais les plumes déployées de ses oreilles et ses gros yeux exorbités expriment la terreur.

Le message du Grand Duc

La magicienne emploie ses pensionnaires à surveiller la vallée durant la nuit.
Grand duc montait la garde sur le toit de la maison de Sylvain, le berger.
Alix le fixe du regard. Elle comprend tout ce qu’il raconte.

GRAND DUC
Une sorcière des grottes du pic d’Anie est arrivée, chevauchant son balai. J’ai cédé la place et observé son manège. La sorcière a agité sa baguette pour maintenir Sylvain dans le sommeil, à l’intérieur de sa maison...
ALIX , étonnée.
A quoi bon, s’il dormait déjà?
GRAND DUC, l'oeil mauvais .
Veuillez attendre la suite, mademoiselle.(S'adressant à Goudile) Les chiens ont commencé a gronder, puis il se sont levés et se sont mis à courir en tous sens... Les moutons bêlaient, trépignaient.. J’ai vu au loin, dévalant la colline, les ours, poussés par les deux autres sorcières... Alors, je suis revenu ici...
ALIX
Pauvre berger!...
GOUDILE
Garde ta pitié pour d’autres, ma fille. Ce Sylvain est un suppôt des soeurs infernales du pic d’Anie. Quand elles l’invitent à leur sabbat, il ne refuse pas de les suivre!...
ALIX
Alors pourquoi l’endorment-elles?
GOUDILE
Justement!... Je me demande ce que mijotent ces fiancées de Satan. Allons y voir , ma fille.

Le carnage

Quelle horreur! Quel massacre! Les chiens sont sur le flanc, inanimés, les yeux grands ouverts, la langue hors de la gueule, les babines ruisselantes de bave épaisse. Au moins ne saignent-ils pas, eux! Mais les moutons!... Une douzaine sont égorgés, éventrés... D’autres, le cou en partie dévoré, dodelinent de la tête, refusant de tomber... Les agonisants, renversés sur le dos, battent l’air de leurs maigres pattes...
Le plus effroyable, c’est le bruit assourdissant des victimes qui bêlent à se déchirer les poumons, c’est le grognement de deux ours qui s’acharnent, sinistres bourreaux, sur le troupeau acculé au pied des rochers, et c’est le rire épouvantable des trois ensorceleuses chevauchant leur balai... Elles sont lumineuses au clair de lune, ces sorcières, vêtues de bleu, de jaune, de vert, comme des fantômes de couleur, et elles tournoient autour des bêtes carnassières pour les encourager....
- Arrêtons cette tuerie! murmure Alix. Attaquons ces  monstres!...
- Il faut tenir compte de leur nombre, ma chérie, et ne pas mésestimer le pouvoir de leur malfaisance.

Alix n’en a cure. Elle sort de l’ombre où elle se cache avec mamie Goudile. Les sorcières l’aperçoivent, foncent sur elle...  et s’enfuient dès qu’elles voient la magicienne.
- Ma chère enfant, quelle imprudence! sourit Goudile. Tu viens de te faire de rudes ennemies.


7 - Un singulier berger

Balthazar vilain curieux

Alix et Gaspard sont assis près du puits. Le garçon presse sa soeur de questions.
- Après le père, le fils!... ça va comme ça! s’écrie la jeune fille. Trois leçons de maths, je viens de revoir, avec Jean!... Et il m’a houspillée pour me demander un plus gros effort, sinon je n’aurai pas le niveau en 4e...
- Je ne vois pas le rapport... répond Gaspard calmement. Je te demande de me raconter ce que tu as fait, cette nuit, ce que tu as vu, ...
- Je te répète que deux ours ont attaqué le troupeau de notre berger... Point barre.
- Ne fais pas semblant de ne pas me comprendre. Dans le feu du récit, tu m’as parlé de vraies sorcières... Je veux savoir.
- Je t’en ai déjà trop dit! Je suis sûre que mamie Goudile ne serait pas contente...
-  Et ça se prétend soeur!  D’accord... grogne le frère mécontent, je me débrouillerai sans toi!

Sieste mouvementée

Quelle chaleur sous la tente! C’est intenable! Et pourtant, les parents dorment. Thomas aussi. Gaspard et Alix font semblant...
Tout à coup, le garçon bouge.
- Où vas-tu? lui demande sa presque soeur
- Chercher un peu de fraîcheur... Dans les bois...

Il se lève, il court à travers le champ, atteint l’orée de la forêt, disparaît sous les arbres.
Quand Alix est sur le point de le rejoindre, il accélère. La forêt est dépassée, tous deux plongent vers la prairie, se retrouvent derrière la maison du berger.
- Que viens-tu faire ici? s’exclame Alix.  Compter les moutons morts? Regarde-les! Quel spectacle, hein?...
Mais la scène de désolation qu’ils ont sous les yeux ne retient pas l’attention du garçon. Ce qui l’intéresse, c’est le troupeau vivant, visible au loin, au flanc d’une colline...
Il se relève, poursuit sa course, Alix sur ses talons, jusqu'au moment où le berger est en vue.
- Holà-oh! l’ami... C’est nous!... crie Gaspard.
- Holà-oh! fait l’écho.
- Holà-oh! enchaîne le berger.
- Holà-oh! dit à son tour Alix, à contre-coeur.

Les plaintes de Sylvain

Les enfants se jettent à l’ombre d’un immense parapluie que le beger à planté dans le trou d’un rocher. Pendant qu’ils reprennent leur souffle, le bonhomme récite la litanie de ses doléances.
-Si, si... vous aviez vu le tata... le tableau! gémit-il Le carnage! Vingt-cinq bêtes per... perdues! Sans... sans parler des éclopées! Non, mais... regardez-les boitiller! Et... et... je n’ai rien entendu!... Les ours sont sang... sanguinaires, ils n’ont rien à faire dans nos montagnes...
- Ils y ont toujours eu leur place, monsieur Sylvain... objecte Gaspard
- Quand j’étais jeu... jeune, il n’y en avait pas...
- Pas loin d’ici, reprend Gaspard, à Oloron,  une chasse à l’ours décore le portail de la cathédrale...
- Et... et alors?
- Alors, comme ce portail à près de 900 ans d’âge, d’après ce qu’on nous a dit, ça prouve que les ours sont chez eux dans les Pyrénées depuis longtemps.
Sylvain fait nerveusement tourner son béret sur sa tête.
- Peu... peu... peut-être! dit-il Mais ils avaient disparu... On s’en était dédé... débarrassé!
- On a bien fait de les réintroduire!...
- Je dis gnon... gnon-gnon..

Les craintes de Sylvain

Soudain, illuminé par une idée si bonne qu’il en oublie son bégaiement, le berger s’écrie
- Dans la décoration des portails d’autrefois, on voit aussi... souvent, d’affreux démons, méchants et grimaçants. A... alors, vous voulez qu’on les réintroduise aussi, dans... dans nos montagnes?
Il rit bêtement.
Alix ne peut se contenir. Elle s’exclame :
- Ils y sont déjà,  Sylvain, avec les sorcières!
- Quelles sorcières?
- Celles qui vous ont empêché de vous réveiller, pendant qu’on égorgeait votre troupeau...
Un doigt méchamment pointé vers la fillette, le berger réplique :
_Tu... tu... surtout pas toi!... Tu n’as pas le droit de dire ça, surtout pas toi!... Petite-fille de... de Louise, petite-fille de sorcière que tu es!
- Monsieur Sylvain, déclare Alix, le regard sévère, monsieur Sylvain, la bonne Louise, paix à son âme, était une amie de mamie Goudile...
- La Goudile, autre sorcière!... lance le berger.
- C’est faux, monsieur Sylvain! Mamie Goudile est généreuse... Et elle ne fréquente pas ces... ces dames de la grotte du pic d’Anie, elle ne les aime pas...

L’homme est pâle comme la mort. Il feint de ne pas comprendre.
- Quelles... quelles dames? demande-t-il.
- Les sorcières de la grotte du mont d'Anie, Sylvain, répète Alix, les sorcières, vos amies.
Le berger cache ses yeux avec ses mains.
- Hou-hou-hou!... gémit-il.Ce n’est pas vrai!... Pas des sorcières! Pas mes amies! Hou-hou-hou!... tais-toi, taisez-vous! Elles sont si puissantes!... Je n’ai rien dit, allez-vous en!
Il porte fébrilement sa main gauche de son épaule droite à son épaule gauche, puis de son ventre à son front. Sans plus s’occuper des enfants, il répète ce geste plusieurs fois.
- Qu’est-ce qu’il fait? s’étonne Gaspard.
- Le signe de croix à l’envers... souffle Alix.
Effrayés, les enfants se lèvent et reculent lentement... Dès qu’ils sont hors de la vue du berger, ils prennent leurs jambes à leur cou.

(à suivre)









































Le don d'Alix ch. 8-9-10

8 - Que préparent les sorcières?

L’incorrigible Balthazar

Alix a obtenu de mamie Goudile le prêt de deux modestes fourches magiques, si petites qu’elles ressemblent à des diapasons.
- Des fourchettes! tout juste bonnes pour survoler un bosquet, plaisante Gaspard, qui n’en est pas moins impatient d’en faire l’essai.
Sa soeur lui en explique le maniement. C’est à peine s’il écoute, il est déjà parti, son instrument entre le pouce et l’index, au bout de son bras tendu.  Son  corps  s’élève  à  la verticale entre les feuillages caressants, puis file à l’horizontale, dans un mouvement ondulatoire qui suit les courbes des frondaisons.
Sa presque soeur le rejoint et le hèle :
- Où vas-tu? Arrête! Arrête!....
Le garçon n’en fait rien. Sa modeste fourchette ne lui permet pas de se déplacer très vite, mais il en exploite au maximum les possibilités. Derrière lui, Alix fait ce qu’elle peut, dents serrées, sourcils froncés. On dirait un conducteur de cyclomoteur buté, voulant en rattraper un autre qui dispose du même engin que lui.
Elle va le rejoindre lorsqu’elle aperçoit, à l’horizon qu’éclaire encore un dernier rayon de soleil, trois points noirs... Trois silhouettes dont le dessin se précise... Les sorcières sur leurs balais. Elle a tout juste le temps de sauter sur le dos de son frère pour l’obliger à plonger vers les bois...
Tous deux parviennent à se redresser avant de disparaître dans le feuillage, et, profitant de l’abri que leur offre les plus hautes cimes des arbres, ils observent la sinistre escadrille.
Les trois ensorceleuses du pic d’Anie décrivent un cercle autour du toit de Sylvain, le berger, puis elles atterrissent et entrent dans la maison.
- Les sorcières, hein?... demande Gaspard
- Oui, souffle Alix.
- Il faut que nous sachions ce qu’elles veulent...
Alix fait de sérieuses réserves, mais la curiosité est la plus forte.
- Oui... dit-elle.

Cabale nocturne

Le frère et la soeur se donnent la main, pour s’encourager mutuellement. Leur diapason magique dans la poche, ils courent d’un pas léger vers la demeure du berger. Ils l’atteignent par l’arrière, la contournent, glissent le dos au mur jusqu’à l’entrée, et tendent l’oreille.
- Mon pauvre Sylvain, se lamente cyniquement une sorcière, tu as perdu vingt-cinq bêtes.
- Les... les.. les zouou... les ours... bégaie le berger.
_ Les ours, c’est vite dit! s’exclame une autre sorcière. Moi, je crois que ces ours ont été guidés... et je pense que tu es envoûté, mon ami...
- La... lalala... Gougou... Goudile? C'est... c'est elle !
- Évidemment. Mais nous sommes là,  enchaîne la troisième sorcière. Nous sommes, tu le sais, fort habiles en désenvoûtement... Seulement, il faut en payer le prix...
- Tout ce que... que... vous voudrez...
- Demain ce sera le sabbat, dit l’une, on a besoin de ton bouc...
- Pour une grande messe noire en l’honneur de Satan, dit une autre.
- A minuit, dans le cirque de Gavarnie...
- Oh! là, là... sss...sss... c’est loin! fait Sylvain.
- Nous lui donnerons des ailes, à ton bouc, hi, hi, hi! Rappelle-toi, la dernière fois que nous l’avons fait voler, hi,hi,hi! Satan était content de se manifester... sous la forme de ton bouc, hi, hi, hi...
Les trois sorcières parlent en même temps et leurs rires résonnent comme des grelots d’enfer.
Alix et Gaspard n’en peuvent supporter davantage... Chacun prend, entre son pouce et son index, la petite fourche magique, et fuuutt! direction la maison.

Mamie Goudile n’est pas contente

Le lendemain...
- Hier, vous avez eu toute la journée pour me rapporter les fourches. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait
- On a voulu profiter de la fraîcheur... dit Gaspard.
- Méchant Balthazar, tu ne vas pas te mettre à mentir à mamie Goudile, lui jette sa soeur.
- On a été retardé... à la suite d’un petit détour... concède le garçon
- Nous sommes allés par la voie des airs jusqu’à la maison du berger ... avoue Alix.
Sur sa lancée, elle raconte à la magicienne tout ce qu’ils ont vu et entendu.
- Un sabbat! oh! là là... s’exclame Goudile. Et vous en  connaissez la date et le lieu... Vous avez eu de la chance que les sorcières ne s’aperçoivent pas  que  vous  perciez leur secret... Elles vous auraient déchirés en charpie...
- On n’a même pas eu peur, fanfaronne le garçon. D’ailleurs, moi, si je pouvais assister à leur réunion, j’aimerais...
- Impossible! coupe la vieille dame. Les profanes que les sorcières invitent sont destinés  à Satan... Ils sont voués à le servir, à l’adorer...
- Il ferait beau voir qu’on m’oblige! s’exclame Gaspard. Tenez, prêtez-moi une bonne fourche, une turbo-fourche à pierre de lune ou de soleil, et vous verrez!...
Mamie  Goudile n’écoute plus ces paroles incohérentes. Elle fixe Alix dans les yeux, et commence avec elle un dialogue muet.

GOUDILE
Pour ta formation, mon enfant, j’aimerais que tu assistes, toi, en ma compagnie, à ce sabbat. Veux-tu?
ALIX
Si c’est possible, j’y consens, mamie.
GOUDILE
Rendez-vous ce soir, à onze heures, à l’entrée de votre tente

9 - Le sabbat

Un voyageur clandestin

A l’heure dite, la magicienne, cheveux dénoués, toute vêtue de blanc, ample châle et longue jupe, atterrit silencieusement dans le champ. Alix écarte la porte de toile. Elle aussi est habillée de blanc : sweat-shirt et jean. 
Elle rejoint la magicienne, qui trace dans les airs, en direction de la tente, des signes magiques.
- Pour que tes parents et tes frères fassent de beaux rêves, explique-t-elle à sa protégée..
- Ils ne s’apercevront pas de mon absence?...
- Ils dorment à poings fermés.
Mamie Goudile semble très sûre d’elle, et pourtant elle se trompe. La toile de la tente tremble, dessine une bosse... Un personnage titubant apparaît, à moitié endormi..
C’est Gaspard, le fantasque, l’entêté Balthazar!
- Alix, gémit le semi-somnambule, Alix, ne me quitte pas, je vais avec toi, Alix!...
- Ne peut-on l’emmener, mamie? s’apitoie la jeune fille.
- Impossible! Pour mille raisons! D’abord, parce que j’ai pris une fourche qui ne peut servir que pour nous deux!... C’est l’une de mes meilleures machines, mais tout de même...
La magicienne pointe le manche  vers le gêneur et dit :
- Abracadabra pepsa coli cattus stricto sensu.
Gaspard disparaît, un chaton apparaît à sa place. Un chaton qui fait des culbutes et roule en boule en direction d’Alix.
- Il est mignon, non?  Il va jouer... dit Goudile, en prenant la main d’Alix. Allons, viens, ma fille,
La magicienne brandit son instrement, comme la statue de New-York la flamme de la liberté. Et elle quitte le sol, lentement, Alix aussi...
- Oh!... fait Alix.
Goudile attribue cette exclamation à l’éblouissement du décollage. Il n’en est rien. Ce sont des petites griffures qui viennent de surprendre la jeune fille...  Des griffes  se sont plantées dans la jambe de son jean, des griffes qui montent, qui montent, jusqu’à son dos, où elles s’immobilisent, solidement plantées dans le coton molletonné du sweat....
Celui qui devine à qui appartiennent ces griffes gagne une médaille en chocolat.

L’assemblée des sorcières

Par la voie des airs, la distance à parcourir est d’environ soixante kilomètres. A quoi bon filer  comme la lumière? La vitesse d’un avion subsonique sera suffisante, d’autant que le spectacle des Pyrénées, illuminées par la pleine lune, est admirable.
Les blanches voyageuses (et le clandestin) survolent la route, encore piquetée des lumières de quelques phares, jusqu’au col d’Iseye. Quelles belles vues entre deux nuages! Ici de hautes parois abruptes, là un cirque verdoyant, où des troupeaux sont regroupés pour la nuit... Et voici, sous l’éclairage pâle de la reine des nuits, les dents de scie monstrueuses de la montagne, des sommets décharnés, des ombres inquiétantes, des pics vertigineux, les neiges éternelles... Le miroir du lac d’Artouste... Le point culminant du Vignemale... La chapelle  de  Notre-Dame des Neiges...
- Nous y sommes, arrêtons-nous, soufflons un peu sur un nuage, propose Goudile.
La magicienne et son élève s’asseyent sur le rebord moelleux d’un cumulus de beau temps.
- Comme c’est immense! Comme ils sont majestueux, ces trois gradins qui forment le cirque de Gavarnie!... Et cette merveilleuse cascade!... s’exclame Alix, les joues rosies par le vol.
- Chut! fait Goudile. Regarde!... Les premiers participants arrivent, là-bas...
Atterrissent en effet des hommes, des femmes, mais aussi des êtres nus, velus, ayant un corps humain avec des ailes dans le dos,  d’autres une tête ornée de cornes et d’un bec crochu. Ceux et celles qui chevauchent des balais ne font pas toujours preuve de  beaucoup d’adresse. Ils dérapent sur des plaques de glace et de neige. Mais cela ne ralentit guère leur élan. Tous se précipitent vers le niveau le plus bas du cirque, au pied de la cascade. Là, des roches plates forment une estrade, devant laquelle brûle un grand feu....
- Attention!... Reculons!... ordonne Goudile.
Cachée avec sa protectrice dans le nuage, Alix voit passer,  cheveux au vent,  trois cavalières un peu particulières, qu’elle connaît bien : l’une, qui mène le train, est vêtue de vert, derrière elle suivent la bleue et la jaune...  Rien là  que de très banal! Ce qui  l’est  moins, c’est qu’elles ouvrent le chemin au bouc du berger...  Il vole, si l’on ose dire d’un quadrupède qui trotte dans les airs.... Ses cornes sont fleuries... Il porte, nouée à son cou, une ample  cape  rouge,  brodée d’or...  Quant à Sylvain, le malheureux!... Peut-être a-t-il été invité à monter à califourchon sur sa bête, au départ d’Accous. Dans ce cas, disons qu’il n’a pas su se cramponner à la barbiche, aux cornes ou aux oreilles de sa monture , car s’il suit, c’est accroché à la queue de l’animal, tournoyant comme une vrille folle.
Pendant que passe ce convoi, la foule  grossit dans le cirque, autour du feu. Sorcières et sorciers déposent leurs sacs,  d’où les diables cornus tirent des poulets, des lapins, un porc, un chien...
- Pourquoi cette ménagerie? demande Alix, qui a repris sa place au bord du nuage.
- Pour les sacrifices... marmonne Goudile. Ils vont verser le sang de ces bêtes dans les flammes...
- Oh, non! ...
Alix pousse ce cri lorsque l’un des monstres tire d’un panier un bébé d’homme, qu’il tient par un pied au dessus du brasier.
Des applaudissements, des rires, des hurlements accueillent l’apparition de cette fragile victime.

Ces bruyantes manifestations redoublent quand le bouc se pose sur la scène de pierre.
Une sorte de folie collective s’empare de l’assistance. Sorciers et sorcières se dénudent. Les démons cornus les aident à se dépouiller de leurs vêtements, les arrachant parfois, tant est grande la fièvre qui les anime.
Sur son socle, toujours vêtu de sa cape rouge brodée d’or, le bouc présente son arrière train à l’assistance. L’un des diables s’approche de lui et lui soulève la queue, pour poser dessous son bec crochu. C’est le signal du baiser, que chaque participant du sabbat doit donner à Satan, à cet endroit de son individu. Car c’est bien de Satan qu’il s’agit, Satan qui habite, pour cette soirée, le corps du bouc de Sylvain.

Lorsque la cérémonie est terminée, le bouc s’installe, assis, les pattes antérieures levées, hiératique, à l’arrière de la scène, au pied de la majestueuse cascade,  dans un fauteuil  que lui offrent les démons.
Alors les huées, les cris stridents, les acclamations reprennent de plus belle. Les sorciers, les démons, les sorcières se lancent dans un folle farandole autour du feu.
La frénésie de la danse faiblit un peu lorsque le sang du premier poulet égorgé au-dessus du feu ruisselle et s’éparpille dans les hautes flammes.
- Après... gémit Alix, ce sera le bébé...
La bonne magicienne décide d’intervenir. C’est alors qu’elle découvre la présence du chaton.
Elle empoigne d’une main ferme la bête solidement accrochée au dos de la fillette, et les entraîne tous deux au plus profond du nuage, pour bien leur dire à haute voix, à très haute voix, sa façon de penser.
- Vous êtes des petits inconscients!...
- Le temps presse, mamie... objecte Alix.
- Tu as raison...

Balthazar n’en rate pas une

Deux libellules, Goudile, Alix, et un chaton (on le connaît) se cachent derrière une saillie de roc, au pied de la cascade. L’eau qui les éclabousse ne gêne guère les insectes aux ailes transparentes, mais elle déplaît souverainement au petit griffeur indiscipliné.
A quelques pas d’eux, maître Bouc, autrement dit Satan, continue de distribuer ses faveurs à ses vassaux en échange de l’hommage qu’ils lui rendent.
- Tu seras indemnisé comme tu le mérites, dit-il à Sylvain, et ton troupeau restera sous ma protection...
Voir le berger agenouillé, prosterné, cassé en deux, frottant son indigne front contre la roche verglacée, pour tout dire mué en adorateur de son bouc,  cela vaut le coup d’oeil!
Suivent les trois sorcières du pic d’Anie. Elles sont jeunes, nues, échevelées, et l’on pourrait dire belles, si la haine ne défigurait pas leur traits.
- Quoi de neuf dans la vallée d’Aspe? demande Satan.
- Un grand malheur, maître, dit l’une, une descendante de Louise est arrivée
- Souvenez-vous, ricane une autre, Louise ! Louise... qui fut tuée par un éclair... bien dirigé, hi-hi-hi...
- Sa petite-fille a le don, Monseigneur, et l’horrible Goudile l’initie...
- Il faut faire quelque chose ...

Les libellules tendent l’oreille. Cette conversation les passionne... C’est  le  moment que choisit Gaspard-le-Chaton pour sortir de sa cachette. Il croit que son apparence le protège. Il veut voir Satan de près.

Catastrophe! Il traverse l’estrade, dérape sur une plaque  humide, se punit en essayant de se mordre la queue, fait mille contorsions, mille grimaces...

Tous les participants le remarquent, rient de lui, le montrent du doigt... Une rumeur naît, se transforme en clameur, gonfle, gonfle...
- A mort! A mort!...
Le préposé aux sacrifices lâche les pattes du chien qu’il s’apprêtait à égorger. Il marche vers le chaton, s’en saisit, lui lie les pattes... Tout va très vite. Le chaton pend, tête en bas, au-dessus des flammes. La lame du bourreau jette de sinistres éclats.
- A mort! A mort!...
La lame s’élève... Mais le bourreau doit porter la main à son oeil. Quelque chose vient de le frapper... Il se frotte l’oeil... Il n’y voit plus guère de cet oeil-là, mais il lui reste l’autre. Il lève son couteau... Toc! il doit frotter son autre oeil... Une bestiole le harcèle, vrombissante, furieuse, roulant d’effroyables yeux dont les multiples facettes jette des éclairs... C’est une libellule.
S’il comprenait le langage des libellules, l’égorgeur entendrait : “Arrête, misérable!... C’est mon Balthazar que tu assassines, un chenapan que j’aime, parce qu’il est mon presque frère... Arrête, où je te crève un oeil et j’entre dans ton crâne pour te ronger le cerveau!”

Quand la passion les emporte, même les libellules ont un langage excessif.
Pour se  frotter  les  yeux,  pour  protéger sa  tête, l’homme laisse tomber le chaton à ses pieds. C’est alors qu’un aigle royal plonge sur cette boule de poils et l’emporte dans ses serres.
L’oiseau monte à tire d’ailes vers un cumulus de beau temps dans lequel il disparaît. En bas, ceux qui ont de bons yeux notent,  dans le sillage de l’admirable rapace, une petite tache sombre... - oh! minuscule, c’est une libellule.


10 - Sauvetage du bébé

Le vol de l’aigle

Dissimulés dans le confortable nuage, la magicienne et sa disciple retrouvent leur blanche vêture et leur apparence habituelle. Quant au bébé chat, il reste ce qu’il est, car il faudra bientôt songer au voyage de retour.
- Vous  avez  entendu,  mamie,  ces  affreuses mégères du pic d’Anie? s’exclame Alix. Elles avouent qu’elles ont fait périr par la foudre ma bonne grand-mère!
- Ce qui est regrettable,  répond Goudile,  c’est que ce méchant chaton ne nous ait pas permis de les écouter plus longtemps. Elles parlaient de toi, ma chère enfant, et je me demande bien ce qu’elle manigancent...

Pendant ce temps, dans le cirque, l’épouvantable cérémonie se poursuit. Sorciers, diables, sorcières et tous leurs invités participent maintenant à une messe noire. Sorti dont ne sait où, un dragon à tête humaine élève au-dessus d’un autel improvisé une rondelle de navet en guise d’hostie. Un autre apporte le bébé...
A ce moment, Alix se penche au bord du nuage.
- Mon Dieu!... s’écrie-t-elle.
Goudile se penche à son tour. Elle voit en quel danger se trouve le jeune enfant. Sans hésiter, elle tourne vers sa poitrine la pointe de sa fourche magique... L’aigle qui a sauvé Gaspard-le-Chaton déploie ses ailes et descend, en décrivant de larges cercles, vers les officiants sacrilèges.
Le monstre qui singe la messe dit:
- Toi, fils de Lucas,  lequel a refusé de se soumettre à Mammon, toi, fils d’Henriette, laquelle a repoussé Astaroth, toi, enfant du village d’Artouste qui s’est  moqué d’Azazel, tu dois mourir... meurs donc!
Pauvre petite victime, qui va perdre la vie parce que trois compagnons de Satan n’ont pas fait ce qu’ils ont voulu dans une petite localité des belles Pyrénées!...

Le sacrificateur lève son instrument. Le bébé, tenu par les pieds, tête et bras pendants, son petit bedon nu agité de sanglots étouffés, va mourir d‘une mort atroce, saigné à blanc... La lame du couteau brille...
L’aigle plonge et arrache la victime à ses bourreaux.
Revenu dans le nuage, le bel oiseau redevient la magicienne qu’attendaient avec impatience Alix et son chaton. Une magicienne pressée.
- Ne perdons plus de temps, dit-elle, car il nous faut passer par Artouste et nous y arrêter pour y déposer notre précieuse charge. Si perfectionnée qu’elle soit, ma fourche va peiner.

Elle prend le bébé sous son bras, Alix le chaton en croupe, et fuuutt!...

Délicate attention 

Quand ils arrivent au-dessus d’Artouste, il n’ont pas à chercher longtemps la maison dans laquelle il manque un bébé.  Ils survolent une ferme. Ils aperçoivent une jeune femme, qui arpente son verger en poussant des hauts cris et en s’arrachant les cheveux... Son mari pleure, affalé au coin de la grange.
- Je te confie pour un instant ma fourche, dit Goudile à Alix, je vais me transformer à nouveau en aigle...
- En aigle!...  Mais vous allez faire mourir de peur cette pauvre mère! objecte Alix. Permettez-moi de vous soumettre mon idée, mamie.
La jeune fille demande à la magicienne de la muer en cigogne. Son voeu satisfait, elle survole quelques cours et trouve un grand torchon, qu’une lavandière à laissé sur un fil. Voilà qui sera bien pour envelopper le bébé...

Et peu après :
- Miracle, miracle! Lucas, viens voir!... s’écrie Henriette, la jeune mère, éperdue de bonheur, quand la blanche cigogne dépose à ses pieds son enfant.

(à suivre)















Le don d'Alix ch.11-12-13

11 - A chacun sa vérité

La dispute

Alix et Gaspard  ont rejoint le berger dans un vaste pacage, à flanc de colline.
Les aiguilles d’Ansabère et le majestueux mont d’Anie ferment l’horizon.
L’air est pur, le temps doux, le soleil brille.
- Je bébé... je bégaie... dit Sylvain à Gaspard, et ça tete... tete... te fais rigo... rigoler, toi!
- Oh! non, m’sieur, proteste le garçon.
Sylvain pointe le doigt en direction d’Alix :
- Et toitoi... toi?
- Moi non plus, je ne ris pas, m’sieur, dit Alix
- Non, mais tutu... Tu ne fais rien!...
- Que voulez-vous dire?
Sylvain lui prend les mains et les attire au-dessus de sa tête :
- Fais comme poupou... pour le cheche... vreau. Otete... ôte-moi mon bébé... bééé.... gaiement.
- Vous croyez?...  fait Alix, mains étendues.
- Mais bien sûr que j’y crois, dit Sylvain, en secouant la tête comme un chien qui s’ébroue. A juste titre... Tu vois, je ne bégaie plus. Je te remercie, mais je ne devrais pas...
- Voilà bien la meilleure!... Bonjour la reconnaissance! ricane Gaspard.
- Non, je ne devrais pas, parce que mon bégaiement, que j’ai traîné tant d’années, c’était un mauvais sort que la Louise m’avait jeté... grogne le vieux berger.
- Ma grand-mère? C’est pas vrai! s’écrie Alix. 
- Oui, ta grand-mère, soi-disant guérisseuse, mais bien plutôt envoûteuse, ensorceleuse et pour tout dire sorcière de la pire espèce...
- Je n’en crois pas un mot, monsieur Sylvain! Elle était l’amie de mamie Goudile!...
- Autre enchanteresse de la main gauche! A elles deux, elle ont déclenché plus d’orages de grêle, de sécheresses, de maladies dans les vignes et d’épidémies dans les troupeaux que... que... que le diable et son train.
- Vous mentez!... s’emporte la jeune fille. Vous oubliez les sorcières du mont d’Anie...
- Elles n’existent pas! crie le berger.
Gaspard entre dans le jeu, disant :
- Elles fréquentent Azazel, Astaroth et Mammon... les compagnons de Satan ...
Terrorisé, l’oeil hagard, les joues creusées par l’angoisse, Sylvain fait à plusieurs reprises le signe de croix à l’envers.
- Hou! hou!... Non, pas Eux... gémit-il. Pas Lui!... Je ne les connais pas!... Pas même les dames du pic d’Anie...  Qui vous a dit?... La Goudile?...
- On parle aussi d’un bouc...  dit Gaspard.
Le berger lève le long bâton qui ne le quitte jamais... Va-t-il assommer les enfants?
Soudain, un affreux rictus déforme son visage. Une meilleure idée lui est venue... Il  excite ses chiens... Il offre à ces bêtes féroces des proies à dévorer...
C'est alors qu'une palombe passe dans le ciel. Serait-elle intéressée par le spectacle de ces jeunes gens en danger? Elle plonge... Alix et Gaspard disparaissent... Deux papillons s’envolent sous le nez des fauves médusés... Bravo mamie Goudile!

 

Mise au point de Goudile

Elle raconte aux enfants comment la bonne Louise avait longtemps  soigné  Sylvain  et  les bêtes blessées ou malades de son troupeau, jusqu’au jour où ce berger, comme tant d’autres, avait vendu son âme au Diable par l’intermédiaire des sorcières du pic d’Anie.
- Il a vendu son âme au diable?...
- Je vais tout vous dire...
Harcelé par la Jaune, la Bleue, la Verte, ou les trois à la fois, le matin au petit jour, ou quand le brouillard tombait le soir, ou les nuits de pleine lune, Sylvain avait trahi  sa bienfaitrice, et répandu mille calomnies dans les villages de la vallée. Temps exécrable, mauvaises récoltes, bétail victime d’une épidémie : tout était la faute de la prétendue guérisseuse. Haro! haro! sur elle! Pour réduire la portée de sa voix calomnieuse, Louise l’avait rendu bègue.
Pauvre Louise! elle avait longtemps résisté aux méchancetés des servantes de Satan.
Celles-ci n’avaient pu venir à bout d’elle qu’en obtenant de leur maître qu’il la foudroie.
Et voici que la petite Alix se présente comme une réincarnation de sa grand-mère!...
- Mes enfants, conclut Goudile, vous devez vous attendre à ce que le berger, poussé par les puissances du mal, vous tende des pièges. Si vous le voyez rôder autour de chez vous, évitez-le.

12 - Ophélie, Sophie et Vanessa

 

La meilleure défense

Le lendemain, Alix va seule chez Goudile.
Gaspard ne tarde pas à s’ennuyer. C’est alors que lui vient une idée... peut-être bien napoléonienne. N’est-ce pas Napoléon qui disait : la meilleure défense, c’est l’attaque ? 
Au pas de course, notre héros traverse la forêt. Il aperçoit au loin les moutons, la silhouette du berger, et sa maison, qu’il parvient à atteindre sans être vu. Il entre.
L’intérieur rustique n’offre rien qui mérite d’être noté. Le garçon poursuit sa perquisition, non sans jeter de temps à autre un regard vers celui dont il viole le domicile. Et soudain... Voilà Sylvain qui revient chez lui! A grands pas!
Que faire? Où se cacher?
Le cerveau du gamin fonctionne à la vitesse d’un ordinateur. Le berger a-t-il avec lui ses chiens? Non, il leur a laissé la garde du troupeau. Une chance!... La moitié de la pièce est plafonnée avec de grosses planches... Au-dessus des planches, du foin... Une chaise, il grimpe, s’accroche des  deux mains  au plafond,  un rétablissement acrobatique, comme seule la terreur permet d’en réaliser... Il est dans le foin, enfoui, écrasé... La tête assez haute pourtant pour qu’il risque un oeil...
Alors là, c’est incroyable!...
Sylvain entre...  Ils sont quatre.
Eh, oui... Sylvain, le berger, franchit seul le seuil de sa maison... Gaspard le voit...  Mais peut-être l’enfant cligne-t-il? Peut-être a-t-il cligné... Et durant ce battement de paupières, trois femmes sont entrées, sont apparues...
Toujours est-il qu’elles sont là : la Bleue, la Jaune, la Verte.  Belles, vêtues de longues robes de soie.

 

Projet de guet-apens
 
Les sorcières reprennent une conversation qu’elles avaient avec le bonhomme. Au début, Gaspard ne comprend rien à ce qu’elle disent,  mais comme  elles s’interpellent l’une l’autre, il apprend à les connaître.
Sophie-la-Bleue se montre la plus sotte, la plus bavarde. Elle est toute en rondeurs, les joues épanouies, la poitrine généreuse, la fesse rebondie.
- Par Belzébuth, et au nom de tous les siens,   haut les coeurs, mes soeurs! lance-t-elle.
- Facile à dire, ma chère Sophie, mais que proposes-tu? siffle Ophélie-la-Jaune.
Les lèvres d’Ophélie sont pulpeuses, elle est mince comme une liane, mais son museau pointu respire la traîtrise.
- N’oublions pas notre but, nasille en souriant Vanessa, nous voulons faire disparaître Alix.
Vanessa-la-Verte est petite, joliette et mignonnette, elle ricane tout le temps, bêtement, mais quoi qu’elle fasse, on la devine plus perfide et hypocrite que niaise.
- Il faut essayer de l’attirer, avec son  grand frère, cornedediou, gronde le berger... Le garçon est un benêt...
- Il est mou comme une nouille et bête comme une patate... commence Sophie, je veux dire...
Mais elle ne sait plus bien... Elle a perdu le fil de sa pensée. Dans le foin, Gaspard ne s’en plaint pas, car c'est de lui que l'on parle...
Les comploteurs en sont là de leur projet, quand un un chien entre dans la maison. Quelles nouvelles du troupeau vient-il donner à son maître? On ne le saura jamais. Car l’animal s’assied en grondant, tête levée, babines retroussées,  le regard rivé au grenier.

Déjà Sylvain tire la table, grimpe dessus, saute dans le foin et a tôt fait de débusquer le pauvre Gaspard. L’enfant se débat, tente de s’échapper... Avant qu’il atteigne la porte, les  servantes du diable pointent vers lui leurs baguettes magiques? L’enfant s’arrête, bloqué dans son élan, immobilisé, paralysé.
Il est en leur pouvoir. Il doit leur obéir.
Un instant plus tard, quel est ce point noir qui file à travers les pâturages, franchissant d’un seul saut les
bosquets,  les collines,  les  éboulis  de  roches? C’est notre Balthazar, spécialiste de l’attaque défensive, et
qui court, et qui bondit, harcelé par les baguettes qui le piquent au bas du dos.

De la râpure de cloche
Chez mamie Goudile, la leçon porte sur la fabrication de l’onguent.
- Outre du sang de chauve-souris et de la suie, explique la magicienne,il faut du sang de huppe et de la râpure de cloche...
- De la râpure de cloche!... De cloche de clocher?...
- Eh! oui, ma petite chérie. Sans râpure de cloche de clocher, pas de bon onguent.
- Mais, le bruit de la râpe!... Cela doit faire un tintamarre terrible!
- Nous choisissons les nuits de grand vent... Hélas!  les sorcières aussi...
La bonne magicienne sourit à son élève... Elle semble hésiter à poursuivre... Puis se décide.
- C’est au cours d’une nuit de grosse tempête, dit-elle, que Louise, ta grand-mère, a croisé Guillemine, la mère du trio infernal...
- De la Bleue, de la Jaune, de la Verte?...
- Oui, de Sophie, d’Ophélie et de Vanessa.
- Que s’est-il passé?
- Le tonnerre grondait... Louise et Guillemine se sont reconnues à la lumière des éclairs... Chacune a voulu repousser l’autre loin de la cloche que l’une et l’autre voulaient râper... Fourche contre baguette... Toutes les deux au sommet de leur art. Le combat, commencé dans le clocher, c’est poursuivi à l’extérieur, dans les airs, dans le ciel... Dans le noir, dans les nuages, sous le firmament déchiré par d’éblouissantes clartés...  Leurs armes magiques tiraient des rayons mortels....
- Ma grand-mère a gagné, dites, mamie?
-Ta grand-mère, c’était saint Michel, et Guillemine, le monstre de l’Apocalypse, s’enflamme Goudile. Pour finir, la servante de Satan a explosé, et sa poussière, regroupée en petit nuage, gros comme un poing, s’en est allé rejoindre son maître, en enfer.
- Bien fait! Bravo! Vive ma grand-mère Louise!
- Malheureusement, il y a une suite... Les filles de Guillemine ont vengé leur mère...Ces furies, déchaînées sont allées secouer l’océan devant un frêle esquif appelé PPDA...
- Oooh! fait Alix, toute pâle.
- Et ça ne leur a pas suffi?... Plus tard, elles ont déclenché un orage et, avec l’aide de Satan, attiré Louise sous un arbre de sa cour...
Le vol feutré de la hulotte met un terme au récit de Goudile. La magicienne interroge du regard l’oiseau.
- Alerte!... dit la hulotte, Gaspard est prisonnier des sorcières du pic d’Anie. Elles l’ont conduit tambour battant aux aiguilles d’Ansabère. Elles le retiennent sur le sommet le plus haut.

13 - La bataille d’Ansabère

Un héros en perdition

Deux grives survolent, aile contre aile, les vastes pâturages du cirque de Lescun. Les aiguilles d’Ansabère ferment l’horizon.
Peu après, les oiseaux se posent sur une pointe escarpée. A l’est se détachent, sur fond de ciel bleu, les  pics qui dominent la crête.
- Oh! oooh!... mamie... mamie! dit Alix-la Grive, de mon oeil vif d’oiseau, je vois quelque chose qui bouge sur le plus haut sommet... Et mon coeur me dit que c’est Gaspard! Mon Dieu,faites quelque chose! Faites que je voie mieux ce qui se passe là-bas!...
La jeune fille se désole si fort que la grive magicienne décide de la transformer en lynx.
- C’est bien lui! s’écrie Alix, je le reconnais parfaitement avec mes yeux de lynx...
Goudile, qui se métamorphose elle aussi en fauve roux tacheté de noir, s’allonge à plat ventre à côté de sa protégée.
- Hou! regardez, mamie, rugit sourdement Alix, les trois sorcières balancent Gaspard, elles vont le jeter dans le vide... J’y vais!...
- Tu oublies que tu es un lynx! réplique Goudile.
- Il faut faire quelque chose!...
- Ma chère enfant, nous venons d’assister à une scène de provocation, qui nous a été offerte parce que nous avons été repérées. Si ces furies voulaient nous attirer là-bas, elles n’agiraient pas autrement. Soyons patientes et réfléchissons un peu, si nous voulons reprendre l’avantage.

La torture de l’otage

Ophélie-la-Jaune, qui a fendu l’azur comme un rayon de soleil, atterrit. Les yeux brillants de haine, elle rend compte de sa mission.
- Le doute n’est plus permis, ce sont elles : l’horrible Goudile, et pire qu’elle, ladite Alix....
- En elle survit la sève de sa race... dit Sophie.
- Qu’elle périsse! dit Vanessa
- Il faut l’attirer ici, où nous la sacrifierons, à la face du ciel!... reprend Sophie.
- J’ai une idée!... suggère Vanessa, d’une voix fielleuse. Faisons hurler celui-ci...
Son doigt désigne leur prisonnier.
Le garçon, assis, tête baissée, serre tant qu’il peut ses genoux dans ses bras. En un instant, il est étendu sur le dos, écartelé, poignets et chevilles enchaînés au rocher. Il crie :
- Au secours! au secours!
- On ne l’entend pas ce chérubin! gronde Sophie, en lui donnant des coups de pied.
- Au secours!
Ophélie élève sa baguette, qui se transforme en massue. Et vlan! elle frappe une cuisse du malheureux. On entend l’os craquer.
- Au secours!...
Vanessa pose un pied sur le  poignet gauche du supplicié. Son bras est armé d’un marteau. Elle se penche, vise le pouce, pan!...
- Et d’un! fait-elle
Quand elle arrive à cinq, les cris du garçon martyrisé sont tels que la ligne de crête qui ferme la vallée semble trembler sur ses bases.

Tactique et stratégie

Alix n’y tient plus. Elle s’élance...
Dans sa précipitation, la jeune fille oublie de se métamorphoser en mouette ou autre oiseau réputé pour la qualité de ses vols planés. C’est un fauve, dont les longues pattes brassent l’air lentement, qui s’élève au-dessus du massif rocheux. Ses oreilles, prolongées par des poils raides formant des pointes, prennent le vent. Sa courte queue lui sert de gouvernail. La bête décrit dans le ciel un large arc de cercle, pour mettre le soleil derrière elle, et éblouir ceux qu’elle veut surprendre. Puis elle attaque en piqué.
Dans un premier temps, le sinistre trio est tellement étonné qu’il en demeure pétrifié.
Le lynx se précipite sur le pauvre Gaspard crucifié... Il lui lèche le visage... Il le couvre de sa fourrure pour l’abriter de nouveaux coups...
- Je veux te sauver mon Balthazar...
- Il est trop tard, Alix, ma presque soeur... Je t’aime Alix, je te le dis bien fort parce que je vais mourir... Mais va-t-en ! Va-t-en!...
Les sorcières sont revenues de leur surprise. Chacune braque sa baguette sur Alix-le-lynx, qui se trouve prise dans un faisceau d’éclairs  rouges. Un  rayon  lui  brise  une patte, elle recule, bascule dans le vide... Sa vie se joue en une fraction de seconde... Elle parvient à se rétablir et à s’éloigner en rase-motte.
Peu après, la magicienne doit recourir à tout son art pour la soigner.
- Je veux repartir à l’attaque! dit la fillette.
- Elles sont trop méfiantes ma chérie!
En ce moment, la hulotte se pose sur l’étroite plate-forme occupée par les lynx.

La hulotte rend compte de la faction dont Goudile l'avait chargée.
- ça va mal chez les Letourneur...dit-elle. Petit Thomas n’arrête pas de pleurer. Les parents fouillent les bois pour retrouver Alix et Gaspard...
- Je vais les rassurer... dit Alix
- Tu n’en feras rien, dit Goudile. L’arrivée de la hulotte me donne une autre idée. Nous allons attaquer l’ennemi à trois, ce qui change tout!
Voilà comment nous allons procéder...

Pourra-t-on sauver Gaspard?

Trois hulottes, les ailes largement déployées, planent au-dessus de la roche sur laquelle gémit le supplicié. Les sorcières tortionnaires lorgnent d’un oeil soupçonneux ces volatiles que l’on voit rarement au soleil.
- Nous vous avons reconnues... siffle Ophélie.
Vanessa se munit subrepticement de sa baguette magique et tire sur un oiseau qui la frôle...
- Manqué! rage-t-elle. Sophie, Ophélie, aux armes! Détruisons cette sale engeance!
Les trois soeurs infernales mitraillent l’étrange escadrille qui l’assaille. La plus haute aiguille du massif d’Ansabère est couronné d’éclairs rouges.
Mais les hulottes s’attendaient à cette riposte. Elles échappent aux rayons mortels en volant en zigzag, en changeant à tout instant d’altitude, en serrant de près le rocher, ce qui leur permet de disparaître aux yeux des sorcières. Ce manège dure longtemps...
- A vous maintenant!... ordonne Goudile aux deux autres hulottes.
De l’abri d'un rocher, Alix jaillit transformée en jeune fille, cheveux dénoués, tee-shirt frissonnant dans le vent.
-Vous ne m’aurez pas! crie-t-elle aux sorcières qui la mitraillent, avant de replonger muée en oiseau.
Elle répète plusieurs fois cette manoeuvre, tantôt hulotte, tantôt fillette.
Les sorcières ont les nerfs en pelote. Elles enfourchent leurs balais, prêtes à démarrer...
Une hulotte se montre à nouveau. 
La voix d’Alix se fait entendre,  les provocations  jaillissent plus cinglantes encore que les précédentes :
- Jamais vous ne m’aurez, empotées, sorcières d’opérette, ensorceleuses à la noix, bye-bye!
Et la hulotte s’échappe à tire-d’aile en direction de la forêt.
Les soeurs infernales se lancent à sa poursuite.
Le plan de mamie Goudile a réussi.
C’est la vraie hulotte que les sorcières poursuivent. Ne nous faisons pas de souci pour la dévouée servante de la magicienne : elle sera bientôt dans son domaine, à l’abri des sous-bois.

Premiers soins

Le transport du blessé, par la voie des airs, du sommet de l’aiguille à la maison de Goudile, a été long et délicat. Mais la magicienne a plus d’un tour dans son sac. Dieu merci!... Car il lui faut encore recourir à toute sa science, à toutes ses connaissances, et à toutes ses réserves de bonnes plantes, de sirops, d’huiles essentielles, de baumes et de pommades, pour guérir le pauvre Gaspard.
- Aucun organe vital n’a été touché, dit-elle. Les os se ressouderont rapidement...
- Il pourra bientôt remarcher? demande Alix.
-  Bientôt... bientôt!... Mais tu ne crois tout de même pas qu’il va repartir en trottant avant la tombée de la nuit!...
- Que vont dire nos parents?
- C’est une question que ton farfelu de frère aurait dû se poser avant...
Alix soupire et pense : “Brave Goudile, comme tu redeviens vite mamie-la-morale  dès que le danger est écarté”.

Drôle de visiteur

En ce moment, on toque discrètement à la porte, et, sans même avoir été invité à entrer, Sylvain fait un pas à l’intérieur de la pièce. Sur leurs perchoirs, les oiseaux s’agitent, comme si la présence de l’intrus les dérangeait.
- Qu’est-ce que tu veux? demande rudement la magicienne, penchée sur Gaspard.
- Je venais aux nouvelles, répond le bonhomme.
- Pour en donner à tes amies les sorcières !
- Elles ne sont pas mes amies! Au contraire... J’ai des doutes, pour les ours...
- Tu as raison, change de camp... sourit Goudile. Range-toi du côté des vainqueurs!
- Je  ne  vois  pas  ce  que vous voulez dire, grogne le berger. Moi qui ne pense qu’à rendre service!... J’ai un renseignement pour vous...
- On n’a pas besoin de toi, Sylvain. Sors d’ici!
- C’est au sujet des parents de ces gamins...
- De quoi s’agit-il? s’écrie Alix. Répondez-moi, monsieur Sylvain... Mamie Goudile, dites-lui de parler...
- Nous t’écoutons, dit Goudile, l’air sévère.
- Ces pauvres gens sont affolés, courant de-ci de-là, criant qu’on leur a pris leurs enfants!...   Alors  moi, comme j’avais vu de loin du remue-ménage du côté des aiguilles d’Ansabère, des éclairs dans le ciel, moi, pas plus bête qu’un autre, j’ai fait le rapprochement. Je veux dire, j’ai pensé à vous... je vous les ai amenés. Ils sont là...

Des parents anxieux

Un bruit, du côté de la porte restée ouverte, se fait entendre. Jean, petit Thomas sur ses épaules, et Rosalie font leur entrée.
- Mon fils!... s’exclame Jean.
Il dépose Thomas et se précipite vers le chevet de son aîné, qui somnole, les yeux clos, sur un matelas bourré d’herbes odorantes.
- Qu’est-ce qu’il a?
Goudile le rassure.
Alix s’est jetée au cou de sa mère et reste blottie dans ses bras. Thomas a suivi son père. Il mouille d’un baiser la joue de son frère.
- Il faut le conduire à l’hôpital, murmure Jean, je vais téléphoner, pour appeler un hélicoptère...
- Faites comme vous voudrez, monsieur, dit la magicienne, mais je peux le guérir si vous acceptez mon aide. Regardez...
Elle masse avec beaucoup de douceur la cuisse de Gaspard. L’énorme bleu qui la couvrait se résorbe lentement.
_ Soit!...Mais comment tout cela est-il arrivé? Vous êtes allés dans la montagne?...
Silence gêné de la magicienne et de son élève.
- Gnon, gnon, gnon! s’exclame Sylvain, que tout le monde avait oublié.  Gnon, gnon, gnon, pas  dans  la  montagne, mais dans le pâturage où j’étais, ç’a été une mauvaise chute, j’ai tout vu, et en tant que témoin oculaire, je peux dire qu’il a buté sur une pierre...
Oh! le gros mensonge ! Mais à quoi bon tourmenter les parents avec des histoires de sorcières.
- Il a donc heurté cette pierre, poursuit le berger, à un endroit où la roche empêche l’herbe de pousser, ce qui fait qu’étant mal tombé, il s’est blessé...
Heureusement qu'il n’est plus bègue, sinon on y passait la nuit. 

 

Le don d'Alix ch.14-15-16

Le don d'Alix  Chapitres 14 - 15 - 16


14 - Le repaire des sorcières

Une surprise

C’est l’heure du dîner. La famille est à table. Gaspard étant guéri, Jean propose l’ascension du pic d’Anie. On confiera Thomas à la marchande de bonbons, au pied du mont.
- D’accord! fait Thomas.
- Jamais de la vie! s’exclame Rosalie. Tu as vu la hauteur! Au moins 3000 mètres!...
- Non... réplique le père. Je me suis renseigné au village... 2504 mètres exactement. Quatre heures de marche... Et j’ai tout prévu. J’en ai parlé à Sylvain, le berger...
- Il est gentil Sylvain, dit Thomas. Il m’a fait monter sur son bouc, un jour que...
- Sur son bouc! s’exclament en choeur Alix et Gaspard.
- C’est vrai qu’il est gentil, poursuit Jean, c’est pourquoi je l’ai engagé.
- Engagé! s’exclame Gaspard.
- Pour quoi faire ? demande Alix.
- Pour nous conduire, dit Jean. Sylvain faisait partie des Guides de la vallée d’Aspe quand il était plus jeune.

L’escalade

Le cirque de Lescun est un site superbe, peut-être le plus beau des Pyrénées. Nos héros ne s’en lassent pas...  Ils grimpent depuis deux bonnes heures, lorsque le berger rejoint Gaspard et Alix, qui ont quelques pas d’avance. A voix très basse, il leur dit :
- Voyez ce bout de sentier, sur notre droite... Nous ne le prendrons pas, pour deux raisons : la première, parce qu’il ne conduit pas au sommet...
Sylvain se tait, pour mieux piquer la curiosité des enfants.
- Et la seconde? fait Gaspard.
- Ce bout de sentier... (le bonhomme prend tout son temps) ce bout de sentier mène à la grotte de qui vous savez.
Pétrifiés, Alix et Gaspard font semblant de renouer les lacets de leurs baskets... Ils se laissent doubler par leurs parents, que le guide suit.
Que faire? Oseront-ils jeter un oeil?...
Gaspard s’aventure le premier sur l’étroite saillie, découpée au sommet d’un dangereux escarpement. Cette espèce de passage contourne le mont. Alix essaie de retenir son frère sans grande conviction. Elle aussi la curiosité la dévore... Ce rebord qu’ils empruntent, et qui ne mérite pas le nom de sentier, tourne brusquement. Bientôt, ils ne sont plus sur le même flanc de montagne. Ils ont quitté le soleil. Ils entrent dans l’ombre. Nouvelle bifurcation, toujours vers la gauche... Et soudain... Non!... Mais si!... La grotte est là-bas, fermant le chemin. Ils font prudemment quelques pas.

L’apparition de Vanessa-la-Verte,  dans l’encadrement de l’entrée, lumineuse sur fond noir, arrête leur marche. La sorcière sourit niaisement, comme intimidée, tenant à bout de bras, devant ses genoux serrés, sa baguette magique. Elle ne ferait pas peur, n’était son regard assassin.
Sans piper mot, les enfants font demi-tour.
Ophélie-la-Jaune leur barre le passage, dansant d’un pied sur l’autre, la taille ondulante. Elle a de beaux cheveux, un teint de pêche, des lèvres purpurines, mais un rictus carnassier déforme son visage.

L’attentat

Un silence sinistre est tombé sur la montagne. Silence que rompt un bruit de pierres entrechoquées... Alix et Gaspard lèvent la tête... A mi-hauteur de l’écrasante paroi qui borde le passage, Sophie-la-Bleue se dresse, monstrueuse, sur une saillie du rocher.
- Oh, là!... que fait-elle? s’écrie le garçon.
Sophie brandit un bloc de roche... Elle vise Alix, lance son épouvantable projectile. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la jeune fille recule, dérape sur de menus cailloux et tombe dans le vide. Cette chute lui a sauvé la vie, car l’énorme pierre heurte le sentier à l’endroit qu’elle occupait, puis elle rebondit et  passe par-dessus sa tête.
Mais ce n’est pour elle qu’un sursis. Ses mains ont réussi à s’accrocher au bord du rebord qui tient lieu de passage. A quoi bon! Elle est dans la situation de quelqu’un qui pendrait à l’extérieur du plus haut balcon d’une tour de quinze étage. Loin au dessous d’elle, elle voit un lit de roc, hérissé de pointes et d’arêtes, sur lequel son corps va se briser.

Acte d’héroïsme

Gaspard se jette à plat ventre, rampe vers elle, parvient à toucher le bout de ses doigts.
-Tiens bon Alix!... Aïe!... Aïe!...
Les dernières exclamations lui sont arrachées par la douleur qu’il éprouve chaque fois que la sorcière Sophie parvient à l’atteindre avec l’un de ses projectiles. Par bonheur, elle n’a plus de gros rocher...
Gaspard avance encore un peu. Il voit le visage d’Alix. Il parvient à l’attraper aux poignets. Hélas! jamais il ne parviendra à la soulever.
- Tu glisses Balthazar, sourit faiblement la jeune fille, lâche-moi, sinon je vais t’entraîner...
- Jamais! je t’aime trop ma soeur, jamais, jamais!...
- Je t’ordonne de me lâcher, Gaspard, parce que je t’aime aussi, et je veux que tu vives, je le veux!
La pluie de pierres a cessé. Elle a été remplacée par des coups de pieds, que Vanessa et Ophélie envoient dans les côtes du sauveteur désespéré.
Alix n’a pas un regard pour ces horribles mégères. Ses yeux ne quittent pas ceux de son presque frère. Oh! merveille,  au moment où la mort va les séparer, ils s’aperçoivent qu’ils sont capables de communiquer sans prononcer un mot.

ALIX
Lâche mes poignets, mon Balthazar chéri, pense à ton père, pense à maman, qui est presque ta mère, et qui t’aime aussi...
GASPARD
Je veux mourir avec toi mon Alix...
ALIX
Pense à Thomas, tu ne veux quand même pas que petit Thomas perde le même jour et sa soeur et son frère...

Les coups de pieds redoublent, Gaspard glisse encore, ses coudes atteignent la limite du rebord qui le porte, ses bras plient, mais il ne lâche pas prise... La mort seule desserrera l’étau de ses mains.

La dernière chance

Les coups de pieds cessent. C’est étonnant... Le garçon tourne la tête, aperçoit au bout du chemin Sylvain, qui crie et agite son bâton... Cette fois-ci tout est fini. Le complice des sorcières, le serviteur du démon  va  pouvoir donner libre cours à ses mauvais instincts... Il court comme un beau diable le vieux berger! Il se jette sur Gaspard!... Mais ce n’est pas pour le pousser, bien au contraire... C’est pour que son poids arrête la lente, l’inexorable glissade. Quand le groupe est stabilisé, avec d’infinies précautions et toute l’expérience d’un montagnard éprouvé, il rampe jusqu’à ce qu’il puisse attraper un bras de l’élève de mamie Goudile, que la savante société des Magiciennes a bien failli perdre à jamais.
L’orgueil du jeune Lecouvreur, surnommé Balthazar, dût-il en souffrir, il faut reconnaître que la prise du vieil homme est autrement efficace que celle du presque adolescent.
Et hop! Alix se retrouve sur l’étroit sentier.
Quant à l’affreux trio tricolore, il a disparu.
- C’est vous qui avez fait fuir les sorcières? demande  le garçon à Sylvain.
- Oh ! que non pas... Regardez plutôt...
Jean et Rosalie sont là. Ils avancent prudemment vers eux.
- Ces dames  du pic d’Anie n’aiment pas être vues par le commun des mortels, explique à voix basse le berger.

15 - Thomas disparaît


Où peut-elle être?

Ce matin-là, Alix est introuvable. Elle a dû se rendre en douce chez mamie Goudile. Gaspard et Thomas font la tête, ils tournent en rond, puis décident de la rejoindre.
Les garçons frappent à la porte de la magicienne. Pas de réponse. Gaspard essaie d’ouvrir; il y parvient sans aucune difficulté.
Il font un pas à l’intérieur, un seul, pas davantage... Car le chat noir à tête blanche a bondi hors de l’ombre où il se cachait. Il occupe le milieu de la pièce, affreux, dos bombé, poil hérissé, crocs nus. Sa gorge émet un grondement épouvantable, émaillé de miaulements déchirants...
- On s’en va, dit Thomas.
- Non, je veux Alix, dit Gaspard.
- Tu vois bien qu’elle n’est pas là!
- Je veux parler aux oiseaux... s’entête Gaspard.
Mais il n’a pas le don d’Alix. Il ne comprend rien à ce que disent les yeux des rapaces... Ah! les sales bêtes!
- Gaspard, tu viens, insiste Thomas
L’aîné cède enfin. Ensemble, les deux frères battent en retraite, bougons.

Leçon de vol

Mamie Goudile et son élève se sont installées sur le pic le plus élevé des aiguilles d’Ansabère.
La magicienne a déployé devant elle toute une gamme de fourches, de tailles différentes, et plus ou moins riches de pierres incrustées.
- Nos exercices te l’ont montré, il existe des instruments pour tous les vols, explique mamie Goudile.
- Les vraies bonnes fourches, qu’est-ce qu’elles ont de différent? demande Alix.
- Cela dépend... Une pierre d’étoile en plus, ou de soleil, ou de foudre, ou de croix.... Après cette matinée que nous venons de consacrer à quelques circuits  au-dessus  des  Pyrénées, je t’offre un aller-retour pour l’Australie. Tu as le temps, avant d’aller déjeuner..
La jeune fille aurait sans doute accepté, mais elle s’abstient de toute réponse, car Goudile tend l’oreille. Un curieux cancan trouble le silence des cimes. Trois points noirs percent un nuage, plongent dans un autre...
- Des canards migrateurs?... Des oies sauvages?... demande Alix.
- Transformons-nous en lynx, chuchote Goudile.
Aussitôt fait que dit.
Les yeux  des fauves percent à jour le mystère.
Drôles d’oiseaux!... De fait, les cous tendus sont des manches à balais, et la masse des corps... Goudile demande :
- Dis-moi ce que tu vois, Alix?
- Je reconnais les sorcières... Et les démons en croupe... Je les reconnais aussi... Je les ai vus au Sabbat... Azazel!... son bec crochu et ses cornes, Astaroth!... ses ailes de vampire, Mammon!... sa queue de lion. Mais que portent-ils? Ces gros paquets?... On dirait des cigares...
- Ce sont des bâtons de dynamite, ma chérie. Ce n’est pas la première fois qu’ils en volent aux ouvriers du tunnel routier...
- Mamie!... Mamie!... Mais qu’est-ce qu’ils font? Ils perdent de l’altitude... Ils descendent de plus en plus... Les voilà en rase-mottes au-dessus du pâturage... Ils se dirigent vers la maison du berger... Que se passe-t-il, mamie?
- Ces monstres ne pardonnent pas à Sylvain d’avoir rallié notre camp, gronde Goudile. Nous allons devoir intervenir.

A table!

Rosalie bat le rappel.
Jean abandonne aussitôt sa ligne, qu’il est en train de réparer. Gaspard traîne les pieds...
- Et Thomas? s’étonne Rosalie. Où est Thomas?
- Il était avec toi, fait Jean calmement, à l’adresse de son fils.
- Oui, dit Gaspard. Je suis allé avec lui dans la forêt... On est revenu ensemble...  Et  puis, pfftt!...
il a disparu... Je me suis retourné... il n’était plus là. Vous le connaissez... J’ai cru qu’il  me jouait un tour... Qu’il se cachait...J’ai traversé la forêt... J’ai poussé jusque chez la mère Goudile... Personne...
- Chez cette dame, tu n’as pas retrouvé Alix...  demande Jean.
- Non, la maison était vide...
- Mon Dieu! s’exclame Rosalie. Où est-elle?...
- Pas de panique, fait Jean, Thomas a dû rencontrer sa soeur... Ils nous diront où ils sont allés, et pour punition de leur retard, ils seront de corvée de vaisselle...
En ce moment, des cris joyeux retentissent au haut du champ, à la lisière de la forêt.
- Oh-ooh!... Attendez-moi! J’ai grand faim! Ne mangez pas tout, je vous en supplie!....
C’est Alix, cheveux au vent, dansant d’un pied sur l’autre, avec au bord des lèvres une demi-vérité bien mitonnée pour justifier son retard.
- Où est ton petit frère? lui lance sa mère.
- Thomas? Où est Thomas?... Mais c’est moi qui vous le demande! répond l’arrivante, éberluée.

L’après-midi, des recherches de grande envergure sont organisées. Tout le village d’Accous aide la famille à battre la forêt. Sylvain et ses chiens parcourent les pâturages, courant de cailloutis en barres rocheuses. Les gendarmes interviennent. Ils réquisitionnent bon nombre de montagnards.  On ratisse les bords  du  gave, les bois, les champs, les pacages, d’Accous jusqu’à Lescun...
Thomas reste introuvable.

16 - Quelle horreur!


Compte rendu  du Grand Duc

Grand émoi dans la maison de Goudile où le Grand Duc vient de rentrer. Les autres oiseaux s’agitent sur les perchoirs; le chat, comme électrisé, hérisse ses poils; Alix et Gaspard ont le coeur qui bat la chamade; la magicienne elle-même a quelque peine à contenir son impatience.

GRAND DUC, à Goudile.
J’ai pénétré dans la maison du berger par la lucarne du grenier à foin. Vous m’avez demandé, madame, de rechercher des paquets de bâtons ressemblant à de gros cigares. Je les ai trouvés. Ils sont sous le lit, ...
GOUDILE
Il y en a beaucoup?
GRAND DUC, l’air savant.
En quantité considérable... Il s’agit d’explosifs. Il y a  de quoi faire sauter toute la vallée. Ils vont la transformer en cratère de volcan!...
GOUDILE
N’exagérons rien, mon ami...
GRAND DUC, agitant avec colère les plumes de ses oreilles.
Je sais ce que je dis, madame, j’ai vu les ouvriers du tunnel travailler. A mon avis, Sylvain va exploser en premier, mais il ne partira pas seul...
GOUDILE
Où est Sylvain? Qui est avec lui?...
GRAND DUC
Vous ne me laissez pas raconter dans l’ordre!... Trois démons sont arrivés, poussant devant eux le berger... Ils l’ont enchaîné sur le lit...
GOUDILE
Et puis...?

Grand Duc hésite... Il regarde Alix droit dans les yeux. Il sait qu’elle le comprend. Il voit qu’elle traduit à voix basse pour Gaspard tout ce qu’il vient de raconter.

GRAND DUC
Je suis le Grand Duc, messager fidèle... Je sais que l’enfant Thomas a disparu... Eh bien, je dois à la vérité de dire que les démons lui réservent une place sur le lit...
GASPARD, quittant sa chaise d’un bond.
J’y vais.
ALIX
Je t’accompagne...
GOUDILE
Voyons, mes enfants!... Vos parents vous ont confiés à moi...
ALIX et GASPARD
Vous croyez que nous laisserons petit Thomas partir en fumée!...
GOUDILE
Écoutez-moi, voici ce que nous allons faire...

Peu après, deux grands hiboux, au vol silencieux, décrivent dans les airs de larges cercles, au-dessus du cirque de Lescun, du pic d’Anie à la maison de Sylvain : l’un, c’est notre  ami  le Grand Duc; l’autre, qui  lui  ressemble  en tous points, même jolie couleur, même taille  prestigieuse, c’est Goudile.

Les lieux du crime

Gaspard et Alix ont été transformés, eux, en petites chouettes, et chargés d’observer ce qui se passe dans la maison du berger. Ils ont  gagné leur poste  en empruntant la lucarne du grenier à foin. Posés au bord du plancher, ils découvrent l’unique pièce de cette maison.
Le malheureux Sylvain est sur son lit, nu, solidement attaché, jambes écartées, bras en croix. Astaroth