19.04.2008
Le don d'Alix ch.1-2-3-4
Pour d'autres lectures, vous pouvez voir aussi :
http://gerardsoncarrieu4.hautetfort.com/
http://gerardsoncarrieu5.hautetfort.com/
par G. Soncarrieu
Titres des chapitres :
1 - L’héritage
2 - La révélation
3 - Sorcière ou magicienne?
4 - Abracadabrantesque
5 - Métamorphoses
6 - Les ours
7 - Un singulier berger
8 - Que préparent les sorcières?
9 - Le sabbat
10- Sauvetage du bébé
11- A chacun sa vérité
12- Ophélie, Sophie et Vanessa
13- La bataille d’Ansabère
14- Le repaire des sorcières
15- Thomas disparaît
16- Quelle horreur!
17- Veillée d’armes
18- Le grand “boum”
Épilogue
Pour retrouver rapidement un chapitre consulter la colonne de droite
Magie blanche, magie noire, une magnifique histoire
1- L’héritage
Le vrai père d’Alix.
Il s’appelait Pierre Pottier.
D’aucuns s’en souviennent... Il est mort en héros.
Né au coeur des montagnes, la mer l’attirait. Devenu navigateur professionnel, il a remporté quelques belles épreuves, puis s’est engagé dans la course autour du monde. Il s’est perdu dans la tempête, au large de l’Australie, après un long combat que les journaux de l’époque ont raconté...
Alix n’était pas née en ce temps-là.
Une curieuse lettre.
La scène est dans la cuisine, un soir. Toute la famille vient de rentrer. Rosalie, la mère d’Alix, ouvre le courrier.
- Jean, je ne comprends pas... dit-elle. C’est une lettre d’un notaire d’Oloron... Je ne connais pas ce Capdevielle dont il parle...
Jean prend la lettre.
- Capdevielle?... voyons ça... C’est le nom du défunt, Rosalie, une personne dont tu hérites...
- Moi, j’hérite!... s’exclame Rosalie.
Jean, continuant de lire :
- Toi et ta fille...Na-na-na... un cousin éloigné... Na-na-na... A la mort des parents de ton premier mari, un champ avait été attribué par erreur à ce Capdevielle... Nous souhaitons régulariser, dit le notaire... na-na-na... attendons votre courrier...
- C’est impossible, voyons!... marmonne Rosalie, songeuse. Pierre avait tout vendu pour faire construire son bateau de malheur...
- Il n’avait pas pu vendre ce champ, explique Jean, puisque le défunt Capdevielle l’avait reçu, par erreur ...
- Un champ de quoi ? demande Gaspard, niaisement.
- Un champ qui donne des citrouilles quand on sème du maïs, eh, Balthazar!... fait Alix, cinglante.
- Des citrouilles, ça serait bien pour Halloween... dit Thomas.
Le dialogue ayant atteint ce sommet, mieux vaut y mettre un terme, vous ne croyez pas? Retrouvons-nous un mois plus tard.
Dans la vallée d’Aspe
C’est la plus belle vallée des Pyrénées.
On longe le gave d’Aspe, on quitte la route du Somport, on grimpe un chemin caillouteux... ça cahote, les pierres giclent sous les pneus et cognent la tôle, Jean grogne. Ensuite, il faut abandonner la voiture et entreprendre, sac au dos, la grimpette d’un sentier, sous un tunnel de verdure.
Trajet pénible, mais à l’arrivée, quelle récompense! Le champ domine les collines environnantes. Il est entouré de talus sur trois côtés, le quatrième donnant dans la forêt.
Derrière la forêt, au loin, s’élèvent les montagnes sauvages, peuplées d’aigles, d’ours et d’isards.
- On pourrait passer toutes les vacances ici, dit Gaspard.
- Et l’eau? demande maman.
- Nous allons y camper ce soir, décide Jean. Demain, on avisera.
2 - La révélation
Un drôle de bonhomme
La tente est à peine dressée lorsque du fond des bois arrive un vieillard couvert de peaux de bêtes. Il tient un long bâton dans une main. Son visage est hérissé d’une barbe drue, au fond de laquelle pétillent deux yeux minuscules, dans les rides des paupières.
Il s’exprime dans un patois mêlé de quelques mots de français, assaisonne son discours d’un juron sans cesse répété : cornedediou! et, ce qui n’arrange rien, il bégaie. Mais il a très envie de parler.
Il veut savoir quelles sont les intentions des campeurs. Qui sont-ils exactement?
Alix surtout l’intéresse, ce vieux faune qui se prétend berger.
Il dit tout connaître de la famille de son père.
C’est ainsi qu’elle apprend le nom de sa grand-mère. Et, quand il en vient à parler de l’eau, il lui annonce que sa grand-mère était sourcière.
- La Louise, déclare-t-il, paix... paix à son âme! elle aurait eu tôt... tôt fait d’indiquer à Jean l’endroit où creuser un trou... trou pour trou... trouver une source.
- Cornedediou! cé-cé c’était quelqu’un la Louise! grogne encore le bonhomme, en dévisageant Alix avec un regard si bizarre qu’elle en frissonne.
Sur ces mots, il s’en va, sans crier gare, sans bonjour ni bonsoir. Il disparaît dans la forêt, d’où il revient, trois minutes plus tard, une fourche de bois fraîchement coupée à la main.
- Prends-prends-prends-la, dit-il à la fillette, c’est du noisetier, prends-la et marche. Je-je je suis sûr, cornedediou! que t’as le don de la Louise.
Il lui ferme les mains sur les branches de la fourche, oriente la pointe vers l’avant et la pousse dans le dos.
Comme elle se sent nigaude, avec ce bout de bois entre les doigts!... Si ce n’était de Gaspard, elle refuserait de poursuivre l’expérience. Mais il est là, qui ricane : “T’es pas cap! je parie que t’es pas cap!”
Sans parler de Thomas, qui lui arracherait sa baguette si le berger ne le retenait par le col de la chemise.
Elle avance de quelques pas, longe le talus, et soudain, quel choc!...
- Ce que j’éprouve, dit-elle, c’est indescriptible... Il faut l’avoir vécu... Mais je vous jure que c’est vrai... Je n’ai pas desserré les poings...
Or la pointe de la fourche a plongé vers le sol.
Alix la relève, la pointe replonge...
- Cornedediou! le don que t’as! que... que... t’as! s’esclaffe le berger, en se frappant les cuisses tant il est heureux! Serre fort, petite, serre, serre tant que tu peux! T’as vu comment elle s’abaisse, t’as-t’as... t’as senti avec quelle force!... Eh ben! c’te force, c’est... c’est la force de ton don...
- ça veut dire quoi? demande Gaspard.
- Que vous n’aurez qu’à creuser là... là..., et... et... à moins d’un mètre, vous trouverez l’eau...
Le lendemain, dès l’aube, Jean prend sa pioche et découvre, à un mètre de profondeur, sur un lit de jolies pierres, une abondante source.
Le chevreau blessé
L’après-midi, quand les campeurs rentrent du village d’Accous, où ils sont allés faire les courses, le berger les attend devant la tente.
Il tient dans ses bras un chevreau. Pauvre petite bête! Il la pose devant lui, elle tente de marcher, titube comme une vache folle, et s’effondre.
- Je... je... j’vas devoir la tuer, fait l’homme.
- Pas question qu’on en mange! s’exclame la mère.
- Soyons raisonnables... commence le père.
- Gnon-gnon-gnon... cornedefeu! s’écrie le berger, pour leur signifier qu’ils ne l’ont pas compris.
Il leur explique qu’il a un grand troupeau de moutons de l’autre côté de la forêt, que ses chiens gardent, mais ce n’est pas le sujet. Il a aussi quelques chèvres, et un bouc, cornedefeu! mais tout ça, peu importe...
- Il faut qu’on range nos provisions, monsieur le berger, note Rosalie, en soulevant la toile de la tente.
- Fai-faites... faites donc... Je... je vous emprunte la p’tite qu’a un si beau don... Juste une minute.
- Juste une minute... répète la mère.
Pour un si court laps de temps, peut-on refuser sa fille à un bonhomme qui a fait d’elle une sourcière?
Son chevreau sous un bras, il pose sa main libre sur la nuque d’Alix et la pousse jusqu’au bord du puits que Jean a creusé. Gaspard et Thomas les accompagnent, en criant et gambadant.
- Vous... vous aut’, les garçons, dit le berger, on se tait... ça... ça devient sérieux...
Il s’assied sur le talus, dépose sa bête, qui s’efforce de marcher, mais trébuche et dégringole.
- Toi... toi... dit-il à Alix, étend bien les mains, paume vers le bas, pouce contre pouce.
Elle fait ce qu’il lui demande, et continue d’obéir, lorsqu’il la prie de passer ses mains, qui sont bien à plat, sur l’arrière-train de l’animal blessé, en frôlant le poil.
- Concentre-toi, pense à ce que tu fais...
Elle note qu’il ne bégaie plus, mais du diable si elle sait à quoi elle pense! A ses frères peut-être, qui la regardent avec des grands yeux étonnés...
- Je dois avoir l’air nunuche!... se dit-elle.
Tout à coup, l’homme lâche son chevreau, qu’il maintenait au sol. La bête se relève, et non seulement tient debout, mais marche, et commence à brouter l’herbe rare, guérie.
- T’as-t’as tout de la Louise, Aaa-Alix, c’est bien comme ça que tu t’appelles, hein? dit le berger, qui a retrouvé son bégaiement. Elle t’as-as transmis tout son don... Très bien, mais aaa-attention!... Aaa-Alix, attention aux mal... aux maléfices!... Merci pour le chevreau.
Attention à quoi? Qu’est-ce qu’il a voulu dire?
Sa bestiole bêlante sous le bras, le bonhomme a déjà disparu entre les arbres.
Grand-mère Louise
Ni les parties de croquets ou de petits chevaux, ni la chasse aux sauterelles ou aux papillons, rien ne les intéresse plus, les enfants.
- On va plier bagage! propose Jean.
- Biarritz n’est pas si loin, ajoute la maman.
- Pas question! s’écrie Gaspard.
Ah ! le gentil Balthazar, comme il soutient bien sa soeur dans son projet!
A l’heure de la sieste, les deux enfants s’enfoncent dans la forêt. Le sentier, d’abord assez dégagé, se ramifie bientôt en étroits passages... Sans boussole, comment s’orienter?
Ils risquent mille fois de se perdre, mais pour finir, la chance leur sourit. Ils débouchent sur les pâturages, dans la lumière. A l’horizon, en direction des hautes montagnes, ils aperçoivent le troupeau de celui qu’ils cherchent.
- Allons-y! disent-ils d'une seule voix.
Ils arrivent morts de fatigue à la maison du berger. Celui-ci leur donne à boire, leur fait manger du fromage, et les gronde pour avoir entrepris cette longue marche qui les a conduits jusqu’à lui.
- Je voudrais que vous me parliez de ma grand-mère, lui dit Alix, sans plus tergiverser.
- Hou!... hou!... cornedudiab’... gémit l’homme, la Louise, c’était une sou-sou sourcière, de haute volée, une cé-cé célèbre guérisseuse.
Pressé de questions, le berger se lance dans des explications confuses, d’où il ressort que la mère Goudile, dont on aperçoit au loin la maison, était une amie de la grand-mère d’Alix.
- Mais aaa-attention, les enfants, fait-il, la Goudile, elle est un brin so-so... un peu sorcière.... Moi, je-je ne la fréquente pas!...
Il n’a rien d’autre à en dire. Point final.
Il ne l'accuse pas de “maléfices”, il ne connaît pas ce mot-là.
Il donne un coup de sifflet, les chiens ouvrent un chemin au milieu du troupeau.
Le bonhomme les accompagne jusqu’à l’entrée de la forêt, mais il refuse obstinément d’entendre à nouveau leurs questions restées sans réponses.
3 - Sorcière ou magicienne?
Un étonnant regard
Vêtue à l’ancienne, châle de laine et longue jupe noire, la mère Goudile à l’air sévère.
Elle avance d’un pas sur son étroit perron, et lance aux enfants qui marchent vers sa maison:
- Qu’est-ce que vous faites-là?
A cette question, Gaspard, voulant jouer le petit homme qui n’a peur de rien, répond par une autre question:
- Madame, étiez-vous l’amie de Mme Louise, la grand-mère de ma soeur Alix que voici?...
Il secoue le bras de la fillette.
- Je ne reçois pas les enfants sans leurs parents, dit la vieille femme.
- D’accord, fait Gaspard, d’accord, madame... Mais nous, on n’est pas venu consulter la guérisseuse que vous êtes...
Pendant que le dadais se débat en longues explications, le regard de Goudile se pose sur celui d’Alix et ne le quitte plus. Ce qui est étrange, c’est que la jeune fille n’en éprouve aucune gêne. Ce qui est merveilleux, c’est que le croisement de ces regards leur permet de converser sans que leurs lèvres bougent, sans que leur gorge émette le moindre son.
GOUDILE
Je sais que tu es la petite-fille de Louise et je vois que tu as le don... puisque tu reçois ma pensée.
ALIX
Dites-moi si ma grand-mère a été victime d’un maléfice?...
GOUDILE
Chère enfant, tu emploies des mots dont tu ignores le sens... Évidemment... puisque tu n’es pas initiée... Il est vrai que les forces du mal ont provoqué par ici bien des malheurs...
Ah! le farceur.
En ce moment, Thomas s’élance, grimpe les quelques marches qui précèdent le seuil et plonge dans les jupes de la vieille dame, en criant : “Un hibou! un hibou!”.
- Bien vu! s’exclame Gaspard, moi aussi je l’ai aperçu, il se dandinait dans l’entrée, poursuivi par un chat...
Comme si cette affirmation lui en donnait l’autorisation, l’aîné se jette derrière son petit frère dans l’antre de la sorcière.
Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, celle-ci fait signe à Alix de les suivre.
L’odeur qui règne dans la pièce n’est pas désagréable mais forte. A celle de pigeonnier, produite par de nombreux oiseaux de nuit, perchés de tous côtés, se mêle les parfums d’innombrables bouquets d’herbes qui pendent du plafond. Le mobilier, sommaire, ne mérite pas qu’on s’y arrête, mais de nombreux bocaux, rangés sur des étagères et piquetés d’éclats de lumière retiennent l’attention.
Thomas tend la main vers la queue d’une espèce de grande chouette. La bête regarde l’attaquant s’approcher, placide, ouvrant de grands yeux éberlués.
Gaspard affronte la maîtresse des lieux.
- Madame, commence-t-il bravement, nous sommes venus vous demander si votre amie Louise était une sourcière sorcière?
Content de son jeu de mots, il sourit béatement.
Le regard de Goudile rencontre celui d’Alix.
GOUDILE
Il faudra que tu reviennes, Alix, mais seule...
ALIX
Vous m’initierez...
GOUDILE
T’initier! Comme tu y vas! Il est vrai que j’éprouve pour toi un amour de grand-mère...
C’est alors que les aigrettes de tous les hiboux se dressent sur leurs têtes, car ils voient la menotte de Thomas sur le point de happer la courte queue de leur compagne la chouette hulotte.
Et hop! le bambin saisit une poignée de plumes, la bête prise bat des ailes et chuinte épouvantablement, tous les hiboux s’envolent en ululant, la maison est pleine de cris, de battements d’ailes et de duvet qui tourbillonne. Les herbes suspendues dansent une folle farandole et les bocaux tremblent sur les étagères.
Un geste de la mère Goudile rétablit le calme.
Les volatiles retrouvent leurs perchoirs.
- Madame, excusez Thomas, il est petit, il ne recommencera pas... implore Gaspard.
- Je vous pardonne bien volontiers, mes garçons, répond la vieille dame, en les poussant dehors. Mais vous le voyez, ma maison n’est pas faite pour les enfants... Rentrez sagement chez vous.
Alix suit ses frères. Au moment de franchir le seuil, son regard lit : “A bientôt, ma fille”, dans le regard de celle qui les congédie .
La Magie Blanche
Le lendemain Alix rejoint Goudile. Celle-ci la reçoit aimablement. Et peu après lui demande :
- Tu veux savoir si Louise était sorcière?
- Mon Dieu! s’exclame Alix,vous lisez dans mes pensées les plus intimes, madame...
- Disons que ta grand-mère était sourcière, guérisseuse, et, comme moi, magicienne...
- Le berger semble vouloir parler de maléfices...
- Sylvain!... s’exclame Goudile, en fronçant les sourcils. N’écoute pas ce bonhomme, ma petite
Alix, il penche du côté des forces du mal...
- Il est sorcier, lui?
- Non, mais il voudrait l’être. Il fréquente ceux qui pratiquent la magie noire...
Les yeux de la jeune fille fixent les yeux de la vieille dame. Bien qu’elles soient seules toutes les deux, leur conversation se poursuit sans que ni l’une ni l’autre ne prononce le moindre mot.
ALIX
Une magie puissante, n’est-ce pas?
GOUDILE
La magie blanche ne l’est pas moins.
ALIX
J’aimerais en avoir une preuve.
GOUDILE
Toi qui as reçu le don de ta grand-mère, veux-tu faire une expérience?
ALIX
Oh! oui, madame...
GOUDILE
Ne me dis plus “madame”, appelle-moi “Mamie”.
ALIX
Oui, Mamie.
GOUDILE
Je te propose un voyage : es-tu prête à partir? Où aimerais-tu aller?
ALIX
J’aimerais voir l’endroit où mon père a coulé... La magie blanche peut-elle exaucer ce voeu?
GOUDILE
C’est bien loin, mais je te réponds “oui”.
4 - Abracadabrantesque
La translation
Mamie Goudile attrape un vieux pot de grès sur l’une de ses étagères. Elle enlève le couvercle, tend le récipient vers Alix et lui dit:
- Prends du bout de l’index de ta main droite une noisette de cet onguent...
Alix s’exécute, la magicienne poursuit :
- Dépose cet onguent sur ton nombril... Ne souris pas ma fille... Dans un instant tu vérifieras l’efficacité de nos pratiques...
Pendant que la fillette répand au milieu de son ventre une espèce de pommade verte, Goudile choisit une fourche de sourcière. Puis elle invite son élève à tenir fermement cet engin par une branche, au bout de son bras gauche bien tendu.
- Dirige la pointe vers la porte, ordonne Goudile, fixe ton regard sur cette pointe, concentre ton attention, ta volonté, ton désir sur le but de ton voyage... Ferme les yeux...
Alix suit scrupuleusement les indications qui lui sont données.
- Après moi répète abracadabra consensus...
- Abracadabra...
- Et maintenant attention, poursuit la magicienne, pose doucement ton index sur ton nombril. A mon signal tu feras un double clic...
La fillette obéit.
- Vas-y, clique!...
Lorsqu’elle rouvre les paupières, Alix plane dans les nuages, avec l’aisance d’une mouette.
Comme elle se sent bien! L’air doux qui la caresse lui fait éprouver des sensations délicieuses. Son corps souple plonge et remonte, décrit de larges cercles, s’abandonne à d’impressionnantes boucles, suivant l’orientation qu’elle donne à la pointe de sa fourche. Mais une voix la rappelle à l’ordre... Ces stratus, ces cumulus, tous ces nuages qui l’environnent parleraient-ils? Non, c’est la voix de la magicienne.
- Cesse de jouer. N’oublie pas que tu veux voir l’endroit où ton père a disparu...
- Où êtes-vous, mamie Goudile?
- Où veux-tu que je sois, je n’ai pas bougé, moi. Mais toi, tu es de l’autre côté du globe... Je te donne un quart d’heure.
Alix pique vers la mer qu’elle voit entre les nuages. Le temps est beau. A perte de vue, les vagues ondulent, vertes, ourlées d’écume, piquetées d’éclats de soleil.
“Je pense à toi, mon papa que je n’ai pas connu... Je me recueille en pensant à toi...”
En vérité, elle est déçue. Où se trouve-t-elle exactement? Qu’est-ce qui lui prouve qu’elle survole le lieu du naufrage?
Tout à coup, son regard découvre au loin, là-bas, un point noir, un objet ballotté par la houle. Elle s’élance, telle une flèche, ses genoux frôlant les flots. Et la voici qui plane au-dessus d’une épave... Qui tourne autour... Qui aperçoit sur la coque une inscription... Elle lit : PPDA, Pierre Pottier d’Accous. C’est à n’en pas douter le bateau de son père. Son émotion est si forte que c’est à peine si elle entend mamie Goudile qui lui demande de rentrer.
La magicienne insiste. Il faut obtempérer.
Abracadabra..., double-clic sur le nombril.
Quand elle reprend pied dans la maison de Goudile, le mouvement qui agitait son coeur n’est pas apaisé.
La formule de l’onguent
La jeune fille est tellement émue qu’elle recourt au langage des yeux.
ALIX
Mon cher papa, comme je l’aurais aimé...
GOUDILE
Tu as maintenant un autre père, et mieux, toute une famille, qui t’attend...
ALIX
Mon Dieu, c’est vrai... Quelle heure est-il?
GOUDILE
Il n’est pas tard, sois tranquille, ma petite Alix. La magie blanche permet à celle qui la pratique de se transformer en pur esprit, afin qu’elle puisse transiter subtilement, à travers l’éther, à la vitesse de la lumière... Ton voyage n’a duré que quelques secondes.
ALIX
Demain je retournerai là-bas. J’irai jeter des fleurs sur l’épave...
GOUDILE
Demain, tu n’iras pas jeter des fleurs sur l’épave. Demain tu ne retourneras pas là-bas. Non, Alix, non...
ALIX, souriante, l’index sur le nombril.
Mamie Goudile, vous ne m’obligerez pas à vous désobéir...
GOUDILE , également souriante.
Tu ne pourras pas me désobéir, Alix, parce qu’une application d’onguent ne permet d’effectuer qu’un seul voyage...
ALIX , d’une oeil implorant.
Vous m’en redonnerez bien un peu, de cette merveilleuse pommade verte...
GOUDILE
Plus tard, oui, quand tu seras initiée... J’irai même plus loin, ma chère enfant... Si tu deviens la magicienne que je crois que tu peux être, je te confierai le secret de la fabrication de l’onguent. Une formule que celles qui nous ont précédées ont mis des siècles à mettre au point... Reviens me voir bientôt, nous reparlerons de tout cela.
Alice prend congé, et court à perdre haleine pour rejoindre sa famille, regrettant qu’un petit clic sur son nombril ne lui permette pas de franchir la forêt sans s’essouffler .
(à suivre)11:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : magie, sorcière, peur, émotion, danger, terreur, amitiéfraternbité



