19.04.2008

Le don d'Alix ch.1-2-3-4

Bienvenue sur ce blog, pour lire et pour jouer .

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(Grands voyages, aventures...)
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(Jacques BAUMEL, biographie)
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(La Nouvelle-France)
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Et maintenant,  voici un roman ensorcelant...
 
 
 
 
Le don d'Alix
par G. Soncarrieu


Titres des chapitres :

1 - L’héritage                             
2 - La révélation
3 - Sorcière ou magicienne?
4 - Abracadabrantesque
5 - Métamorphoses
6 - Les ours
7 - Un singulier berger
8 - Que préparent les sorcières?
9 - Le sabbat
10- Sauvetage du bébé
11- A chacun sa vérité
12- Ophélie, Sophie et Vanessa
13- La bataille d’Ansabère
14- Le repaire des sorcières
15- Thomas disparaît
16- Quelle horreur!
17- Veillée d’armes
18- Le grand “boum”
Épilogue

Pour retrouver rapidement un chapitre consulter la colonne de droite

 

 

 

Magie blanche, magie noire, une magnifique histoire 

 

IMGP1687

 

1- L’héritage

Le vrai père d’Alix.

Il s’appelait Pierre Pottier.
D’aucuns s’en souviennent... Il est mort en héros.
Né au coeur des montagnes, la mer l’attirait. Devenu navigateur professionnel, il a remporté quelques belles épreuves, puis s’est engagé dans la course autour du monde. Il s’est perdu dans la tempête, au large de l’Australie, après un long combat que les journaux de l’époque ont raconté...
Alix n’était pas née en ce temps-là.

Une curieuse lettre.

La scène est dans la cuisine, un soir. Toute la famille vient de rentrer. Rosalie, la mère d’Alix, ouvre le courrier.
- Jean, je ne comprends pas... dit-elle. C’est une lettre d’un notaire d’Oloron... Je ne connais pas ce Capdevielle dont il parle...
Jean prend la lettre.
- Capdevielle?... voyons ça... C’est le nom du défunt, Rosalie, une personne dont tu hérites...
- Moi, j’hérite!... s’exclame Rosalie.
Jean,  continuant de lire :
- Toi et ta fille...Na-na-na... un cousin éloigné... Na-na-na... A la mort des parents de ton premier mari, un champ avait été attribué par erreur à ce Capdevielle... Nous souhaitons régulariser, dit le notaire... na-na-na... attendons votre courrier...
- C’est impossible, voyons!... marmonne Rosalie, songeuse. Pierre avait tout vendu pour faire construire son bateau de malheur...
- Il n’avait pas pu vendre ce champ, explique Jean, puisque le défunt Capdevielle l’avait reçu, par erreur ...
- Un champ de quoi ? demande Gaspard, niaisement.
- Un champ qui donne des citrouilles quand on sème du maïs, eh, Balthazar!... fait Alix, cinglante.
- Des citrouilles, ça serait bien pour Halloween... dit Thomas.
Le dialogue ayant atteint ce sommet, mieux vaut y mettre un terme, vous ne croyez pas? Retrouvons-nous un mois plus tard.

Dans la vallée d’Aspe

C’est la plus belle vallée des Pyrénées.
On longe le gave d’Aspe, on quitte la route du Somport, on grimpe un chemin caillouteux... ça cahote, les pierres giclent sous les pneus et cognent la tôle, Jean grogne. Ensuite, il faut abandonner la voiture et entreprendre, sac au dos, la grimpette d’un  sentier, sous un tunnel de verdure.
Trajet pénible, mais à l’arrivée, quelle récompense! Le champ domine les collines environnantes. Il est entouré de talus sur trois côtés, le quatrième donnant dans la forêt.
Derrière la forêt, au loin, s’élèvent les montagnes sauvages, peuplées d’aigles, d’ours et d’isards.
- On pourrait passer toutes  les  vacances  ici, dit Gaspard.
- Et l’eau? demande maman.
- Nous allons y camper ce soir, décide Jean. Demain, on avisera.

2 - La révélation

Un drôle de bonhomme

La tente est à peine dressée lorsque du fond des bois arrive un vieillard couvert de peaux de bêtes. Il tient un long bâton dans une main. Son visage est hérissé d’une barbe drue, au fond de laquelle pétillent deux yeux minuscules, dans les rides des paupières.
Il s’exprime dans un patois mêlé de quelques mots de français, assaisonne son discours d’un juron sans cesse répété : cornedediou!  et, ce qui n’arrange rien, il bégaie. Mais il a très envie de parler.
Il veut savoir quelles sont  les  intentions des campeurs. Qui sont-ils exactement?
Alix surtout l’intéresse, ce vieux faune qui se prétend berger.
Il dit tout connaître de la famille de son père.
C’est ainsi qu’elle apprend le nom de sa grand-mère. Et, quand il en vient à parler de l’eau, il  lui annonce que sa grand-mère était sourcière.
- La Louise, déclare-t-il, paix... paix à son âme! elle aurait eu tôt... tôt fait d’indiquer à Jean l’endroit où creuser un trou... trou pour trou... trouver une source.
- Cornedediou! cé-cé c’était quelqu’un la Louise! grogne encore le bonhomme, en dévisageant Alix avec un regard si bizarre qu’elle en frissonne.
Sur ces mots, il s’en va, sans crier gare, sans bonjour ni bonsoir. Il disparaît dans la forêt, d’où il revient, trois minutes plus tard, une fourche de bois fraîchement coupée à la main.   
- Prends-prends-prends-la, dit-il à la fillette, c’est du noisetier, prends-la et marche. Je-je je suis sûr, cornedediou! que t’as le don de la Louise.
Il lui ferme les mains sur les branches de la fourche, oriente la pointe vers l’avant et la pousse dans le dos.
Comme elle se sent nigaude, avec ce bout de bois entre les doigts!... Si ce n’était de Gaspard, elle refuserait de poursuivre l’expérience. Mais il est là, qui ricane : “T’es pas cap! je parie que t’es pas cap!”
Sans parler de Thomas, qui lui arracherait sa baguette si le berger ne le retenait  par le col de la chemise.
Elle avance de quelques pas, longe le talus, et soudain, quel choc!...
- Ce que j’éprouve, dit-elle, c’est indescriptible... Il faut l’avoir vécu... Mais je vous jure que c’est vrai... Je n’ai pas desserré les poings...
Or la pointe de la fourche a plongé vers le sol.
Alix  la relève, la pointe replonge...
- Cornedediou! le don que t’as! que... que... t’as! s’esclaffe le berger, en se frappant les cuisses tant il est heureux! Serre fort, petite, serre, serre tant que tu peux! T’as vu comment elle s’abaisse, t’as-t’as... t’as senti avec quelle force!... Eh ben! c’te force, c’est... c’est la force de ton don...
- ça veut dire quoi? demande Gaspard.
- Que vous n’aurez qu’à creuser là... là..., et... et... à moins d’un mètre, vous trouverez l’eau...

Le lendemain, dès l’aube, Jean prend sa pioche et découvre, à un mètre de profondeur, sur un lit de jolies pierres, une abondante source.

Le chevreau blessé

L’après-midi, quand les campeurs rentrent du village d’Accous, où ils sont allés faire les courses, le berger les attend devant la tente.
Il tient  dans ses  bras un  chevreau. Pauvre petite bête! Il la pose devant lui, elle tente de marcher, titube comme une vache folle, et s’effondre.
- Je... je... j’vas devoir la tuer, fait l’homme.
- Pas question qu’on en mange! s’exclame la mère.
- Soyons raisonnables... commence le père.
- Gnon-gnon-gnon... cornedefeu! s’écrie le berger, pour leur signifier qu’ils ne l’ont pas compris.
Il leur explique qu’il a un grand troupeau de moutons de l’autre côté de la forêt, que ses chiens gardent, mais ce n’est pas le sujet. Il a aussi quelques chèvres, et un bouc, cornedefeu!  mais tout ça, peu importe...
- Il faut qu’on range nos  provisions,  monsieur le berger, note Rosalie, en soulevant la toile de la tente.
- Fai-faites... faites donc... Je... je vous emprunte la p’tite qu’a un si beau don... Juste une minute.
- Juste une minute... répète la mère.
Pour un si court laps de temps, peut-on refuser sa fille à un bonhomme qui a fait d’elle une sourcière?
Son chevreau  sous  un  bras, il pose sa main libre sur la nuque d’Alix et la pousse jusqu’au bord du puits que Jean a creusé. Gaspard et Thomas les accompagnent, en criant et gambadant.
- Vous... vous aut’, les garçons,  dit le berger, on se tait... ça... ça  devient sérieux...
Il s’assied sur le talus, dépose sa bête, qui s’efforce de marcher, mais trébuche et dégringole.
- Toi... toi... dit-il à Alix, étend bien les mains, paume vers le bas, pouce contre pouce.
Elle fait ce qu’il lui demande, et continue d’obéir, lorsqu’il la prie de passer ses mains, qui sont bien à plat, sur l’arrière-train de l’animal blessé, en frôlant le poil.
- Concentre-toi, pense à ce que tu fais...
Elle note qu’il ne bégaie plus, mais du diable si elle sait à quoi elle pense! A ses frères peut-être, qui la regardent avec des grands yeux étonnés...
- Je dois  avoir l’air nunuche!... se dit-elle.
Tout à coup, l’homme lâche son chevreau, qu’il maintenait au sol. La  bête  se  relève,  et  non seulement tient debout, mais marche, et commence à brouter l’herbe rare, guérie.
- T’as-t’as tout de la Louise,  Aaa-Alix,  c’est bien comme ça que tu t’appelles, hein?  dit le berger, qui a retrouvé son bégaiement. Elle t’as-as transmis tout son don... Très bien, mais aaa-attention!... Aaa-Alix, attention aux mal... aux maléfices!...  Merci pour le chevreau.

Attention à quoi? Qu’est-ce qu’il a voulu dire?
Sa bestiole bêlante sous le bras, le bonhomme a déjà disparu entre les arbres.

Grand-mère Louise

Ni les parties de croquets ou de petits chevaux, ni la chasse aux sauterelles ou aux papillons, rien ne les intéresse plus, les enfants.
- On va plier bagage! propose Jean.
- Biarritz n’est pas si loin, ajoute la maman.
- Pas question! s’écrie Gaspard.
Ah ! le gentil Balthazar, comme il soutient bien  sa soeur dans son projet!
A l’heure de la sieste, les deux enfants s’enfoncent dans la forêt. Le sentier, d’abord assez dégagé, se ramifie bientôt en étroits passages... Sans boussole, comment s’orienter?
Ils risquent mille fois de se perdre, mais pour finir, la chance leur  sourit. Ils débouchent sur les pâturages, dans la lumière.  A l’horizon, en direction des hautes montagnes, ils aperçoivent le troupeau de celui qu’ils cherchent.
- Allons-y! disent-ils d'une seule voix.
Ils arrivent morts de fatigue à la maison du berger. Celui-ci leur donne à boire, leur fait manger du fromage, et les gronde pour avoir entrepris cette longue marche qui les a conduits jusqu’à lui.
- Je voudrais que vous me parliez de ma grand-mère, lui dit Alix, sans plus tergiverser.
- Hou!... hou!... cornedudiab’... gémit l’homme, la Louise, c’était une sou-sou sourcière, de haute volée, une cé-cé célèbre guérisseuse.
Pressé de questions, le berger se lance dans des explications confuses, d’où il ressort que la mère Goudile, dont on aperçoit au loin la maison, était une amie de la grand-mère d’Alix.
- Mais aaa-attention, les enfants, fait-il,  la Goudile, elle est un brin so-so... un peu sorcière.... Moi, je-je ne la fréquente pas!...
Il n’a rien d’autre à en dire. Point final.
Il ne l'accuse pas de “maléfices”, il ne connaît pas ce mot-là.
Il donne un coup de sifflet, les chiens ouvrent un chemin au milieu du troupeau.

Le bonhomme les accompagne jusqu’à l’entrée de la forêt, mais il refuse obstinément d’entendre à nouveau leurs questions restées sans réponses.


3 - Sorcière ou magicienne?

Un étonnant regard

Vêtue à l’ancienne, châle de laine et longue jupe noire,  la mère Goudile à l’air sévère.
Elle avance d’un pas sur son étroit perron, et lance aux enfants qui marchent vers sa maison:
- Qu’est-ce que vous faites-là?
A cette question, Gaspard, voulant jouer le petit homme qui n’a peur de rien, répond par une autre question:
- Madame, étiez-vous l’amie de Mme Louise, la grand-mère de ma soeur Alix que voici?...
Il secoue le bras de la fillette.
- Je ne reçois pas les enfants sans leurs parents, dit la vieille femme.
- D’accord, fait Gaspard, d’accord, madame... Mais nous, on n’est pas  venu  consulter la  guérisseuse  que vous êtes...
Pendant que le dadais se débat en longues explications, le regard de Goudile se pose sur celui d’Alix et ne le quitte plus. Ce qui est étrange, c’est que la jeune fille n’en éprouve aucune  gêne.  Ce  qui  est merveilleux, c’est que le croisement de ces regards leur permet de converser sans que leurs lèvres bougent, sans que leur gorge émette le moindre son.

GOUDILE
Je sais que tu es la petite-fille de Louise et je vois que tu as le don... puisque tu reçois ma pensée.
ALIX
Dites-moi si ma grand-mère a été victime d’un maléfice?...
GOUDILE
Chère enfant, tu emploies des mots dont tu ignores le sens... Évidemment... puisque tu n’es pas initiée... Il est vrai que les forces du mal ont provoqué par ici bien des malheurs...

Ah! le farceur.
En ce moment, Thomas s’élance, grimpe les quelques marches qui précèdent le seuil et plonge dans les jupes de la vieille dame, en criant : “Un hibou! un hibou!”.
- Bien vu! s’exclame Gaspard, moi aussi je l’ai aperçu, il se dandinait dans l’entrée, poursuivi par un chat...
Comme si cette affirmation lui en donnait l’autorisation, l’aîné se jette derrière son petit frère dans l’antre de la sorcière.
Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, celle-ci fait signe à Alix de les suivre.
L’odeur qui règne dans la pièce n’est pas désagréable  mais forte. A celle de pigeonnier, produite par de nombreux oiseaux de nuit, perchés de tous côtés, se mêle les parfums d’innombrables bouquets d’herbes qui pendent du plafond. Le mobilier, sommaire, ne mérite pas qu’on s’y arrête, mais de nombreux bocaux, rangés sur des étagères et piquetés d’éclats de lumière retiennent l’attention.

Thomas tend la main vers la queue d’une espèce de grande chouette. La bête regarde l’attaquant   s’approcher, placide, ouvrant de grands yeux éberlués.

Gaspard affronte la maîtresse des lieux.
- Madame, commence-t-il bravement, nous sommes venus vous demander si votre amie Louise était  une sourcière sorcière?
Content de son jeu de mots, il sourit béatement.

Le regard de Goudile rencontre celui d’Alix.
GOUDILE
Il faudra que tu reviennes, Alix, mais seule...
ALIX
Vous m’initierez...
GOUDILE
T’initier! Comme tu y vas! Il est vrai que j’éprouve pour toi un amour de grand-mère...

C’est alors que les aigrettes de tous les hiboux se dressent sur leurs têtes, car ils voient la menotte de Thomas sur le point de happer la courte queue de leur compagne la chouette hulotte.
Et hop! le bambin saisit une poignée de plumes, la bête prise bat des ailes et chuinte épouvantablement, tous les hiboux s’envolent en ululant, la maison est pleine de cris, de battements d’ailes et de duvet qui tourbillonne. Les herbes suspendues dansent une folle farandole et les bocaux tremblent sur les étagères.
Un geste de la mère Goudile rétablit le calme.
Les volatiles retrouvent leurs perchoirs.
- Madame, excusez Thomas, il est petit, il ne recommencera pas... implore Gaspard.
- Je vous pardonne bien volontiers, mes garçons, répond la vieille dame, en les poussant dehors. Mais vous le voyez, ma maison n’est pas faite pour les enfants... Rentrez sagement chez vous.

Alix suit ses frères. Au moment de franchir le seuil, son regard lit : “A bientôt, ma fille”, dans le regard de celle qui les congédie .

La Magie Blanche

Le lendemain Alix rejoint Goudile. Celle-ci la reçoit aimablement. Et peu après lui demande :
- Tu veux savoir si Louise était sorcière?
- Mon Dieu! s’exclame Alix,vous lisez dans mes pensées les plus intimes, madame...
- Disons que ta grand-mère  était sourcière, guérisseuse, et, comme moi, magicienne...
- Le berger semble vouloir parler de maléfices...
- Sylvain!... s’exclame Goudile, en fronçant les sourcils. N’écoute pas ce bonhomme,  ma petite
Alix, il penche du côté des forces du mal...
- Il est sorcier, lui?
- Non, mais il voudrait l’être. Il fréquente ceux qui pratiquent la magie noire...
Les yeux de la jeune fille fixent les yeux de la vieille dame. Bien qu’elles soient seules toutes les deux,  leur conversation se poursuit sans que ni l’une ni l’autre ne prononce le moindre mot.
ALIX
Une magie puissante, n’est-ce pas?
GOUDILE
La magie blanche ne l’est pas moins.
ALIX
J’aimerais en avoir une preuve.
GOUDILE
Toi qui as reçu le don de ta grand-mère, veux-tu faire une expérience?
ALIX
Oh! oui, madame...
GOUDILE
Ne me dis plus “madame”, appelle-moi “Mamie”.
ALIX
Oui, Mamie.
GOUDILE
Je te propose un voyage : es-tu prête à partir? Où aimerais-tu aller?
ALIX
J’aimerais voir l’endroit où mon père a coulé... La magie blanche peut-elle exaucer ce voeu?
GOUDILE
C’est bien loin, mais je te réponds “oui”.

4 - Abracadabrantesque

La translation

Mamie Goudile attrape un vieux pot de grès sur l’une de ses étagères. Elle enlève le couvercle, tend le récipient vers Alix et lui dit:
- Prends du bout de l’index de ta main droite une noisette de cet onguent...
Alix s’exécute, la magicienne poursuit :
- Dépose cet onguent sur ton nombril... Ne souris pas ma fille... Dans un instant tu vérifieras l’efficacité de nos pratiques...
Pendant que la fillette répand au milieu de son ventre une espèce de pommade verte, Goudile choisit une fourche de sourcière. Puis elle invite son élève à tenir fermement cet engin par une branche, au bout de son bras gauche bien tendu.
- Dirige la pointe vers la porte, ordonne Goudile, fixe ton regard sur cette pointe, concentre ton attention, ta volonté, ton désir sur le but de ton voyage... Ferme les yeux...
Alix suit scrupuleusement les indications qui lui sont données.
- Après moi répète abracadabra consensus...
- Abracadabra...
- Et maintenant attention, poursuit la magicienne, pose doucement ton index sur ton nombril. A mon signal tu feras un double clic...
La fillette obéit.
- Vas-y, clique!...
Lorsqu’elle rouvre les paupières, Alix plane dans les nuages, avec l’aisance d’une mouette.
Comme elle se sent bien! L’air doux qui la caresse lui fait éprouver des sensations délicieuses. Son corps souple plonge et remonte, décrit de larges cercles, s’abandonne à d’impressionnantes boucles, suivant l’orientation qu’elle donne à la pointe de sa fourche. Mais une voix la rappelle à l’ordre... Ces stratus,   ces  cumulus, tous ces nuages  qui l’environnent parleraient-ils? Non, c’est la voix de la magicienne.
- Cesse de jouer. N’oublie pas que tu veux voir l’endroit où ton père a disparu...
- Où êtes-vous, mamie Goudile?
- Où veux-tu que je sois, je n’ai pas bougé, moi. Mais toi, tu es de l’autre côté du globe... Je te donne un quart d’heure.
Alix pique vers la mer qu’elle voit entre les nuages. Le temps est beau. A perte de vue, les vagues ondulent, vertes, ourlées d’écume, piquetées d’éclats de soleil.
“Je pense à toi, mon papa que je n’ai pas connu... Je me recueille en pensant à toi...”
En vérité, elle est déçue. Où se trouve-t-elle exactement? Qu’est-ce qui lui prouve qu’elle survole le lieu du naufrage?
Tout à coup, son regard découvre au loin, là-bas, un point noir, un objet ballotté par la houle. Elle s’élance, telle une flèche, ses genoux frôlant les flots. Et la voici qui plane au-dessus d’une épave... Qui tourne autour... Qui aperçoit sur la coque une inscription... Elle lit : PPDA, Pierre Pottier d’Accous. C’est à n’en pas douter le bateau de son père.  Son émotion est si forte que c’est à peine si elle entend mamie Goudile qui lui demande de rentrer.
La magicienne insiste. Il faut obtempérer.
Abracadabra..., double-clic sur le nombril.
Quand  elle  reprend  pied  dans  la  maison  de Goudile, le mouvement qui agitait son coeur  n’est pas apaisé.

La formule de l’onguent

La jeune fille est tellement émue qu’elle recourt au langage des yeux.
ALIX
Mon cher papa, comme je l’aurais aimé...
GOUDILE
Tu as maintenant un autre père, et mieux, toute une famille, qui t’attend...
ALIX
Mon Dieu, c’est vrai... Quelle heure est-il?
GOUDILE
Il n’est pas tard, sois tranquille, ma petite Alix. La magie blanche permet à celle qui la pratique de se transformer en pur esprit, afin qu’elle puisse transiter subtilement, à travers l’éther, à la vitesse de la lumière...  Ton voyage n’a duré que quelques secondes.
ALIX
Demain je retournerai là-bas. J’irai jeter des fleurs sur l’épave...
GOUDILE
Demain,   tu  n’iras  pas  jeter  des  fleurs  sur l’épave. Demain tu ne retourneras pas là-bas. Non, Alix, non...
ALIX,  souriante, l’index sur le nombril.
Mamie Goudile, vous ne m’obligerez pas à vous désobéir...
GOUDILE , également souriante.
Tu ne pourras pas me désobéir, Alix, parce qu’une application d’onguent ne permet d’effectuer qu’un seul voyage...
ALIX , d’une oeil implorant.
Vous m’en redonnerez bien un peu, de cette merveilleuse pommade verte...
GOUDILE
Plus tard, oui, quand tu seras initiée... J’irai même plus loin, ma chère enfant... Si tu deviens la magicienne que je crois que tu peux être, je te confierai le secret de la fabrication de l’onguent. Une formule que celles qui nous ont précédées ont mis des siècles à mettre au point... Reviens me voir bientôt, nous reparlerons de tout cela.

Alice prend congé, et court à perdre haleine pour rejoindre sa famille, regrettant qu’un petit clic sur son  nombril ne lui permette pas de franchir la forêt sans s’essouffler .

(à suivre)



















Le don d'Alix ch. 17-18 Épilogue

Le don d'Alix  Chapitres 17 - 18 - Épilogue

17 - Veillée d’armes

Concertation en plein ciel

Deux grands hiboux amorcent un large vol plané pour rejoindre les bêtes furibondes qui ont jailli hors de la maison du berger.
Pauvres chouettes!... Elles prennent de la hauteur en poussant des chuintements si plaintifs qu’elles arrachent des larmes au Grand Duc, réputé pourtant pour son impassibilité.
- Calmez-vous, calmez-vous!... dit au pleureuses le Hibou-Goudile
- Comment pourrions-nous, mamie! s’écrie la Chouette-Alix. Ces brutes infernales sont en train d’arracher les yeux de notre petit frère...
_ J’y retourne! fait la Chouette-Gaspard, baissant la tête pour descendre en piqué.
Sur un clin d’oeil de Goudile-le-Hibou,le Grand Duc en personne s’interpose et parvient à retenir l’imprudent.
- Faisons le point d’abord, et réfléchissons avant d’agir, conseille le Hibou-Goudile, en prenant de la hauteur, afin de pouvoir observer en même temps la grotte des sorcières et la maison du berger.
- Oh! regardez!... s’indigne la petite Chouette-Alix, ces horribles furies osent danser au clair de lune.!
Trois silhouettes lumineuses, une verte, une jaune, une bleue, se trémoussent sans crainte du vertige, sur l’étroite plate-forme de la corniche.
- Elles sont contentes d’elles, ayant livré Thomas à leurs maîtres les démons, explique le Hibou-Goudile.
- Comment l’ont-elles capturé? demande la Chouette-Gaspard.
- Elles l’ont enlevées derrière ton dos, Gaspard, alors que tu venais d’entrer dans le bois...
- Nous le savons pour les avoir surveillées mais aussi écoutées, dit le Grand Duc
- Ce qu’elles veulent, ces mégères, reprend Goudile, c’est te prendre toi, Alix...
- Nous sommes au courant!... dit Gaspard.
Soudain, les silhouettes lumineuses de la corniche disparaissent, aussi rapidement que s’éteignent les effets de lumière d’un feu d’artifice.
- Il ne se passera plus rien ce soir, décrète le maître Hibou-Goudile. Rentrons chez moi, pour y préparer la contre-attaque.

L’audition de Sylvain

L’aube se devine à peine derrière les volets de la maison de Goudile. On toque à la porte.
- Entrez!... dit Goudile.
- C’est moi... fait Sylvain.
Alix et Gaspard, quittant d’un bond leur siège, s’écrient :
- Comment va petit Thomas?
- Coco... ment comment? Vous savez dédé... jà...
Alix, les mains bien à plat face au visage du  bonhomme, ordonne :
- Cessez de bégayer, monsieur Sylvain, je le veux!
- Lalala...  là,  c’est pas le...   le bébé...  bégaiement, bredouille le berger,  mamama... demoiselle, c’est lélélé... l’émotion!
- Nous t’écoutons, Sylvain, reprend Goudile.
- Je sais où est Thomas, articule Sylvain.
La magicienne, tendant vers lui un doigt menaçant, lui lance d’une voix sévère :
- Et tu nous fais languir!... Alors que tout le monde le cherche!...
- Il est chez moi, dit Sylvain.
- Pourquoi ne l’as-tu pas amené? dit Goudile.
- Il réclame sa soeur Alix! Il ne sortira de chez moi qu’avec elle, c’est ce qu’il dit...
- Dans ce cas, je vous suis, Sylvain, s’écrie la jeune fille, allons-y!
Sylvain ne bouge pas.
- Qu’est-ce que vous attendez?
- Ce n’est pas aussi simple... grogne l’homme. Je ne veux pas que tu ailles la-bas, Alix...
- Eh bien, moi, j’y vais, lance Gaspard.
- Non, toi non plus... fait Sylvain
- Pourquoi non? s’exclame le garçon.
- Parce que... parce que.... Parce que j’ai été un Guide de la vallée d’Aspe, avec courage, et honneur, et que je suis un honnête berger...
Sa voix s’étrangle, des larmes mouillent ses paupières. Il poursuit :
- Un berger intègre, et fier de son troupeau, de ses chiens, de sa canne et de son béret...
- Vous ne croyez pas qu’on s’éloigne du sujet,monsieur Sylvain, s’emporte Alix, alors que le temps presse...  - Et parce que je ne suis pas un traître... poursuit Sylvain, buté.
La magicienne sourit et dit :
- C’est bien, Sylvain, de reconnaître que l’enfant est retenu chez toi, par Azazel, Astaroth...
Sylvain multiplie les signes de croix à l’envers.
- Il ne faut pas prononcer leur nom, mère Goudile, geint-il,  surtout pas!... Si je retourne chez moi sans Alix - c’est elle qu’ils veulent - il vont me torturer à mort, ou pire!... Ils vont me tourmenter tellement que je les implorerai de bien vouloir me faire mourir...
- Notre intention n’est pas de te renvoyer chez toi, mais de te charger d’une mission, déclare la magicienne. Tu  vas aller dans la montagne, tu te rendras à la grotte infernale que tu connais et tu demanderas à Ophélie, à Sophie et à Vanessa de te suivre jusqu’à ta maison...
- Jamais de la vie! proteste le berger. Réunir les sorcières et les démons, en plein jour, sans même la protection des règles du sabbat, mais c’est vouloir déchaîner des cataclysmes diaboliques, des violences inouïes...
- Nous avons notre plan, réplique Goudile, d’un ton péremptoire. Et le pouvoir qu’il faut. Tu dois nous faire confiance, berger!...
- Allez!... je vous en prie, l’implore Alix, avec son sourire le plus ensorcelant.
Gaspard ajoute :
- Pour l’honneur de votre capote, de votre parapluie et de vos gros sabots.
Ce garçon, qui sent monter en lui la sève de l’adolescence, ne perd jamais l’occasion de faire un bon mot

18 - Le grand “boum”


Bergers de pastorale
-
Holà-oh! Hooooo!... Maison!....
Les mains en porte-voix, Alix manifeste sa présence à une trentaine de pas du seuil de la demeure de Sylvain. La porte s’ouvre. Quel déguisement Astaroth, Mammon et Azazel vont-ils avoir choisi pour éviter qu’elle s’enfuie?
La jeune fille sait que les monstrueux démons n’apparaîtront pas dans leur affreuse nudité. Ce qu’elle voit l’étonne cependant... Ce sont trois bergers d’opérette. Leurs capuchons sont brodés et ornés de fleurs des champs. Leurs bâtons sont d’ivoire et finement sculptés. L’un d’eux tient une viole d’amour, dont il joue un air suave, avant de déclarer :
- Nous sommes des amis de Sylvain, le berger.
En ce moment, le Grand Duc se perche sur le  toit de la maison. Pour éviter que les faux bergers le découvrent en se retournant, Alix s’incline dans une profonde révérence.
Une main sur le coeur, ses vis-à-vis se courbent à leur tour, souhaitant la faire entrer sans l’effaroucher dans le repaire du berger.
- J’aime vos beaux yeux...  susurre Azazel.
Un air de viole prolonge le compliment.
Pendant que Mammon cherche à son tour un propos galant, le Grand Duc, toujours aux aguets, fait signe à une nuée de rapaces nocturnes, au vol silencieux, que la voie est libre. La troupe au complet s’engouffre dans la lucarne du grenier, avec beaucoup d’ordre.
Alix estime qu’elle a bien joué sa partie. Goudile lui a demandé de retenir les démons hors de la maison aussi longtemps que possible. Contrat rempli... Non, pas encore...
Un aigle royal pique vers la maison. Puis un second. Puis un troisième. Spectacle curieux, car à  la différence des corbeaux, les princes des nuées ne volent jamais groupés. Mais que ne feraient-ils pas pour leur amie Goudile? Ils atterrissent presque ensemble dans le foin.
- Votre sourire, Princesse... dit Astaroth.
Aussi longtemps qu’elle peut, Alix soutient et relance la fade comédie.
Enfin, n’y tenant plus, elle  s‘écrie :
- Affreux démons que vous êtes!... Je suis venue chercher Thomas, mon petit frère!
Un éclair luit dans les yeux des monstres. Ils sont sur le point de se jeter sur elle pour l’entraîner de force. Mais cette brutalité compromettrait le projet de torture raffinée qu’ils lui réservent.
- Petit Thomas est là, dit Azazel, en désignant de son pouce la maison située derrière lui.
- Quel charmant enfant ! fait Mammon.
- Il se repose, ajoute Astaroth, de sa voix la plus sucrée.

Par la lucarne du grenier

La gent ailée, qui a envahi en silence la maison du berger, ne perd pas son temps.
Pour commencer, le Hibou-Goudile reprend forme humaine, afin de travailler plus aisément. Et la Chouette-Gaspard redevient Gaspard.
Ces transformations émerveillent tellement Thomas qu’il en oublie de crier.
Pendant que les frères se retrouvent et s’embrassent, la magicienne étale sur la table les fourches magiques dont elle aura besoin.
- Je vais t’arracher aux monstres qui t’ont ficelé sur ce lit, dit-elle à Thomas.
D’une main douce, elle caresse les cheveux du jeune prisonnier, de  son  autre  main  elle oriente comme il convient la fourche adéquate.
- Abracadabra vespucci sorex primus.
Une souris rouge remplace Thomas.
La répétition de la recette transforme Gaspard en une autre souris de la même couleur.
- Grand Duc, dit Goudile à l’oiseau qui l’a rejointe, Grand Duc, je te confie ces bestioles, que j’ai faites rouges pour ne pas qu’elles réveillent tes instincts de chasseur. N’oublie pas qu’il s’agit des frères de notre chère Alix. File par la lucarne, emporte-les chez nous... ainsi, quoi qu’il arrive, eux au moins seront à l’abri.
D’une patte délicate, Grand Duc se saisit de sa double charge et prend son envol.
Perchés au bord du grenier, les trois aigles royaux, superbes, et néanmoins jaloux, échangent des regards qui signifient : “On se demande un peu pourquoi on nous a fait venir”.
- Et maintenant,  à vous messieurs,  leur lance la magicienne, votre tâche ne sera pas facile.
Avec une force, que nul ne soupçonnerait chez cette vieille femme, elle soulève le lit, qui cache les bâtons de dynamite. Une masse énorme de dynamite!...
- 0h!... s’exclament, terrifiés, les oiseaux.
- A l’ouvrage!...
Cette injonction, la magicienne se l’adresse d’abord à elle-même. Parmi ses fourches,  elle  choisit la  plus précieuse, et l’oriente vers les explosifs. Puis elle prononce des formules magiques, les répète, les multiplie...
- C’est une opération très risquée, dit-elle, qui ne réussit pas toujours...
Avec soulagement, les spectateurs voient le monceau des effrayants paquets diminuer de volume. Chacun d’eux se réduit de plus en plus, jusqu’à devenir un fagot de bûchettes.
A l’exception d’un paquet qu’elle met de côté.
- Je ne peux pas mieux faire, dit mamie Goudile, en essuyant son front mouillé de sueur.
- Ce sera fort bien ainsi, chantonnent en choeur chouettes, hulottes et hiboux.
Et tous ensemble, ils vident la modeste armoire de Sylvain; ils en tirent trois draps, les étalent et les couvrent des bâtons nains.
Goudile croise les coins de chaque drap et les noue pour en faire un paquet.
- A vous de jouer, messieurs, lance-t-elle aux aigles royaux, à vous qui êtes assez forts pour enlever parfois de lourds  agneaux!... Vous allez, s’il vous plaît, passer par la lucarne, et me transporter ces colis, là où je vais vous dire, en empruntant le chemin que je vais vous indiquer...

Première explosion

Sylvain, ce grand nigaud, au fond bien sympathique, a été assez  habile  pour  persuader  les  dames  du  pic d‘Anie que les événements  se succèdent exactement comme le souhaitent ces messieurs les serviteurs de Satan.
- Cornedediou, sur la barbe de mon bouc, je vous le jure, mesdames, le feu d’artifice est prêt.
Sophie jette sur ses épaules un châle de soie bleu, Ophélie un jaune, Vanessa un vert, et, sans plus se soucier du berger - on s’occupera de lui plus tard - fouette balai!  en route pour l’extermination de la race abhorrée.
Elles aperçoivent bientôt la belle Alix dans le pré, toujours entourée  des  trois  galants,  qui continuent de faire autour d’elle des ronds de jambe, leurs pieds fourchus cachés dans de luxueux souliers à talons rouges.
- Hep! hep! nous voilà!... crient les joyeuses furies, en amorçant une descente en piqué.
Comme si elle n’avait attendu que ce signal, Alix écrase sur son nombril une perle d’onguent, sort de son corsage une fourche aux dimensions d’un diapason magique, et Adieu-bye!  elle file à la verticale comme  une  fusée.
Emportées par leur élan, les sorcières tombent dans les bras des démons. Mais l’heure n’est ni aux embrassades ni aux congratulations. Ce n’est qu’un cri :
- La chipie nous échappe!
Ophélie prend en croupe Astaroth, Sophie Azazel et Vanessa Mammon.
Les couples sont sur le point de décoller quand une détonation terrible les arrête : le paquet mis de côté a explosé, la maison du berger vient de sauter. Des pierres, des bottes de foin en feu, des débris de meubles retombent dans un nuage de fumée et de poussière.
- Rattrapons la fille haïssable ! gronde Mammon.
- Pas  question!   s’exclame  Azazel.   Si  forte qu’elle soit, cette déflagration n’est due qu’à une faible partie de la dynamite! Une explosion plus violente se prépare...
- Aux abris, aux abris, direction les grottes, hurle Astaroth, fuyons, fuyons loin d’ici!...
Les sorcières obtempèrent, elles éperonnent les balais.

L’explosion finale

Les aigles royaux ont transporté leur charge d’une serre ferme dans les grottes, où Goudile a rendu aux bâtons destructeurs leur volume d’origine.
Ensuite, la magicienne, entourée de tous ses oiseaux, est allée s’asseoir au sommet d’une aiguille d’Ansabère, au bord du précipice, serrant entre ses genoux le boîtier servant à commander les explosions.
Elle a déclenché  la première,  comme  elle  en  avait convenu avec sa chère élève, au moment où les sorcières ont atterri.
Maintenant qu’Alix s’est posée auprès d’elle, son doigt s’impatiente, crispé sur le bouton par l’intermédiaire duquel leur lutte avec les forces du mal va s’achever.
En ce moment, la forme de trois points noirs, qu’elle n’a pas un instant quitté des yeux, se précise. Ce sont les chevaucheurs de balais. Sophie a pris la tête; elle penche le buste en avant et se cramponne au manche de sa machine; son voile bleu flotte derrière elle, mais sans cacher la crinière rouge et les longues oreilles velues d’Azazel.  Le  manche  d’Ophélie  colle  au  balai qui la précède; Astaroth se plaque contre elle, bras tendus vers l’arrière, en recherche de vitesse. Vanessa et Mammon ont moins d’une longueur de retard.
Allez! allez!... Plus vite! plus vite!... Précipitez-vous vers votre destin, monstres immondes!
Ils atteignent l’entrée de leur repaire. Ils se croient à l’abri...

La montagne éclate! Le bruit est assourdissant. Les aiguilles d’Ansabère tremblent. De l’Atlantique à la Méditerranée, toute la chaîne des Pyrénées frémit.
Les grottes ont disparu, en même temps que tout un pan du pic d’Anie. Quand cesse le fracas des écroulements, quand les éboulements des rochers se stabilisent, il faut de bons yeux pour voir ce qu’il reste  des démons et des sorcières.
Astaroth est le premier à tenter de se relever; il n’a plus d’oreilles;  une masse sanglante  lui tient  lieu  de  chevelure.   Azazel n’a plus de visage, il n’est reconnaissable qu’au voile bleu qui l’enveloppe. Mammon n’a plus ni bras ni jambes, rien qu’un tronc et une tête dont la moitié a été emportée. Vanessa, Sophie et Ophélie sont défigurées à un point tel qu’on ne les différencie qu’à la couleur de leurs vêtements déchiquetés, et encore faut-il faire vite, car elles seront bientôt uniformément rouge sang, toutes les trois, de la tête aux pieds..
Cependant, Astaroth, Azazel et Sophie, les moins invalides, parviennent à retrouver les balais, à relever les plus mal-en-point. Au prix d’efforts démoniaques, ils se rassemblent, se juchent comme ils peuvent sur leurs engins, et s‘éloignent en rase-mottes, leurs plaies et leurs bosses douloureusement malmenées par un terrain que les machines endommagées ne parviennent plus à survoler.
- Mamie, mamie! ils s’enfuient!... s’écrie Alix.
- Les Magiciennes n’achèvent pas les blessés, ma chérie, retiens cela. Et sois heureuse, car ta grand-mère Louise est vengée : notre vallée est débarrassée de ceux qui incarnaient les forces du Mal.


Épilogue


Pau, capitale du Béarn, est en émoi. Ses journaux en témoignent.
La République  raconte le tremblement de terre qui a secoué la vallée d’Aspe, ébranlé la montagne, blessé un massif prestigieux.
L’Éclair  rappelle le cataclysme de 1967, la destruction du village d’Arette, à quelques minutes du pic d’Anie, à vol d’aigle.
Mais l’un et l’autre rapportent la perplexité du Centre régional de surveillance sismique.

La lecture des gros titres de cette presse ne rassure guère le pauvre berger, à qui les enfants ont prêté leur cabane.
- Cornedediou, qu’est-ce que je vais faire sans maison? dit-il. Je ne serais pas plus malheureux si j’avais perdu mon troupeau et mes chiens.
- Vous exagérez, berger, réplique Alix.
- Il ne faut pas lire que les tires, monsieur Sylvain, il faut lire aussi ce qui est écrit en petit, ajoute Gaspard. L’un des journaux annonce que les Assurances ne vont pas discuter pour indemniser les victimes. Vous allez avoir une maison neuve.
- Oui, mais en attenten... en attendant?...
- Nous vous laisserons notre tente, dit Jean, Thomas juché sur ses épaules.
- Et notre batterie de cuisine, dit Rosalie.
- Vous êtes trotro... trop gentils, lala... l’année prochaine, quand vous reviendrez, je vous inviterai à penpen... à pendre la crémaillère...

* * *


Ces paroles rappellent à nos jeunes gens que les vacances vont finir.
Les dernières visites à la magicienne sont empreintes de tristesse.
- Je m’ennuierai de vous, mamie Goudile, murmure Alix, en caressant d’une main douce les plantes du plafond. Et je regretterai de n’avoir pas appris davantage en vous écoutant mieux...
- Nous nous reverrons l’été prochain, ma chérie. Ce qu’il faut, c’est  penser  maintenant à  faire  une  bonne classe de quatrième...
- Et moi, qu’est-ce que je devrais dire, s’exclame Gaspard, j’ai tout loupé...
- Tu te consoleras vite, mon jeune ami, sourit Goudile. Il paraît que tu es très fort en mathématique. A chacun selon ses dons...
La dernière entrevue s’achève sur de chaudes embrassades.


* * *


La veille du départ, Alix et Gaspard se promènent seuls dans la montagne. Leur regard parcourt les aiguilles d’Ansabère, le pic d’Anie, le  superbe cirque de Lescun.
- Je pense à une chose... marmonne Gaspard.
- Dis voir...
- Tu t’appelles  Pottier, moi  Letourneur
- Belle nouveauté! s’esclaffe Alix
- Nous sommes presque frère et soeur, mais nous n’avons pas le même sang...
- Non.
- Je me demande...
- Oui...
- Si la loi... simple question, comme ça... permettrait que...
- Oui...
- Qu’on se marie.
- C’est tout ce que le paysage t’inspire?... sourit Alix.
Elle voudrait rire mais ne peut pas.
Elle le prend par la main et dévale avec lui la pente  herbeuse d’un pâturage, en criant :
- ça, mon Balthazar, c’est une autre histoire!
Ce que toute la chaîne des Pyrénées répète en écho derrière eux.