19.04.2008

Le don d'Alix ch.11-12-13

11 - A chacun sa vérité

La dispute

Alix et Gaspard  ont rejoint le berger dans un vaste pacage, à flanc de colline.
Les aiguilles d’Ansabère et le majestueux mont d’Anie ferment l’horizon.
L’air est pur, le temps doux, le soleil brille.
- Je bébé... je bégaie... dit Sylvain à Gaspard, et ça tete... tete... te fais rigo... rigoler, toi!
- Oh! non, m’sieur, proteste le garçon.
Sylvain pointe le doigt en direction d’Alix :
- Et toitoi... toi?
- Moi non plus, je ne ris pas, m’sieur, dit Alix
- Non, mais tutu... Tu ne fais rien!...
- Que voulez-vous dire?
Sylvain lui prend les mains et les attire au-dessus de sa tête :
- Fais comme poupou... pour le cheche... vreau. Otete... ôte-moi mon bébé... bééé.... gaiement.
- Vous croyez?...  fait Alix, mains étendues.
- Mais bien sûr que j’y crois, dit Sylvain, en secouant la tête comme un chien qui s’ébroue. A juste titre... Tu vois, je ne bégaie plus. Je te remercie, mais je ne devrais pas...
- Voilà bien la meilleure!... Bonjour la reconnaissance! ricane Gaspard.
- Non, je ne devrais pas, parce que mon bégaiement, que j’ai traîné tant d’années, c’était un mauvais sort que la Louise m’avait jeté... grogne le vieux berger.
- Ma grand-mère? C’est pas vrai! s’écrie Alix. 
- Oui, ta grand-mère, soi-disant guérisseuse, mais bien plutôt envoûteuse, ensorceleuse et pour tout dire sorcière de la pire espèce...
- Je n’en crois pas un mot, monsieur Sylvain! Elle était l’amie de mamie Goudile!...
- Autre enchanteresse de la main gauche! A elles deux, elle ont déclenché plus d’orages de grêle, de sécheresses, de maladies dans les vignes et d’épidémies dans les troupeaux que... que... que le diable et son train.
- Vous mentez!... s’emporte la jeune fille. Vous oubliez les sorcières du mont d’Anie...
- Elles n’existent pas! crie le berger.
Gaspard entre dans le jeu, disant :
- Elles fréquentent Azazel, Astaroth et Mammon... les compagnons de Satan ...
Terrorisé, l’oeil hagard, les joues creusées par l’angoisse, Sylvain fait à plusieurs reprises le signe de croix à l’envers.
- Hou! hou!... Non, pas Eux... gémit-il. Pas Lui!... Je ne les connais pas!... Pas même les dames du pic d’Anie...  Qui vous a dit?... La Goudile?...
- On parle aussi d’un bouc...  dit Gaspard.
Le berger lève le long bâton qui ne le quitte jamais... Va-t-il assommer les enfants?
Soudain, un affreux rictus déforme son visage. Une meilleure idée lui est venue... Il  excite ses chiens... Il offre à ces bêtes féroces des proies à dévorer...
C'est alors qu'une palombe passe dans le ciel. Serait-elle intéressée par le spectacle de ces jeunes gens en danger? Elle plonge... Alix et Gaspard disparaissent... Deux papillons s’envolent sous le nez des fauves médusés... Bravo mamie Goudile!

 

Mise au point de Goudile

Elle raconte aux enfants comment la bonne Louise avait longtemps  soigné  Sylvain  et  les bêtes blessées ou malades de son troupeau, jusqu’au jour où ce berger, comme tant d’autres, avait vendu son âme au Diable par l’intermédiaire des sorcières du pic d’Anie.
- Il a vendu son âme au diable?...
- Je vais tout vous dire...
Harcelé par la Jaune, la Bleue, la Verte, ou les trois à la fois, le matin au petit jour, ou quand le brouillard tombait le soir, ou les nuits de pleine lune, Sylvain avait trahi  sa bienfaitrice, et répandu mille calomnies dans les villages de la vallée. Temps exécrable, mauvaises récoltes, bétail victime d’une épidémie : tout était la faute de la prétendue guérisseuse. Haro! haro! sur elle! Pour réduire la portée de sa voix calomnieuse, Louise l’avait rendu bègue.
Pauvre Louise! elle avait longtemps résisté aux méchancetés des servantes de Satan.
Celles-ci n’avaient pu venir à bout d’elle qu’en obtenant de leur maître qu’il la foudroie.
Et voici que la petite Alix se présente comme une réincarnation de sa grand-mère!...
- Mes enfants, conclut Goudile, vous devez vous attendre à ce que le berger, poussé par les puissances du mal, vous tende des pièges. Si vous le voyez rôder autour de chez vous, évitez-le.

12 - Ophélie, Sophie et Vanessa

 

La meilleure défense

Le lendemain, Alix va seule chez Goudile.
Gaspard ne tarde pas à s’ennuyer. C’est alors que lui vient une idée... peut-être bien napoléonienne. N’est-ce pas Napoléon qui disait : la meilleure défense, c’est l’attaque ? 
Au pas de course, notre héros traverse la forêt. Il aperçoit au loin les moutons, la silhouette du berger, et sa maison, qu’il parvient à atteindre sans être vu. Il entre.
L’intérieur rustique n’offre rien qui mérite d’être noté. Le garçon poursuit sa perquisition, non sans jeter de temps à autre un regard vers celui dont il viole le domicile. Et soudain... Voilà Sylvain qui revient chez lui! A grands pas!
Que faire? Où se cacher?
Le cerveau du gamin fonctionne à la vitesse d’un ordinateur. Le berger a-t-il avec lui ses chiens? Non, il leur a laissé la garde du troupeau. Une chance!... La moitié de la pièce est plafonnée avec de grosses planches... Au-dessus des planches, du foin... Une chaise, il grimpe, s’accroche des  deux mains  au plafond,  un rétablissement acrobatique, comme seule la terreur permet d’en réaliser... Il est dans le foin, enfoui, écrasé... La tête assez haute pourtant pour qu’il risque un oeil...
Alors là, c’est incroyable!...
Sylvain entre...  Ils sont quatre.
Eh, oui... Sylvain, le berger, franchit seul le seuil de sa maison... Gaspard le voit...  Mais peut-être l’enfant cligne-t-il? Peut-être a-t-il cligné... Et durant ce battement de paupières, trois femmes sont entrées, sont apparues...
Toujours est-il qu’elles sont là : la Bleue, la Jaune, la Verte.  Belles, vêtues de longues robes de soie.

 

Projet de guet-apens
 
Les sorcières reprennent une conversation qu’elles avaient avec le bonhomme. Au début, Gaspard ne comprend rien à ce qu’elle disent,  mais comme  elles s’interpellent l’une l’autre, il apprend à les connaître.
Sophie-la-Bleue se montre la plus sotte, la plus bavarde. Elle est toute en rondeurs, les joues épanouies, la poitrine généreuse, la fesse rebondie.
- Par Belzébuth, et au nom de tous les siens,   haut les coeurs, mes soeurs! lance-t-elle.
- Facile à dire, ma chère Sophie, mais que proposes-tu? siffle Ophélie-la-Jaune.
Les lèvres d’Ophélie sont pulpeuses, elle est mince comme une liane, mais son museau pointu respire la traîtrise.
- N’oublions pas notre but, nasille en souriant Vanessa, nous voulons faire disparaître Alix.
Vanessa-la-Verte est petite, joliette et mignonnette, elle ricane tout le temps, bêtement, mais quoi qu’elle fasse, on la devine plus perfide et hypocrite que niaise.
- Il faut essayer de l’attirer, avec son  grand frère, cornedediou, gronde le berger... Le garçon est un benêt...
- Il est mou comme une nouille et bête comme une patate... commence Sophie, je veux dire...
Mais elle ne sait plus bien... Elle a perdu le fil de sa pensée. Dans le foin, Gaspard ne s’en plaint pas, car c'est de lui que l'on parle...
Les comploteurs en sont là de leur projet, quand un un chien entre dans la maison. Quelles nouvelles du troupeau vient-il donner à son maître? On ne le saura jamais. Car l’animal s’assied en grondant, tête levée, babines retroussées,  le regard rivé au grenier.

Déjà Sylvain tire la table, grimpe dessus, saute dans le foin et a tôt fait de débusquer le pauvre Gaspard. L’enfant se débat, tente de s’échapper... Avant qu’il atteigne la porte, les  servantes du diable pointent vers lui leurs baguettes magiques? L’enfant s’arrête, bloqué dans son élan, immobilisé, paralysé.
Il est en leur pouvoir. Il doit leur obéir.
Un instant plus tard, quel est ce point noir qui file à travers les pâturages, franchissant d’un seul saut les
bosquets,  les collines,  les  éboulis  de  roches? C’est notre Balthazar, spécialiste de l’attaque défensive, et
qui court, et qui bondit, harcelé par les baguettes qui le piquent au bas du dos.

De la râpure de cloche
Chez mamie Goudile, la leçon porte sur la fabrication de l’onguent.
- Outre du sang de chauve-souris et de la suie, explique la magicienne,il faut du sang de huppe et de la râpure de cloche...
- De la râpure de cloche!... De cloche de clocher?...
- Eh! oui, ma petite chérie. Sans râpure de cloche de clocher, pas de bon onguent.
- Mais, le bruit de la râpe!... Cela doit faire un tintamarre terrible!
- Nous choisissons les nuits de grand vent... Hélas!  les sorcières aussi...
La bonne magicienne sourit à son élève... Elle semble hésiter à poursuivre... Puis se décide.
- C’est au cours d’une nuit de grosse tempête, dit-elle, que Louise, ta grand-mère, a croisé Guillemine, la mère du trio infernal...
- De la Bleue, de la Jaune, de la Verte?...
- Oui, de Sophie, d’Ophélie et de Vanessa.
- Que s’est-il passé?
- Le tonnerre grondait... Louise et Guillemine se sont reconnues à la lumière des éclairs... Chacune a voulu repousser l’autre loin de la cloche que l’une et l’autre voulaient râper... Fourche contre baguette... Toutes les deux au sommet de leur art. Le combat, commencé dans le clocher, c’est poursuivi à l’extérieur, dans les airs, dans le ciel... Dans le noir, dans les nuages, sous le firmament déchiré par d’éblouissantes clartés...  Leurs armes magiques tiraient des rayons mortels....
- Ma grand-mère a gagné, dites, mamie?
-Ta grand-mère, c’était saint Michel, et Guillemine, le monstre de l’Apocalypse, s’enflamme Goudile. Pour finir, la servante de Satan a explosé, et sa poussière, regroupée en petit nuage, gros comme un poing, s’en est allé rejoindre son maître, en enfer.
- Bien fait! Bravo! Vive ma grand-mère Louise!
- Malheureusement, il y a une suite... Les filles de Guillemine ont vengé leur mère...Ces furies, déchaînées sont allées secouer l’océan devant un frêle esquif appelé PPDA...
- Oooh! fait Alix, toute pâle.
- Et ça ne leur a pas suffi?... Plus tard, elles ont déclenché un orage et, avec l’aide de Satan, attiré Louise sous un arbre de sa cour...
Le vol feutré de la hulotte met un terme au récit de Goudile. La magicienne interroge du regard l’oiseau.
- Alerte!... dit la hulotte, Gaspard est prisonnier des sorcières du pic d’Anie. Elles l’ont conduit tambour battant aux aiguilles d’Ansabère. Elles le retiennent sur le sommet le plus haut.

13 - La bataille d’Ansabère

Un héros en perdition

Deux grives survolent, aile contre aile, les vastes pâturages du cirque de Lescun. Les aiguilles d’Ansabère ferment l’horizon.
Peu après, les oiseaux se posent sur une pointe escarpée. A l’est se détachent, sur fond de ciel bleu, les  pics qui dominent la crête.
- Oh! oooh!... mamie... mamie! dit Alix-la Grive, de mon oeil vif d’oiseau, je vois quelque chose qui bouge sur le plus haut sommet... Et mon coeur me dit que c’est Gaspard! Mon Dieu,faites quelque chose! Faites que je voie mieux ce qui se passe là-bas!...
La jeune fille se désole si fort que la grive magicienne décide de la transformer en lynx.
- C’est bien lui! s’écrie Alix, je le reconnais parfaitement avec mes yeux de lynx...
Goudile, qui se métamorphose elle aussi en fauve roux tacheté de noir, s’allonge à plat ventre à côté de sa protégée.
- Hou! regardez, mamie, rugit sourdement Alix, les trois sorcières balancent Gaspard, elles vont le jeter dans le vide... J’y vais!...
- Tu oublies que tu es un lynx! réplique Goudile.
- Il faut faire quelque chose!...
- Ma chère enfant, nous venons d’assister à une scène de provocation, qui nous a été offerte parce que nous avons été repérées. Si ces furies voulaient nous attirer là-bas, elles n’agiraient pas autrement. Soyons patientes et réfléchissons un peu, si nous voulons reprendre l’avantage.

La torture de l’otage

Ophélie-la-Jaune, qui a fendu l’azur comme un rayon de soleil, atterrit. Les yeux brillants de haine, elle rend compte de sa mission.
- Le doute n’est plus permis, ce sont elles : l’horrible Goudile, et pire qu’elle, ladite Alix....
- En elle survit la sève de sa race... dit Sophie.
- Qu’elle périsse! dit Vanessa
- Il faut l’attirer ici, où nous la sacrifierons, à la face du ciel!... reprend Sophie.
- J’ai une idée!... suggère Vanessa, d’une voix fielleuse. Faisons hurler celui-ci...
Son doigt désigne leur prisonnier.
Le garçon, assis, tête baissée, serre tant qu’il peut ses genoux dans ses bras. En un instant, il est étendu sur le dos, écartelé, poignets et chevilles enchaînés au rocher. Il crie :
- Au secours! au secours!
- On ne l’entend pas ce chérubin! gronde Sophie, en lui donnant des coups de pied.
- Au secours!
Ophélie élève sa baguette, qui se transforme en massue. Et vlan! elle frappe une cuisse du malheureux. On entend l’os craquer.
- Au secours!...
Vanessa pose un pied sur le  poignet gauche du supplicié. Son bras est armé d’un marteau. Elle se penche, vise le pouce, pan!...
- Et d’un! fait-elle
Quand elle arrive à cinq, les cris du garçon martyrisé sont tels que la ligne de crête qui ferme la vallée semble trembler sur ses bases.

Tactique et stratégie

Alix n’y tient plus. Elle s’élance...
Dans sa précipitation, la jeune fille oublie de se métamorphoser en mouette ou autre oiseau réputé pour la qualité de ses vols planés. C’est un fauve, dont les longues pattes brassent l’air lentement, qui s’élève au-dessus du massif rocheux. Ses oreilles, prolongées par des poils raides formant des pointes, prennent le vent. Sa courte queue lui sert de gouvernail. La bête décrit dans le ciel un large arc de cercle, pour mettre le soleil derrière elle, et éblouir ceux qu’elle veut surprendre. Puis elle attaque en piqué.
Dans un premier temps, le sinistre trio est tellement étonné qu’il en demeure pétrifié.
Le lynx se précipite sur le pauvre Gaspard crucifié... Il lui lèche le visage... Il le couvre de sa fourrure pour l’abriter de nouveaux coups...
- Je veux te sauver mon Balthazar...
- Il est trop tard, Alix, ma presque soeur... Je t’aime Alix, je te le dis bien fort parce que je vais mourir... Mais va-t-en ! Va-t-en!...
Les sorcières sont revenues de leur surprise. Chacune braque sa baguette sur Alix-le-lynx, qui se trouve prise dans un faisceau d’éclairs  rouges. Un  rayon  lui  brise  une patte, elle recule, bascule dans le vide... Sa vie se joue en une fraction de seconde... Elle parvient à se rétablir et à s’éloigner en rase-motte.
Peu après, la magicienne doit recourir à tout son art pour la soigner.
- Je veux repartir à l’attaque! dit la fillette.
- Elles sont trop méfiantes ma chérie!
En ce moment, la hulotte se pose sur l’étroite plate-forme occupée par les lynx.

La hulotte rend compte de la faction dont Goudile l'avait chargée.
- ça va mal chez les Letourneur...dit-elle. Petit Thomas n’arrête pas de pleurer. Les parents fouillent les bois pour retrouver Alix et Gaspard...
- Je vais les rassurer... dit Alix
- Tu n’en feras rien, dit Goudile. L’arrivée de la hulotte me donne une autre idée. Nous allons attaquer l’ennemi à trois, ce qui change tout!
Voilà comment nous allons procéder...

Pourra-t-on sauver Gaspard?

Trois hulottes, les ailes largement déployées, planent au-dessus de la roche sur laquelle gémit le supplicié. Les sorcières tortionnaires lorgnent d’un oeil soupçonneux ces volatiles que l’on voit rarement au soleil.
- Nous vous avons reconnues... siffle Ophélie.
Vanessa se munit subrepticement de sa baguette magique et tire sur un oiseau qui la frôle...
- Manqué! rage-t-elle. Sophie, Ophélie, aux armes! Détruisons cette sale engeance!
Les trois soeurs infernales mitraillent l’étrange escadrille qui l’assaille. La plus haute aiguille du massif d’Ansabère est couronné d’éclairs rouges.
Mais les hulottes s’attendaient à cette riposte. Elles échappent aux rayons mortels en volant en zigzag, en changeant à tout instant d’altitude, en serrant de près le rocher, ce qui leur permet de disparaître aux yeux des sorcières. Ce manège dure longtemps...
- A vous maintenant!... ordonne Goudile aux deux autres hulottes.
De l’abri d'un rocher, Alix jaillit transformée en jeune fille, cheveux dénoués, tee-shirt frissonnant dans le vent.
-Vous ne m’aurez pas! crie-t-elle aux sorcières qui la mitraillent, avant de replonger muée en oiseau.
Elle répète plusieurs fois cette manoeuvre, tantôt hulotte, tantôt fillette.
Les sorcières ont les nerfs en pelote. Elles enfourchent leurs balais, prêtes à démarrer...
Une hulotte se montre à nouveau. 
La voix d’Alix se fait entendre,  les provocations  jaillissent plus cinglantes encore que les précédentes :
- Jamais vous ne m’aurez, empotées, sorcières d’opérette, ensorceleuses à la noix, bye-bye!
Et la hulotte s’échappe à tire-d’aile en direction de la forêt.
Les soeurs infernales se lancent à sa poursuite.
Le plan de mamie Goudile a réussi.
C’est la vraie hulotte que les sorcières poursuivent. Ne nous faisons pas de souci pour la dévouée servante de la magicienne : elle sera bientôt dans son domaine, à l’abri des sous-bois.

Premiers soins

Le transport du blessé, par la voie des airs, du sommet de l’aiguille à la maison de Goudile, a été long et délicat. Mais la magicienne a plus d’un tour dans son sac. Dieu merci!... Car il lui faut encore recourir à toute sa science, à toutes ses connaissances, et à toutes ses réserves de bonnes plantes, de sirops, d’huiles essentielles, de baumes et de pommades, pour guérir le pauvre Gaspard.
- Aucun organe vital n’a été touché, dit-elle. Les os se ressouderont rapidement...
- Il pourra bientôt remarcher? demande Alix.
-  Bientôt... bientôt!... Mais tu ne crois tout de même pas qu’il va repartir en trottant avant la tombée de la nuit!...
- Que vont dire nos parents?
- C’est une question que ton farfelu de frère aurait dû se poser avant...
Alix soupire et pense : “Brave Goudile, comme tu redeviens vite mamie-la-morale  dès que le danger est écarté”.

Drôle de visiteur

En ce moment, on toque discrètement à la porte, et, sans même avoir été invité à entrer, Sylvain fait un pas à l’intérieur de la pièce. Sur leurs perchoirs, les oiseaux s’agitent, comme si la présence de l’intrus les dérangeait.
- Qu’est-ce que tu veux? demande rudement la magicienne, penchée sur Gaspard.
- Je venais aux nouvelles, répond le bonhomme.
- Pour en donner à tes amies les sorcières !
- Elles ne sont pas mes amies! Au contraire... J’ai des doutes, pour les ours...
- Tu as raison, change de camp... sourit Goudile. Range-toi du côté des vainqueurs!
- Je  ne  vois  pas  ce  que vous voulez dire, grogne le berger. Moi qui ne pense qu’à rendre service!... J’ai un renseignement pour vous...
- On n’a pas besoin de toi, Sylvain. Sors d’ici!
- C’est au sujet des parents de ces gamins...
- De quoi s’agit-il? s’écrie Alix. Répondez-moi, monsieur Sylvain... Mamie Goudile, dites-lui de parler...
- Nous t’écoutons, dit Goudile, l’air sévère.
- Ces pauvres gens sont affolés, courant de-ci de-là, criant qu’on leur a pris leurs enfants!...   Alors  moi, comme j’avais vu de loin du remue-ménage du côté des aiguilles d’Ansabère, des éclairs dans le ciel, moi, pas plus bête qu’un autre, j’ai fait le rapprochement. Je veux dire, j’ai pensé à vous... je vous les ai amenés. Ils sont là...

Des parents anxieux

Un bruit, du côté de la porte restée ouverte, se fait entendre. Jean, petit Thomas sur ses épaules, et Rosalie font leur entrée.
- Mon fils!... s’exclame Jean.
Il dépose Thomas et se précipite vers le chevet de son aîné, qui somnole, les yeux clos, sur un matelas bourré d’herbes odorantes.
- Qu’est-ce qu’il a?
Goudile le rassure.
Alix s’est jetée au cou de sa mère et reste blottie dans ses bras. Thomas a suivi son père. Il mouille d’un baiser la joue de son frère.
- Il faut le conduire à l’hôpital, murmure Jean, je vais téléphoner, pour appeler un hélicoptère...
- Faites comme vous voudrez, monsieur, dit la magicienne, mais je peux le guérir si vous acceptez mon aide. Regardez...
Elle masse avec beaucoup de douceur la cuisse de Gaspard. L’énorme bleu qui la couvrait se résorbe lentement.
_ Soit!...Mais comment tout cela est-il arrivé? Vous êtes allés dans la montagne?...
Silence gêné de la magicienne et de son élève.
- Gnon, gnon, gnon! s’exclame Sylvain, que tout le monde avait oublié.  Gnon, gnon, gnon, pas  dans  la  montagne, mais dans le pâturage où j’étais, ç’a été une mauvaise chute, j’ai tout vu, et en tant que témoin oculaire, je peux dire qu’il a buté sur une pierre...
Oh! le gros mensonge ! Mais à quoi bon tourmenter les parents avec des histoires de sorcières.
- Il a donc heurté cette pierre, poursuit le berger, à un endroit où la roche empêche l’herbe de pousser, ce qui fait qu’étant mal tombé, il s’est blessé...
Heureusement qu'il n’est plus bègue, sinon on y passait la nuit.